‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 128 sur 170 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

De l'institution du très-saint Sacrement.

De toutes les preuves d'amour que le Sauveur nous a données sur la terre, l'institution du trèssaint Sacrement est sans contredit la plus éclatante: c'est ce qui a fait dire à saint Jean (xm, 1) que, ce comme il avait aimé les siens qui étaient « dans le monde, il les aima jusqu'à la fin, » en leur prodiguant à cette heure les bienfaits et les gages de sa tendresse. Pour bien comprendre

ces paroles qui servent de fondement au mystère dont nous nous occupons et à tous les autres mystères qui vont suivre , il faut bien se persuader d'abord qu'il n'appartient à aucune langue humaine de dire l'amour que Jésus-Christ portait à son Père , et par conséquent aux hommes , que son Père lui avait confiés. En effet, comme les dons qu'il en avait reçus en tant qu'homme, aussi bien que la grâce (d'où procède la charité) qui ornait son âme, étaient infinis, il s'ensuit que l'amour qui résultait de tout cela surpassait de beaucoup l'intelligence des liommes, et même celle des anges; et comme c'est le propre de l'amour de souffrir pour l'objet aimé, il s'ensuit aussi que jamais personne ne parviendra à se faire une idée du désir que le Sauveur éprouvait de boire le calice de sa Passion et de souffrir pour la gloire de Dieu et le salut des hommes qui lui tenaient tant à cœur. Jusqu'ici une sorte de contrainte pesait sur lui , et ses désirs n'avaient pu se réaliser; mais à peine est- 1 libre d'agir comme bon lui semble , qu'il ouvre a porte à tous les tourments de sa Passion, it que ceux-ci se répandent dans son âme par 'imagination pour envahir ensuite son corps tout mtier. Or, si vous voulez juger de la grandeur le ce supplice, sachez que la seule pensée de son ipproche le couvre d'une sueur de sang. C'est le nême sentiment qui le portera bientôt à se livrer

entre les mains des pécheurs, à se laisser attacher à la colonne , couronner d'épines , charger d'une croix et clouer à cette même croix. C'est le même sentiment qui le portera à présenter se? mains pour qu'on les lie, ses joues pour qu'on les soufflette , sa barbe pour qu'on la lui arrache , ses épaules pour qu'on les flagelle , ses pieds el ses mains pour qu'on les cloue, son côté précieux pour qu'on le perce d'une lance, tous ses membres et tous ses sens, en un mot , pour qu'on les torture à cause de nous. C'est par ce sentiment qu'il faul mesurer les souffrances de Jésus-Christ, et nor pas en prenant pour point de départ la fureur de* Juifs, qui, certes, n'égalait pas son amour, ou bier la multitude de nos péchés qu'une seule goutte d* son sang eût suffi à détruire. C'est ce sentiment enfin , qui le porta à instituer l'admirable sacrement de l'Eucharistie , sur lequel on ne peut fixei ses regards sans en voir sortir de tous côtés de.' j rayons et des flammes d'amour. Youlez-vous con j naître l'amour du Sauveur? jetez les yeux sur ce divin Sacrement, considérez les diverses lins poui lesquelles il a été institué, et vous verrez de quelle charité était embrasé le cœur qui le premier er a conçu la pensée. Il y a là, en effet, toutes lei marques et toutes les preuves d'un amour vrai e parfait.

La première marejue et le premier effet d'm amour véritable, c'est le désir de s'unir à la per

sonne que l'on aime et de ne faire qu'une même chose avec elle. Celui qui aime n'a d'intelligence, de mémoire, de volonté, d'imagination, de facultés, en un mot , que pour l'objet de son affection ; il est tellement transporté , absorbé en lui , que le sentiment qui le domine peut être regardé comme une sorte de ravissement et d'oubli de soi-même. Or, cette première marque d'amour le Sauveur nous l'a donnée dans l'Eucharistie. Une des fins qu'il s'est proposées en instituant ce Sacrement a été de s'incorporer à nous, de se faire une même chose avec nous , et voilà pourquoi il Ta institué sous la forme d'une nourriture. De même que de la nourriture et de celui qui la mange il ne se forme qu'un seul tout, il ne se forme aussi qu'un seul tout de Jésus-Christ et de celui qui le reçoit dignement : «Qui mange ma chair, » dit-il, « et boit mon sang, demeure en moi , et moi en « lui. » (Jean, vi, 57.) Ce qui a lieu par la participation au même esprit qui les anime tous deux, lequel fait qu'ils n'ont , pour ainsi dire , qu'un cœur et qu'une âme, et, par conséquent, qu'une même vie et qu'une même gloire, quoiqu'à des degrés différents. Eh bien, je vous le demande, n'est-ce pas là quelque chose dont on ne saurait trop estimer et apprécier la valeur?

La seconde marque et le second effet de l'amour véritable , c'est de faire du bien à la personne que l'on aime , et, après qu'on s'est donné à elle tout

entier, de lui accorder une part de ce que l'on possède. L'amour ne demeure jamais oisif, il s'occupe sans cesse de l'objet aimé, et tout son souci est de lui être utile. Of , peut-on imaginer de plus grands biens et des dons plus excellents que ceux que Jésus-Christ nous a préparés dans l'Eucharistie? Yoyez comme il nous donne là, avec sa chair et son sang, le fruit du sacrifice de cette même chair et de ce même sang ; comme il donne le miel en même temps que le rayon; comme il se donne lui-même avec ses mérites, avec ses travaux, et comme il nous fait part de ces mérites et de ces travaux, en proportion des dispositions que nous apportons pour le recevoir dignement. De même que lorsqu'une âme nouvellement créée est mise en contact avec la chair qui vient d'Adam, celle-ci la rend passible de tous les maux et de toutes les misères d'Adam; ainsi lorsque cette même âme est mise en contact avec la chair de Jésus-Christ, celle-ci lui communique à l'instant tous les biens et tous les trésors de Jésus-Christ; aussi appellet-on ce Sacrement la Communion, parce que Jésus- Christ-nous y communique non-seulement sa chair et son sang précieux, mais tous les mérites qu'il a acquis en offrant cette chair et ce sang à son Père. La troisième marque et le troisième effet de l'amour véritable est le souvenir de la personne que Ton aime et le soin que l'on met à ne pas l'oublier. C'est pour cela que lorsque deux amis se séparent,

ils ne manquent jamais de se donner quelque gage, qui de temps en temps leur rappelle leur mutuelle affection. C'est pour cela aussi que le Sauveur a institué le très -saint Sacrement, voulant qu'en son absence il fut comme un souvenir de sa Passion et de sa Personne adorable. Cela ressort des paroles qu'il prononça immédiatement après l'avoir institué : « Toutes les fois, » dit-il, « que vous célébrerez ce mystère, célébrez-le en « mémoire de moi. » (I Cor., xi.) C'est-à-dire, souvenez-vous de l'affection que j 'ai eue pour vous, du bien que je vous ai voulu et de tout ce que j'ai souffert pour vous. Certes, il fallait bien qu'il nous aimât pour nous laisser de tels gages et de tels souvenirs de son amour! Mais le véritable amour ne se contente pas du souvenir; ce qu'il désire avant toutes choses, c'est d'être payé de retour : le reste n'a aucun prix à ses yeux. En conséquence il n'est pas rare de voir des personnes recourir à toutes sortes d'artifices , à des charmes même, pour gagner un cœur qui les repousse. Eh bien! faut -il le dire? La Bonté souveraine n'a pas reculé devant ce moyen , elle a imaginé une nourriture mystérieuse, elle l'a consacrée par des paroles si fortes, que quiconque la reçoit se sent aussitôt embrasé d'amour pour Dieu. Dites-moi, vit-on jamais quelque chose de plus admirable?

La quatrième marque et le quatrième effet d'un

amour véritablement tendre, c'est le désir de plaire et de se rendre agréable à la personne aimée , en lui procurant tout ce qui peut lui faire plaisir : comme, par exemple, lorsqu'un père s'ingénie à trouver des jouets et des friandises pour ses enfants en bas âge. Or, c'est là précisément ce que le Sauveur, qui a tant aimé les bommes, s'est proposé en instituant l'Eucbaristie, dont le propre est de nourrir et de consoler les âmes pures, « au point, comme dit saint Thomas, que nul langage n'est capable d'exprimer la douceur et la suavité qu'elles goûtent lorsqu'elles ont le bonheur de le recevoir. »

Et notez que le Sauveur se mit à nous préparer cette nourriture le soir même de sa Passion , quand ses ennemis lui préparaient les plus grands tourments et les plus grandes souffrances qu'il y ait jamais eu dans le monde : de telle sorte qu'au moment même où on lui préparait des douleurs , il nous préparait des douceurs; au moment où on lui préparait du fiel, il nous préparait du miel; au moment où on lui préparait des tortures, il nous préparait des délices, et cela sans que la pensée de la mort et de tout ce qu'il était sur le point d'endurer pût le détourner un seul instant de la pensée de nous faire du bien. En vérité , on a bien raison de dire que ce l'amour est fort comme « la mort» (Cant., vm, 6), puisque non-seulement les grandes eaux de la Passion , les douleurs

et les souffrances les plus aiguës, n'ont pas pu éteindre les flammes de l'amour divin, mais qu'elles n'en ont pas même diminué l'éclat.

La dernière marque et le dernier effet de l'amour, c'est de désirer la présence de la personne aimée, et de supporter difficilement son absence. Pour s'en convaincre , il n'y a qu'à lire ce qu'éprouvait la mère de Tobie, pendant que son fils était en voyage , ou bien à se rappeler les transports du patriarche Jacob , lorsqu'à l'âge de cent trente ans il partit pour l'Egypte , avec toute sa maison et toute sa famille, afin de voir encore une fois avant de mourir son fils Joseph , qu'il aimait si tendrement; c'est qu'en effet le véritable amour veut vivre en la compagnie de ce qu'il aime , et ne craint rien tant que d'en être séparé. Ceci nous explique pourquoi l'Amant divin de nos âmes a institué l'admirable Sacrement où il réside luimême : obligé de partir pour retourner à son Père, il a inventé un moyen pour demeurer avec nous sur la terre ; il n'a pu se résigner à nous quitter entièrement, montrant par là combien il nous aimait, et combien notre compagnie lui était agréable.

En cela il nous a fait le plus grand honneur, il nous a procuré le plus précieux avantage , la plus douce consolation, le plus sûr remède que nous pussions espérer en ce monde ; et maintenant nous savons qu'il y a quelqu'un parmi nous vers qui nous pouvons tourner nos yeux à chaque in-

stant, que nous pouvons invoquer dans nos besoins, avec lequel nous pouvons nous entretenir face à face , et dont la présence réveille notre dévotion, accroît notre respect, encourage notre espérance et nous embrase d'un feu toujours nouveau. Moïse, voulant exalter le peuple d'Israël, s'écriait : « Il n'est point d'autre nation , si grande « qu'elle soit, qui ait des dieux aussi près d'elle « que le Seigneur notre Dieu, présent à toutes « nos prières. » (Deut., iv, 7.) Mais s'il parlait de la sorte avant l'institution de la divine Eucharistie , quel eût été son langage maintenant que dans ce Sacrement et par ce Sacrement nous avons présent au milieu de nous Dieu, qui nous voit, que nous voyons, et avec lequel nous conversons face à face? Ah! sans doute que le Seigneur nous a fait une faveur insigne , en nous permettant de le recevoir au dedans de nous-mêmes; mais il ne nous a pas fait une moindre faveur en permettant que nous pussions toujours demeurer avec lui dans nos temples. Heureux les chrétiens qui peuvent chaque jour aller le visiter dans ces temples, se tenir en sa présence, et lui parler comme un ami parle à son ami ; mais bien plus heureux les prêtres et les religieux qui habitent ces saints lieux, et qui jour et nuit peuvent jouir de sa présence et converser familièrement avec lui ! 11 est donc vrai que toutes les marques et tous les effets du véritable amour se rencontrent dans

l'Eucharistie, à un très- haut degré de perfection : or , en présence de tant de preuves évidentes , comment douterions-nous encore de l'amour de notre Dieu? Dieu n'est pas moins grand dans son amour que dans ses autres œuvres ; il est grand dans ses récompenses, grand dans ses consolations , grand dans ses châtiments , grand dans ses affections. Or, quel plus grand trésor, quelle plus grande consolation , quel plus grand bien , rigoureusement parlant, le Seigneur peut- il accorder à une créature que de l'aimer? Si, selon le langage des théologiens, l'amour est le premier des dons 5 la première des grâces , d'où découlent toutes les autres grâces , comme les rivières de leur source , et les effets de leur cause , encore une fois quelle plus grande richesse , quelle plus grande consolation pour les serviteurs de Dieu , que de savoir qu'ils en sont aimés de la sorte? car , bien que nul d'entre eux, à moins d'une révélation particulière, ne puisse le savoir au juste , il y a néanmoins certaines conjectures qui ne peuvent les tromper, comme par exemple lorsqu'ils ont été longtemps sans commettre de péché mortel.

C'est là un grand sujet de consolation , en même temps qu'un puissant motif d'aimer Dieu, et de mettre en lui toute notre confiance ; car , si rien n'est plus propre à embraser le feu , que le feu, quoi de plus capable de nous embraser d'amour, que l'amour? Et si rien n'est plus propre à

ranimer notre confiance que la pensée que celui qui nous aime peut' nous venir en aide, comment n'aurons-nous pas une confiance pleine et entière, en Celui qui nous a tant aimés? Et certes, pourrionsnous nous attendre à quelque refus, de la part de Celui qui s'est donné lui-même, et qui a commencé par nous donner son amour, lequel est, comme nous le disions tantôt, le premier de ses dons?

Mais il y a quelque chose qui démontre mieux encore l'excès de sa tendresse. En effet , si ce don, précieux à tant d'égards, était accordé à des hommes qui en fussent dignes , qui s'en montrassent reconnaissants, qui sussent le mettre à profit, on le comprendrait à la rigueur ; mais quand on le voit entre les mains de chrétiens qui n'en font point de compte , qui le reçoivent sans le moindre sentiment de gratitude, et qui n'en retirent aucun fruit, assurément on ne peut s'empêcher d'admirer la charité et la miséricorde de notre Sauveur. Seigneur, il vous a plu de montrer au monde l'excès de votre amour, et voilà pourquoi vous avez choisi une créature aussi indigne et aussi ingrate que moi , afin que mon indignité et mon ingratitude fissent d'autant plus ressortir votre infinie bonté ! Semblable au peintre qui , voulant donner du relief à une figure blanche , a soin de la placer sur un fond noir , vous vous êtes servi de la misère et de la bassesse de l'homme, pour relever l'éclat de vos miséricordes. 0 Roi de

gloire , qu'y a-t-il dans l'homme pour que vous l'aimiez à ce point , et pour que vous recherchiez son amour? En vérité, si votre être, si votre gloire dépendaient de l'homme, comme son être et sa gloire dépendent de vous, qu'eussiez-vous fait de plus pour gagner son affection? Yous êtes mon salut, ma gloire, ma félicité; et, tandis que je fuis loin de vous , vous courez après moi ! Ah ! Seigneur! c'est là ce qui me confond, et ce que je ne comprendrai jamais.

Enfin une dernière preuve de l'amour de notre Sauveur, c'est la manière dont il a voulu demeurer parmi nous. S'il y fût demeuré sous la forme ordinaire, nous n'eussions pu que le vénérer; mais en y demeurant sous la forme du pain, nous pouvons tout à la fois le manger, le vénérer, et exercer ainsi notre foi et notre amour. Il se nomme le Pain de vie , parce que , sous la forme du pain, il est réellement et véritablement la vie : le pain ordinaire que nous mangeons ne donne la vie que peu à peu , et après avoir subi de nombreuses transformations ; mais quiconque mange dignement de ce Pain reçoit immédiatement la vie, parce qu'en réalité il mange la Yie; que si cette nourriture vous inspire du dégoût, parce qu'elle est vivante, souvenez-vous qu'elle est du pain; et si ce pain vous paraît peu de chose, souvenez-vous qu'il est vivant, et qu'il a, par conséquent, une très-grande valeur.

Page 1