CHAPITRE XXVII
Du lavement des pieds.
Arrivé au terme de sa vie et sur le point de se séparer de ses disciples, le Sauveur mit le comble à ses bontés , en leur lavant les pieds de ses propres mains, en instituant en leur faveur le très-saint Sacrement de l'autel et en leur adressant le discours le plus suave, le plus instructif et le plus consolant que l'on puisse imaginer. De tels adieux et de telles faveurs étaient bien dignes d'un si bon Maître. Voici en quels termes l'évangéliste saint Jean rapporte le premier de ces mystères. « Avant la fête de la Pâque , » dit-il , « Jésus sachant que son heure était venue de « passer de ce monde à son Père, comme il avait « aimé les siens qui étaient dans le monde , il les « aima jusqu'à la fin. Et le souper fini, lorsque « déjà le diable avait mis dans le cœur de Judas « ïscariote de le trahir, sachant que son Père lui « avait remis toutes choses entre les mains , et « qu'il était sorti de Dieu et retournait à Dieu , « il se leva de table, posa ses vêtements, et ayant « pris un linge , il s'en ceignit ; ensuite il versa « de l'eau dans un bassin , et commença à laver
« les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec « le linge dont il s'était ceint. » (Jean, xm, 1-5.)
La première chose qui doit nous frapper dans cette action mémorable, c'est l'humilité incomparable du Fils de Dieu, laquelle ressort d'autant plus que l'Évangéliste insiste davantage sur sa Majesté infinie. Ce Seigneur, semble-t-il dire, à qui rien n'était caché , qui était le Fils de Dieu, qui venait de Dieu et retournait à Dieu, aux mains duquel son Père avait remis le ciel , la terre , l'enfer, la vie, la mort, les anges, les hommes, les démons, toutes choses, en un mot, ce Seigneur si grand, si élevé, s'est tellement humilié, tellement abaissé, que ni sa puissance, ni l'approche de la mort , ni le soin de sa propre dignité n'ont pu 1 empêcher de rendre à ses disciples un service qui d'ordinaire n'appartient qu'aux plus vils des esclaves. Voilà pourquoi il pose ses vêtements se ceint d'un linge , et ayant versé de l'eau dans un bassin, avec ses propres mains, avec ces mains qui ont créé les cieux, et auxquelles le Père a remis toutes choses, il commence à laver les pieds de douze pauvres pécheurs, et, ce qui est plus encore, du plus abominable des hommes, du traître qui l'avait vendu! 0 bonté, ô charité infinies! 0 humilité ineffable du Fils de Dieu! Qui ne serait saisi d'élonnement en voyant le Créateur du monde, la gloire des anges, le Roi du
ciel, le Maître de l'univers, à genoux, devant des pécheurs, devant Judas! Il ne s'est pas contenté de descendre du ciel , et de se faire homme ; il est descendu plus bas encore , « il s'est anéanti , « au point, » comme dit l'Apôtre, «qu'étant dans la « forme de Dieu, il a pris non-seulement la forme « d'homme, mais la forme d'esclave,» et qu'il en a rempli les fonctions. (Philip., n, 6, 7.) Le Pharisien qui avait reçu le Sauveur à sa table, s'étonnait qu'il permit à une femme pécheresse de lui toucher les pieds ; il regardait cette conduite tout à fait indigne d'un prophète. 0 Pharisien , tu t'étonnes de ce qu'un prophète se laisse toucher les pieds par une femme pécheresse ; mais que penserais-tu donc si tu savais que ce prophète est Dieu? Que penserais-tu donc si tu voyais ce Dieu, non-seulement souffrir que des pécheurs lui touchassent les pieds , mais laver lui-même de ses propres mains les pieds des pécheurs? Comprendstu la différence qu'il y a entre Dieu et un prophète, la différence qu'il y a entre laver les pieds d'autrui et se laisser toucher les pieds? Quelle ne serait donc pas ta surprise , si tu voyais , si tu croyais une chose semblable? En vérité, je crois que devant un tel exemple d'humilité , les anges euxmêmes furent ravis d'admiration et saisis d'épouvante.
« Il posa ses vêtements, » dit l'Evangéliste. 0 ingratitude et misère des hommes! Dieu lève
T. n. — il
tous les obstacles pour se mettre au service de Thomme , et l'homme n'en lèvera aucun pour se mettre au service de Dieu ! Si le ciel s'incline ainsi jusqu'à terre, comment la terre, à son tour, refuse-t-elle de s'incliner devant le ciel ? Si l'abîme de la miséricorde se rapproche ainsi de l'abîme de la misère , pourquoi l'abîme de la misère ne tentera-t-il aucun effort pour se rapprocher de l'abîme de la miséricorde ? Ce fut le Sauveur luimême qui se ceignit , qui versa l'eau dans le bassin, et qui lava les pieds de ses disciples, pour apprendre aux personnes vertueuses et à celles qui ont charge d âmes , que , lorsqu'il s'agit de bonnes œuvres, elles doivent les faire elles-mêmes, et ne point recourir à d'autres, à moins qu'elles ne veuillent aussi leur en abandonner la récompense. Considérez encore comment le Sauveur choisit bien son moment pour remplir cet acte d'humilité. Les disciples commençaient de nouveau à se disputer pour savoir lequel d'entre eux devait être estimé le plus grand. Déjà clans une autre occasion il les avait réprimandés vivement ; mais, comme ses paroles étaient restées sans effet, il voulut user cette fois d'un remède plus efficace; non content des exemples qu'il leur avait donnés, et qu'il s'apprêtait à leur donner encore T sachant d'ailleurs combien l'humilité, dont nous avons si grand besoin, répugne à notre nature , il s'abaiss* profondément pour guérir notre orgueil.
Et remarquez qu'en cela il ne nous donna pas eulement un grand exemple d'humilité, mais [u'il fit preuve d'une très- grande charité envers ious; outre qu'en lavant les pieds à quelqu'un, on ui rend service , on lui procure de plus un vériable soulagement, et c'est ce que fit le Sauveur, orsque, la veille du jour où ses pieds devaient ître percés de clous et noyés dans le sang, il lava ;eux de ses amis ; montrant par là que, si la charité îst sévère pour elle-même, elle ne cesse jamais l'être douce et miséricordieuse envers les autres.
Cet exemple de charité et d'humilité le Sauveur le rappelle à tous les siens dans son Testanent ; il leur ordonne de se traiter mutuellement ïomme il les avait traités lui-même, et de se rendre les uns aux autres les mêmes services ju'il leur avait rendus. A quelle autre loi, à quel mtre précepte eût -on pu s'attendre de la part de le cœur si rempli de charité et de miséricorde? Un père qui se sent mourir pourrait-il recommander autre chose à des enfants tendrement chéris, que ie s'aimer et d'avoir les uns pour les autres les mêmes attentions auxquelles ils étaient accoutumés de sa part ! Lorsque le saint patriarche Joseph renvoya ses frères à son père : « Qu'il n'y ait point « de dissension entre vous , » leur dit-il ; « allez (c en paix» (Gen., x, 4; v., 24), et ne vous faites point de mal les uns aux autres. On reconnaît là le cœur d un véritable frère qui aime ses frères
et qui ne désire que leur bien. C'est pour cek aussi que le Sauveur, voulant montrer l'amour qu'i avait pour les hommes , leur a fait un commandement, qui s'appelle le commandement par excellence , dont le but est de leur procurer la paix , le bonheur et la joie, et qui, s'il était fidèlement observé, changerait cette terre en un véritable paradis. Nous oublions trop , hélas ! que dans les règles qu'il nous a tracées, Dieu n'a eu en vue que notre intérêt ; que nous lui devons plus pour ce qu'il nous commande qu'il ne nous doit lui-même pour ce que nous faisons en lui obéissant, et que, même en dehors de la récompense qu'il nous a promise, il n'y a rien qui nous soit plus utile et plus avantageux que sa loi.