CHAPITRE XXVI
De l'entrée de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem.
Lorsque le temps de s'immoler pour le salut du monde fut venu , le Sauveur, qui s'immolait librement, se rendit aussi de lui-même au lieu de son sacrifice, c'est-à-dire à Jérusalem , afin que le véritable Agneau fût sacrifié dans la même ville et à la même heure où l'on avait coutume de sacrifier l'Agneau mystique ; afin que le Seigneur des prophètes fût mis à mort au même endroit où l'on avait tant de fois massacré les prophètes ; que les lieux témoins de son triomphe , le fussent aussi de sa condamnation et de sa mort, et qu'ainsi sa Passion fût d'autant plus ignominieuse, qu'elle s'accomplirait sur un plus vaste théâtre et en un jour plus solennel. Il était né dans la petite ville de Bethléhem, parce qu'il avait à cœur àû cacher la gloire de sa naissance ; mais il voulut mourir dans la grande ville de Jérusalem, afin
que sa Passion fût plus facilement connue de tous.
Au moment donc de son entrée dans cette ville, tout le peuple s'avança au-devant de lui avec une grande joie et un grand enthousiasme, les uns portant des rameaux et des palmes , les autres étendant leurs vêtements par terre, et tous faisant entendre ce cri : « Béni soit Celui qui vient « au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut « des cieux ! » (Matth., xxi, 9.)
Considérons, en premier lieu, la charité excessive de notre Sauveur et la promptitude avec laquelle il va s'offrir pour nous à la mort. Les démonstrations doût il est l'objet, et auxquelles il se prête volontairement, ne sont que le signe de la joie qu'il éprouve au fond de son cœur, en voyant approcher l'heure de notre rédemption. En effet, si, comme les historiens le rapportent, sainte Agnès , dans son zèle pour la gloire de Dieu , s'en allait au lieu du supplice avec autant d'empressement que s'il se fût agi d'un festin , avec quelle joie , avec quel empressement , le Sauveur , qui avait bien plus de charité et qui avait reçu la grâce en bien plus grande abondance que cette Sainte, ne dut -il pas prendre en main l'œuvre de notre rédemption , pour obéir à Dieu et pour glorifier son saint Nom? Vous apprendrez par là avec quel zèle et quelle promptitude vous devez vous porter au service de Celui qui a mis
tant d'ardeur à soulager vos misères, et vous vous souviendrez de ces paroles : Dieu aime celui « qui donne avec joie » (II. Cor., rx, 7), ou bien, « Maudit celui qui fait négligemment l'œuvre du « Seigneur, » (Jér., xlviii, 10.)
Considérez aussi en quels termes cette entrée solennelle du Sauveur avait été prédite par le Prophète : « Tressaille d'allégresse, fille de Sion; « pousse des cris de joie, fille de Jérusalem : voilà « que ton Roi viendra pour toi, juste et Sauveur, « lui-même pauvre, monté sur une ânesse, et sur « le fiîs de l'ànesse. » (Zach., ix, 9.) Il n'y a pas là un seul mot qui ne soit pour vous une source de consolation. C'est votre Roi qui vient pour vous , c'est-à-dire que ce Roi est le vôtre, qu'il vous appartient, que toutes ses actions, tous ses travaux, sont pour vous, qu'il vient pour vous, qu'il naît pour vous , qu'il souffre pour vous , qu'il jeûne pour vous, qu'il prie pour vous, qu'il vit pour vous, qu'il meurt pour vous, et qu'enfin il ressuscite et il monte au Ciel pour vous. Et n'allez pas vous scandaliser de ce qu'on lui donne le nom de roi ; ce Roi n'est point comme les autres rois de la terre, qui exercent le pouvoir bien plus pour leur propre satisfaction que pour l'avantage de leurs sujets; qui, pour s'enrichir, ne craignent pas d'appauvrir leurs sujets ; qui, pour conserver leur vie, ne craignent pas de faire des milliers de victimes : le Roi dont il s'agit ne leur ressemble en rien, il
vous enrichira de ses propres biens , il vous défendra au prix de son sang, il vous donnera la vie en sacrifiant la sienne. La puissance lui a été donnée sur toute chair, afin qu'il communique la vie à tous ceux qui lui ont été donnés. C'est luimême qui nous l'assure (Jean, xvn, 2); et, comme dit le Prophète, « il porte le signe de la domina - « tion , sur son épaule» (Isaïe, ix, 6), non pas sur les épaules de son peuple, parce qu'il s'est uniquement réservé la peine pour nous laisser, à nous, tout le profit.
Son extérieur n'a rien qui effraie; il vient, assis sur une pauvre monture, et le Dieu des vengeances, celui qui trône sur les Chérubins, qui vole sur les ailes des vents, qui entraîne à sa suite des milliers de chariots chargés d'anges, se présente avons, rempli de douceur et sous l'appareil le plus humble, afin que vous ne fuyiez pas sa présence, comme fit Adam dans le Paradis, ou comme firent les Israélistes, au moment où il leur donnait sa loi; mais qu'en voyant que de lion il s'est fait agneau , vous vous approchiez sans crainte de lui, et que votre cœur, qui avait résisté jusqu'ici à la force de sa puissance et à l'éclat de sa Majesté, se laisse enfin fléchir par tant d'humilité et d'amour. «C'est là, » comme dit la Prophétesse Débora (Jug., v, 8), « la nouvelle manière de « combattre, que le Seigneur a imaginée. » C'est ainsi qu'il renverse les portes de ses ennemis , et
qu'il se rend maître de leurs cœurs ; toutes choses que nous voyons s'accomplir à la lettre, lorsque la ville entière de Jérusalem , ainsi que le rapporte l'Évangéliste, « sort au-devant de lui, les uns por- « tant des palmes, et les autres des branches d'o- « livier , les autres étendant par terre leurs vête- « ments, et tous chantant ses louanges, et lui dea mandant le salut éternel. » Que signifie cela? Évidemment , le Saint-Esprit veut nous faire entendre que le Seigneur , après avoir vainement tenté de dompter les hommes par la rigueur, par les déluges , par les châtiments et les plus épouvantables menaces , a changé de tactique ; qu'il a gagné les cœurs non plus par les châtiments , mais par les bienfaits , non plus par la rigueur, mais par l'amour, non plus par la colère , mais par la douceur, non plus par la Majesté, mais par l'humilité, non plus en faisant périr ses ennemis , mais en donnant sa vie pour eux ; en un mot, qu'il a tout attiré à lui , selon ces paroles : « Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre « sur un gibet, et que je me serai immolé pour le « monde, j'attirerai tout à moi » (Jean, xn, 32); non pas avec des chaînes d'acier, mais avec les liens de l'amour, non pas en recourant aux châtiments et aux fléaux, mais en usant de clémence et en répandant des bienfaits.
C'est justement ce qui est arrivé. Les hommes ont commencé à couper des branches d'olivier,
lorsqu'ils se sont dépouillés de leurs biens et qu'ils les ont employés à des œuvres de miséricorde , laquelle est figurée par cet arbre. Mais il y en a eu qui sont allés plus loin encore , en étendant par terre leurs vêtements , afin d'orner le chemin par où devait passer le Sauveur : ce sont ceux qui , en mortifiant leurs appétits et leur volonté propre, en châtiant et en mortifiant leur chair, ou, comme l'armée innombrable des martyrs , en laissant déchirer et mettre en pièces leur corps, ont confessé et glorifié le Seigneur.
Nous voyons par là que, lorsque le Sauveur vient spirituellement dans nos âmes , nous devons aller à sa rencontre, munis de trois vertus principales. La première est l'oraison figurée par ceux qui chantaient ses louanges, et lui demandaient le salut. La seconde est l'aumône et la miséricorde, figurée par ceux qui coupaient des branches d'olivier , lequel est , comme nous le disions tantôt , l'emblème de la miséricorde ; la troisième est la mortification delà chair et le mépris de soi-même, fi 'ares par ceux qui étendaient leurs vêtements par terre , afin qu'ils fussent foulés aux pieds , en l'honneur de Jésus-Christ. De ces trois vertus , la première, c'est-à-dire l'oraison, a Dieu pour objet ; la seconde , c'est-à-dire la miséricorde , s'exerce envers le prochain ; la troisième , c'est-à-dire la mortification, nous regarde nous-mêmes. On peut dire aussi que ce sont là trois croix spirituelles que
le chrétien doit porter constamment sur ses épaules: il faut que dès le matin , après avoir offert à Dieu ses prières, et s'être recommandé à lui pour toute la journée qui va suivre, il ait soin de se charger de ces trois croix, c'est-à-dire de ces trois obligations indispensables, et qu'il s'efforce de s'acquitter minutieusement de celles-ci, en toutes circonstances , ayant toujours un cœur rempli de dévotion pour Dieu , de compassion pour son prochain, et de sévérité pour soi-même, châtiant sa chair, réprimant les écarts de sa langue , et résistant sans pitié à tous ses appétits.
En méditant sur l'entrée triomphante de Notre- Seigneur Jésus-Christ dans Jérusalem , vous apprendrez surtout à mépriser cette gloire du monde, que les hommes poursuivent avec tant d'acharnement , et pour laquelle ils commettent tant d'excès. Voulez-vous savoir en quoi elle consiste? jetez les yeux sur le spectacle que vous offre aujourd'hui le monde. Il fait au Sauveur l'accueil le plus magnifique , et dans cinq jours il lui préférera Barabhas ; il demandera sa mort ; il criera de toutes ses forces : « Qu'il soit crucifié, «qu'il soit crucifié. » (Matth., xxvn,23.) Aujourd'hui il le proclame Fils de David, c'est-à-dire Saint des saints , et demain il le traitera comme le dernier des hommes ; comme plus indigne de vivre que Barabbas. Voilà de quelle nature est la gloire que le monde distribue ; voilà le cas que nous de-
vons faire de ses louanges et de ses jugements. Il n'y arien de plus léger, de plus capricieux, de plus aveugle, de plus inconstant que l'opinion et l'estime du monde. Aujourd'hui il affirme une chose, et demain il la nie ; aujourd'hui il loue, et demain il blasphème ; aujourd'hui il vous élève inconsidérément au-dessus des nues, et demain, avec une inconsidération plus grande encore , il vous refoule au plus profond des abîmes ; aujourd'hui il vous appelle Fils de David, et demain il vous préfère Barabbas. Tels sont les jugements de cette bête à plusieurs têtes, de ce monstre trompeur qui ne garde ni foi, ni loyauté, ni fidélité à personne , et qui ne mesure la vertu et le mérite qu'à son propre intérêt.
Il n'y a de bon que celui qui se montre prodigue à son égard , n'importe qu'il mène la vie d'un païen ; il n'y a de mauvais que celui qui le méprise, n'importe qu'il fasse des miracles : l'intérêt, seul est la règle de ses jugements en matière de vertu. Que dirai-je de ses mensonges et de sestromperies?Aquigarda-t-iljamais fidèlement sa parole? À qui donna- 1- il jamais ce qu'il avait promis? Quel est celui qui peut se vanter de n'avoir jamais perdu son amitié, et d'avoir longtemps conservé les dons qu'il en avait reçus? Quel est celui qui n'a pas été la dupe de ses promesses? S'il se montre constant et fidèle , c'est uniquement dans ses infidélités. Comme Judas il baise son ami , mais
c'est pour le livrer à la mort; comme Joab il embrasse celui qui le salue sans défiance , et il le perce de son épée. Il fait sonner hautement ses faveurs , et ses faveurs se changent en illusions amères ; il promet la paix , et secrètement il se prépare au combat.
0 monde pervers ! toi dont il est si difficile de conserver les bonnes grâces, dont il est bien plus difficile de gagner l'estime, toi qu'il est si dangereux de fréquenter, et si pénible d'abandonner, tu ne fais que de fausses promesses; tu trompes sciemment; tu feins de l'amitié, mais tu n'es qu'un ennemi déguisé. Tu flattes en public, mais en secret tu médites des trahisons. Tu es rempli de douceur dans les commencements, mais à la fin tu répands le fiel en abondance. Ton visage est candide; mais tes mains sont cruelles. Tu n'accordes que de rares faveurs, mais tu prodigues les chagrins et les peines ; au dehors tu parais quelque chose , mais tu es vide au dedans ; tu as beau te couvrir de fleurs, tes épines n'en sont, hélas! ni moins aiguës ni moins douloureuses.