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CHAPITRE XXIII

De la Transfiguration de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

L'un des traits les plus remarquables et les plus touchants de la vie du Sauveur, c'est celui où, prenant trois de ses disciples pour lesquels il avait une affection particulière, il les conduisit sur une montagne, et « pendant qu'il priait, » comme dit saint Luc (ix, 29), il fut transfiguré devant eux, de telle sorte que « sa face resplendit comme le soleil, et « ses vêtements devinrent blancs comme la neige. » (Matth., xvn, 2.) Considérez d'abord le merveilleux artifice auquel le Seigneur a recours , afin de nous attirer à lui. Il n'ignorait pas que les hommes , d'accord avec ce sage qui disait : « 11 vaut mieux voir ce que tu désires, que de désirer ce que tu ne connais pas, » sont plus sensibles à la jouissance des biens présents qu'aux promesses des biens à venir , et c'est pourquoi , après leur avoir répété maintes fois que leur récompense serait grande dans le royaume des cieux, qu'ils y seraient assis sur douze sièges, etc. etc., il tient à leur donner maintenant une sorte d'avant-goût

de la félicité qu'il leur destine, persuadé que la perspective de la couronne soutiendra leur courage et les fera revenir avec plus d'ardeur au combat.

Remarquez toutefois qu'il ne leur découvre point la meilleure partie de ce qui est renfermé dans ses promesses, je veux dire la gloire essentielle des bienheureux, parce que celle-là surpasse tout sentiment : il ne leur en laisse entrevoir que la partie accidentelle, laquelle consiste dans la clarté et la beauté des corps glorifiés, en quoi il agit avec beaucoup de sagesse. En effet, comme c'est la chair qui nous empêche de prendre notre essor vers le ciel, comme c'est elle qui nous empêche d'imiter Jésus-Christ et de porter sa croix , c'est aussi la chair qu'il fallait réveiller et aviver, en lui montrant la gloire qui devait lui échoir un jour au sortir de la lutte. Lors donc que vous serez tenté de perdre courage , en entendant dire qu'il faut que vous crucifiiez et que vous mortifiiez votre chair , ranimez-vous et reprenez votre ardeur, en pensant à ces paroles de l'Apôtre : « Nous « attendons le Sauveur, Notre-Seigneur Jésusce Christ, qui réformera le corps de notre humilité « en le conformant à son corps glorieux. » (Philip., m, 20, 21.)

Considérez comment le Sauveur fut transfiguré sur une montagne solitaire et écartée ? tandis qu'il eût pu choisir une vallée ou bien un lieu fréquenté

du public. Il a voulu nous apprendre par là que ce n'est point au milieu du tourbillon des affaires du monde , ni dans la triste vallée des appétits brutaux, mais dans le secret de la solitude , et sur la montagne de la mortification, là où les passions sont domptées, que nous pourrons participer au bienfait de sa Transfiguration. C'est là, en effet, c'est sur cette montagne solitaire , qu'il nous est donné de voir Jésus-Christ transfiguré, de contempler la beauté de Dieu, de recevoir les arrhes de l'Esprit-Saint, de tremper notre langue dans le fleuve qui réjouit la sainte Cité, de goûter les prémices du vin qui enivre les habitants de la Jérusalem céleste. Oh ! si nous avions le bonheur d'arriver un jour au sommet de cette montagne, comme nous nous écrierions avec saint Pierre : « Seigneur, il nous est bon d'être ici ! » (Matth., xvn, 4.) Echangeons tout le reste contre cette montagne, échangeons tous les biens et tous les plaisirs du monde contre les biens du désert. L'Évangéliste remarque que saint Pierre ne savait ce qu'il disait , pour nous faire comprendre quelles doivent être la douceur et la force d'un vin qui produit des effets semblables. La joie qu'éprouve l'Apôtre l'a tellement ravi hors de lui-même, qu'il ne se rend pas compte de ses paroles. Ce qu'il sent au fond du cœur lui fait oublier la terre, et, désireux de toujours s'abreuver de cette précieuse liqueur, il s'écrie : « Seigneur, il nous est bon d'être

« ici. Si vous voulez, faisons trois tentes, une « pour vous, une pour Moïse, et une pour Élie. » (Matth., xvn, 4.) Mais si, pour avoir bu une seule goutte de ce vin céleste , saint Pierre , exilé de sa patrie et n'ayant point encore rompu les liens de sa prison de chair, parlait de la sorte , qu'eût-il dit, s'il lui eût été permis de s'abreuver au torrent de délices qui réjouit la Cité des élus? Si une simple miette tombée de la table de Dieu le rassasiait au point qu'il ne désirait plus autre chose , qu'eùt-il fait, s'il lui eût été permis de s'asseoir au banquet de ceux qui voient Dieu , qui jouissent de Dieu , et qui n'ont pas d'autre nourriture que Dieu? Avouez que, sur cette terre d'exil, la vie des justes n'est pas toujours semée de croix, et que plus d'une fois le Seigneur, comme un bon père , a soin de les visiter , de les consoler et de les soutenir, en leur faisant goûter par avance les délices de la vie future.

Remarquez aussi que le Sauveur fut transfiguré pendant qu'il était en prière, afin de nous apprendre que c'est le plus ordinairement dans l'exercice de l'oraison que les âmes pieuses sont spirituellement transfigurées. C'est là, en effet, qu'elles reçoivent un esprit nouveau, une lumière nouvelle, un courage et une pureté de vie qui leur étaient inconnus , un cœur enfin si actif et si généreux , qu'il ne ressemble en rien à celui qui les avait fait agir jusque-là, tant Dieu l'a changé et transfiguré.

Remarquez, en dernier lieu , qu'au moment même où sa gloire jette un si vif éclat, le Sauveur s'entretient des souffrances qui l'attendent à Jérusalem. Les serviteurs de Dieu peuvent comprendre par là quelle est la lin que le Seigneur se propose, quand il leur accorde ses faveurs, et de quelle manière ils doivent y répondre. Il est évident qu'en pareille occasion toutes leurs pensées, tous leurs désirs doivent être de souffrir et de mourir pour Celui qui s'est révélé à eux avec tant de bonté, et qui mérite ces marques d'amour , et bien plus encore. En d'autres termes, plus ils seront favorisés des grâces de Dieu , plus il leur faudra méditer sur les douleurs que ce même Dieu a bien voulu souffrir pour eux.

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