CHAPITRE XXV
De la grandeur des souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Quoique, dans notre livre de P Oraison et delà Méditation, nous ayons traité de la grandeur et des causes des souffrances que Jésus Christ a endurées, nous croyons néanmoins devoir y revenir ici en quelques mots.
Dans la troisième partie de sa Somme, saint Thomas se demande si sur cette terre il y a eu
des douleurs plus grandes que celles que Jésus - Christ endura à l'époque de sa Passion. A quoi il répond que, abstraction faite des douleurs de l'autre vie, c'est-à-dire des douleurs que l'on souffre dans l'enfer et dans le purgatoire , il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais de plus grandes; opinion qu'il appuie sur plusieurs raisons que voici :
La première est l'immense , l'incomparable charité de Jésus-Christ : animé d'un très-ardent désir de la gloire de Dieu et du salut du genre humain, sachant d'ailleurs que plus il souffrirait, plus l'honneur de Dieu serait satisfait et notre rédemption abondante, il a voulu naturellement que ses douleurs fussent aussi intenses que possible.
La seconde , c'est la nature même de ses douleurs, qui n'ont ni terme ni mesure : chez les autres hommes , la souffrance a des alternatives , elle est souvent très- tolérable, et, comme on le voit par l'exemple des martyrs , elle n'exclut pas même la joie. En Jésus-Christ rien de semblable ; par le motif que nous venons de dire , il ne permet pas qu'un rayon de lumière ou de consolation arrive jusqu'à lui ; il s'élance, les bras croisés, au milieu des tourments , et il' s'abandonne sans réserve à tout ce qu'ils ont de dur et de cruel.
La troisième raison , c'est la délicatesse de son corps. Son corps, ayant été formé par le Saint- Esprit lui-même , était d'une complexion beaucoup plus tendre , beaucoup plus parfaite , et
par conséquent beaucoup plus sensible à la douleur que les autres.
Ajoutez à cela le souvenir de sa Mère et la compassion qu'il éprouvait en pensant que son àme était percée d'un glaive de douleur bien plus aigu que celui qui devait percer plus tard le cœur de tous les martyrs. En effet, jamais martyr n'aima sa propre vie comme cette Mère aima la vie de son Fils, et par conséquent jamais martyr ne fut sensible à sa propre mort, comme cette Mère fut sensible à la mort de son Fils.
Le Sauveur était aussi très -vivement impressionné par la perspective et la représentation de la mort qu'il allait endurer. L'amour de la vie et l'horreur de la mort sont des sentiments naturels, et d'autant plus naturels que la vie mérite davantage d'être aimée; or si, au témoignage d'Aristote , le sage tient à sa vie en proportion de la valeur qu'il lui reconnaît, quels ne devaient pas être les sentiments du Sauveur, lui qui savait qu'une seule heure de la sienne valait plus que toutes les vies créées ensemble ?
Ces quatre causes réunies le déchiraient intérieurement, au delà de tout ce que l'on peut exprimer : d'où il suit que les douleurs de son âme étaient de beaucoup plus aiguës que celles de son corps, et que la Passion qu'il endurait extérieurement n'était rien en comparaison de la Passion invisible qu'il endurait au dedans de lui-même.
Ce n'est pas tout : si au supplice de la croix, lequel, comme nous le dirons plus tard , est extrêmement douloureux , on joint les injures et les ignominies sans nombre dont il fut accompagné , on se convaincra que de toutes les parties de Thumanité sacrée du Sauveur , sauf la partie supérieure de son âme , il n'y en eut aucune qui ne souffrit d'une façon toute particulière. Il souffrit dans son âme les douleurs dont nous venons de parler, et dans son corps, celles dont nous parlerons bientôt. Il souffrit du côté de sa réputation, à cause des faux témoignages et des injustes motifs qui servirent de base à sa condamnation ; du côté de son honneur, à cause des mépris et des affronts qui lui furent prodigués ; du côté de son bien, qui ne s'étendait pas au delà des pauvres vêtements qui le couvraient et dont il fut dépouillé, pour être placé sur la croix; du côté de ses amis , qui prirent la fuite et l'abandonnèrent au pouvoir de ses ennemis. 11 eut à souffrir aussi dans tous les membres et dans tous les sens de son corps adorable, sans qu'un seul fût épargné. Sa tète fut couronnée d'épines, ses yeux noyés de larmes, ses oreilles fatiguées par d'atroces injures , ses joues cruellement souffletées , son visage couvert d'infâmes crachats , sa langue abreuvée de liel et de vinaigre , sa barbe indignement arrachée , ses mains et ses pieda percés de flous, son côté ouvert par une
lance, ses épaules meurtries de coups, tout son corps enfin disloqué, ensanglanté et violemment étendu sur la croix. Pour guérir les plaies et les blessures qui avaient été faites à chacun des membres de son corps mystique, il fallait que chacun des membres de son corps matériel fut successivement tourmenté , et comme nous nous étions servis contre Dieu de nos membres, de nos sens, de tout ce que nous avons, en un mot, il fallait, pour satisfaire à la justice de Dieu , que ses membres, ses sens, sa personne tout entière fussent broyés par la douleur.
Et remarquez que les souffrances du Sauveur allèrent toujours croissant, depuis le moment où il fut pris au Jardin des Olives jusqu'à celui où il rendit le dernier soupir sur la croix. Pendant tout cet intervalle, ses ennemis s'industrient à le tourmenter chacun à sa manière. On le prend , on le lie, on l'accuse, on le méprise, on lui crache au visage, on le soufflette, on le flagelle, on le couronne d'épines, on le frappe à coups de roseau, on lui bande les yeux, on le revêt et on le dépouille, on le blasphème, on le charge d'une lourde croix; c'est à qui montrera le plus de cruauté; on le mène et on le ramène, on le conduit, ou, pour mieux dire, on le traîne de tribunal en tribunal, tantôt chez un Pontife et tantôt chez un autre, ni plus ni moins que s'il était un voleur de grand chemin ou un malfaiteur insigne. OSei-
gneur, ô* Roi de gloire, comment pourrons-nous reconnaître les peines et les travaux que vous avez endurés pour notre salut ! Mais en voilà assez pour prouver qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais dans le monde, de souffrances comparables à celle de notre divin Sauveur.
Maintenant quels fruits devons -nous tirer de cette considération ? beaucoup et des meilleurs, pour peu que nous voulions réfléchir. En effet, toute la philosophie chrétienne enseigne sommairement la croix de Jésus - Christ ; tout ce que la loi et l'Évangile opèrent, en nous donnant la connaissance et l'amour du bien, la philosophie de la croix l'opère de même. C'est la croix qui, bien plus que tous les raisonnements, nous fait connaître la gravité et la malice du péché, en nous rappelant ce que Jésus-Christ a souffert pour le détruire. C'est la croix qui nous fait connaître la gravité des peines de l'enfer, puisque, pour nous y arracher, Jésus-Christ a dû se précipiter en quelque sorte dans un enfer de douleurs et de souffrances. C'est la croix qui nous fait, connaître la valeur des biens de la grâce et de la gloire que nous avions perdus , puisque, afin de les reconquérir justement, il n'a pas moins fallu que les mérites de Jésus-Christ. C'est la croix qui nous fait connaître la dignité et le prix de notre, âme, en nous montrant l'estime que Dieu en fait et la rançon qu'il a payée pour elle. C'est la croix
enfin qui , bien plus que tous les raisonnements , nous fait connaître Dieu, non pas comme le connurent les philosophes (auxquels cette connaissance prolita si peu, et qui d'ailleurs au milieu de ce vaste univers ne comprirent rien au delà de sa puissance et de sa sagesse), mais comme il faut le connaître pour devenir saint et lui rendre les devoirs qui lui sont dus ; c'est-à-dire qu'elle nous fait connaître sa bonté, sa charité, sa miséricorde, sa providence, sa justice, et que par là elle nous porte à l'aimer, à le craindre, à espérer en lui, à obéir à ses commandements , à pratiquer, en un mot, les différentes vertus qui sont le fondement de la véritable religion.
Si vous me demandez maintenant comment ces perfections divines se révèlent dans ce mystère, je vous dirai qu'il appartient à la bonté de se donner et de se communiquer elle-même ; à l'amour, de faire du bien ; à la miséricorde, de se charger des misères d'autrui; à la justice, de punir sévèrement les actions criminelles : or, quelle plus grande bonté que celle qui en est venue jusqu'à se communiquer à l'homme, et à se faire une même chose avec l'homme ? Quelle plus grande charité que celle qui en est venue jusqu'à partager avec l'homme tout ce qu'elle possédait en propre ? Quelle plus grande miséricorde que celle qui a pris à sa charge toutes les misères et toutes les dettes des hommes. Quelle plus grande miséri-
corde que celle qui a porté un Dieu à recevoir sur ses épaules le châtiment de nos propres larcins , à monter sur un gibet à notre place , à boire le calice qui nous était réservé, à souffrir en punition de nos plaisirs coupables, à se laisser déshonorer en punition de notre orgueil, à se laisser attacher nu sur une croix en punition de nos convoitises, à s'abandonner enfin à la puissance des ténèbres, afin de nous y arracher nousmêmes î Peut-on concevoir une plus grande miséricorde que celle-là? Mais que dirai- je de sa justice? Quelle justice plus rigoureuse que celle qui a armé le bras de Dieu pour se venger des péchés du monde sur la personue de son Fils bienaimé et innocent? Certes, il faut qu'un juge soit bien intègre pour faire tomber sur la tête de son fils le châtiment des crimes que celui-ci n'a point commis, mais dont néanmoins il a voulu se rendre responsable. Qui ne craindra une telle justice? Qui ne mettra son espoir dans une telle miséricorde? Qui n'aimera une telle bonté? En vérité, il n'existe nulle part ailleurs des motifs plus puissants d'amour, de crainte, d'obéissance, de confiance ; et le cœur qui y résiste est le plus insensible des cœurs.
Nous trouvons encore dans la Passion du Sauveur des exemples de toutes les vertus, mais plus particulièrement d'humilité, d'obéissance, de patience , de douceur , de pauvreté d'esprit , etc.
a Plus les exemples partent de haut , dit saint Thomas, et plus ils sont efficaces. » Quel est, en effet, celui qui aurait le courage de voyager à cheval à côté de son roi qui irait à pied? Quel est celui qui resterait enfermé dans sa chambre en le voyant partir pour la guerre ? Mais si les exemples d'un roi, lequel, après tout, n'est qu'un homme comme les autres, sont si entraînants, quelle impression ne produiront pas sur nous les exemples de cette Majesté souveraine à laquelle nous sommes si redevables, ces exemples, dis-je, qui ont bien plus de dignité et bien plus de farce que tous les autres, en ce sens qu'ils sont tout à la fois des bienfaits, des remèdes, des stimulants de l'amour, de la dévotion et de toutes les vertus.
Hâtons-nous de rendre au Seigneur des actions de grâces infinies pour ce bienfait, c'est-à-dire pour l'immense trésor qu'il a mis à notre disposition, pour les peines et les fatigues inouïes qu'il lui a coûtées, et pour l'amour infini dont il nous a donné tant de preuves; car il nous a aimé bien plus qu'il n'a souffert, et s'il eût fallu souffrir davantage , il n'eût point refusé de le faire. Ce sont là autant de titres qui exigent de nous une reconnaissance éternelle , et parce que nous n'avons rien à lui offrir qui soit digne de lui , sachons lui consacrer notre vie comme il nous a consacré la sienne tout le temps qu'il a vécu sur la
terre.
Après ce court préambule, nous passerons successivement en revue les différentes circonstances de la Passion, en commençant par l'entrée du Sauveur à Jérusalem, qui est comme la porte par où Ton s'introduit dans la voie douloureuse du Calvaire.