CHAPITRE Y
Autre prière pour demander ie pardon de nos péchés.
Souverain Créateur de toutes choses, lorsque je repasse dans mon esprit l'injure que j'ai faite à votre Majesté infinie par mes péchés, je suis effrayé de mon audace; lorsque je considère la bonté et la libéralité du Père que j'ai abandonné,
je maudis mon ingratitude; lorsque je réfléchis que de noble, de libre que j'étais, je suis devenu un vil esclave , je condamne ma folie , et je n'ai plus en pensée que l'enfer et le jugement; car votre justice, à laquelle je ne saurais me soustraire, remplit mon âme d'épouvante. Mais si par contre je me mets à considérer la grandeur de votre miséricorde , de cette miséricorde qui, au témoignage de votre Prophète, « s'étend sur toutes vos œuvres » (Ps. cxliv, 9), aussitôt un rayon d'espérance vient ranimer mon âme abattue , et dissiper sa tristesse. En effet, comment désespérerai -je d'obtenir mon pardon, lorsque, par la bouche de vos Prophètes, vous ne cessez de m'exhorter à la pénitence , assurant que « vous ne voulez pas la mort du pé- « cheur, maisltm'il se convertisse et qu'il vive?» (Ézech., xvin, 23.) Comment désespérerai -je d'obtenir mon pardon , lorsque votre Fils unique lui-même emploie tant de paraboles pour nous faire comprendre avec quelle bonté vous accueillez ceux qui se repentent sincèrement? Ses discours roulent tantôt sur la drachme perdue et retrouvée, tantôt sur la brebis égarée, que le pasteur prend sur ses épaules et ramène au bercail; tantôt sur l'Enfant prodigue, dont je ne suis, hélas! que la trop vivante image. C'est moi, eneifet, qui, sans raison aucune , ai quitté la maison du meilleur des pères, dissipé mon bien dans la dé-
bauche , lâché la bride à tous mes appétits. C'est moi qui me suis arraché au joug de vos commandements, précipité dans l'esclavage honteux du péché, et qui gémis maintenant au sein de la plus profonde misère , sans espoir d'en sortir, à moins que vous ne me tendiez la main , vous , mon Dieu, que j'ai si souvent abandonné.
Recevez donc, Seigneur, dans votre miséricorde , ce pécheur qui , humblement prosterné à vos pieds, vous demande pardon, ce pécheur, dis-je, que vous avez si longtemps et si patiemment attendu. Je ne mérite pas de lever mes yeux vers vous, et de vous appeler mon Père; mais vous, qui êtes véritablement Père, abaissez vos regards jusqu'à moi; vos regards ressuscitent les morts; vos regards font rentrer en eux-mêmes ceux qui courent à la perdition, et certes, si vous ne les aviez pas arrêtés sur moi, assurément je n'éprouverais pas la douleur que j'éprouve. Pendant que je fuyais loin de vous, vous m'avez regardé du haut du ciel , vous m'avez ouvert les yeux , aûn que je me regardasse moi-même, et que je me visse, tel que je suis, rempli de toutes sortes de maux; et maintenant, vous Venez au-devant de moi, en me rappelant mon innocence perdue. Je ne prétends ni à /vos embrassements ni à vos caresses, je ne réclame ni la robe magnifique dont j'avais coutume de me vêtir, ni l'anneau qui étail le signe de mon ancienne dignité ; je ne vous
demande pas même que vous me rendiez le titre de fils; mais je serais satisfait, si en m'admettant au nombre de vos esclaves vous vouliez que je fusse marqué de votre chiffre et retenu par de lourdes chaînes afin que je ne pusse plus vous échapper. Je consens volontiers à être le dernier, le plus maltraité d'entre eux, pendant cette vie, pourvu que dans Fautre je ne sois pas éternellement séparé de vous. Écoutez donc ma prière, Père de miséricorde, faites-moi part des mérites de votre Fils unique, et appliquez-moi le remède de sa Passion et de sa mort. Envoyez-moi votre Esprit , afin qu'il purifie mon cœur, qu'il le confirme dans votre grâce, et que je dise un éternel adieu à cette terre d'exil, d'où vous m'avez tiré par votre clémence, vous qui régnez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.