CHAPITRE XXIX
De la prière de Notre-Seigneur Jésus-Christ au jardin des Oliviers. (1er mystère douloureux.)
Lorsque, après la Cène, le Sauveur eut terminé son discours, les Évangélistes rapportent qu'il s'en alla au jardin des Oliviers pour prier, et se préparer ainsi au terrible combat de sa Passion. Considérez d'abord comment, au sortir de cette Cène , qui avait mis fin aux sacrifices de l'Ancien Testament et inauguré ceux du Nouveau, notre divin Maître ouvrit la porte à toutes les angoisses et à toutes les douleurs, afin qu'elles se répandissent dans son âme avant même de faire irruption dans son corps. Ayant pris avec lui trois de ses disciples qu'il chérissait le plus, « il com- « mença à s'effrayer et à tomber dans l'abatte- « ment, et il leur dit » ces douloureuses paroles : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » (Marc, xiv, 33, 34.) C'est-à-dire que son âme était remplie d'une tristesse mortelle, d'une tristesse capable de lui causer la mort , s'il ne se fût réservé pour de plus grandes épreuves. Puis, s'étant un peu éloigné d'eux, il se mit à prier; et quand il eut prié pour la troisième fois, la tristesse de son âme fut si grande, qu'on ne vit jamais d'agonie
comme la sienne : je n'en veux d'autre preuve que les gouttes de sang qui s'échappaient par tous les pores de son corps; étrange sueur, en efiet, et qui indique clairement jusqu'à quel point son âme était torturée par la douleur : car qui a jamais lu ou entendu raconter qu'un homme eût sué du sang, et du sang dégouttant jusqu'à terre? Mais si cette sueur extérieure était l'indice de l'agonie intérieure qui acceiblait son âme, n'est-il pas vrai de dire que , de même qu'il n'y eut jamais de semblable sueur, il n'y eut jamais non plus de semblable douleur ?
On peut assigner à cela plusieurs causes. La première fut la claire appréhension qu'eut le Sauveur de toutes les souffrances et de tous les tourments que ses ennemis lui tenaient en réserve; ces souffrances et ces tourments se présentèrent à son imagination avec tant de vivacité, qu'il fut, si l'on peut parler de la sorte, intérieurement flagellé , conspué , souffleté , couronné d'épines, abreuvé d'outrages, crucifié; et que la partie affective de son âme souffrit en proportion de l'impression que faisait sur elle l'image de ces divers supplices.
Une autre cause fut la pensée et le souvenir de tous les péchés des hommes. Comme dans l'excès de son amour il s'était offert à son Père, afin de satisfaire par eux , il fallait nécessairement qu'il passât par cette épreuve : il se représenta donc
toutes les méchancetés et toutes les abominations de la terre, celles qui étaient déjà commises comme celles qui devaient se commettre plus tard, celles qui étaient imputables aux élus comme celles qui étaient imputables aux réprouvés; et alors la douleur que lui causa ce spectacle égala véritablement sa charité et son zèle pour la gloire de Dieu. Pour dire jusqu'à quel point cette douleur pénétra avant dans son âme, il faudrait savoir jusqu'à quel degré s'élevaient sa charité et son zèle, et c'est chose que nous ignorons ; mais si le prophète David assure que son cœur défaillait en voyant les péchés que les hommes avaient la hardiesse de commettre contre Dieu (Ps. lxxii), quels ne devaient pas être les sentiments de Celui qui avait plus de charité que David, et qui voyait à la fois toutes les iniquités des siècles passés, présents et futurs? C'étaient là les taureaux et les chiens enragés qui, s'acharnant contre son âme très -sainte, la faisaient souffrir bien autrement que les supplices corporels, a Une multitude déjeunes taureaux, » dit-il, « m'ont environné , des chiens dévorants se preste sent autour de moi. » (Ps. xxi, 12, 17.)
Une autre cause fut le péché et la ruine de ce Peuple qui devait être châtié d'une manière si épouvantable ; ce dont le Sauveur était plus affecté que de sa propre mort. Saint Jérôme pense que c'est là )e calice qu'il refusait de boire, lorsqu'il de-
mandait à son Père de trouver, s'il était possible , un autre moyen de racheter le monde, sans que les Juifs en vinssent à commettre un crime qui attirerait sur eux des malheurs effrovables. Toutes ces considérations réunies impressionnèrent si vivement son âme bénie qu'une sueur de sang se répandit sur son corps et découla jusqu'à terre. 0 bon Jésus ! ô doux Sauveur, quelle est l'affliction, quel est le chagrin, quelle est la maladie qui vous fait ainsi suer du sang ? Ah ! cette maladie a son siège dans notre âme ; mais c'est vous qui en ressentez la douleur. Cette maladie a son siège dans notre âme; mais c'est vous qui vous chargez de prendre le remède qui doit la guérir: la diète, la saignée, les purgatifs les plus violents ne vous rebutent point. Vous jeûnez, afin d'expier nos débauches de table ; vous versez votre sang, quand nous nous sommes engraissés dans le crime ; vous avalez le fiel et le vinaigre , après que nous nous sommes vautrés dans la fange des plaisirs charnels. Et maintenant , à voir la sueur de sang qui vous inonde , l'agonie mortelle dans laquelle vous êtes plongé, il est clair que vous souffrez d'incroyables douleurs. Que vous rendrons-nous, Seigneur, en retour d'un remède qui vous a coûté si cher et que vous nous abandonnez à si bas prix ?
Yeux-tu savoir, ô homme, ce que tu dois à ce Sauveur? examine dans quel état il se trouve à
cause de toi. Vois comme de tous côtés les angoisses le menacent ; comme il lutte , comme il combat aux approches de la mort, allant et venant de ses disciples à son Père, et de son Père à ses disciples, et ne trouvant de consolation nulle part ; car son Père se montre sourd à ses supplications ; ses disciples dorment; Judas et les Princes des prêtres, animés d'une fureur barbare et dévorés par l'envie, n'ont garde de se livrer au sommeil ; et au milieu de cet abandon général, il se sent lui-même abandonné par la partie supérieure de son âme et par la Divinité qui en était inséparable. Peu importe qu'il soit le Fils bien-aimé du Père céleste, il faut qu'il boive le calice de sa Passion sans aucun mélange de consolation; aussi peut-il dire avec le Prophète : « Les flots « de votre colère ont passé sur moi, et vos terreurs « m'ont accablé.» (Ps. lxxxvii, 16, 17.) En effet, les flots de la colère de Dieu ne firent que passer sur lui sans s'y arrêter, parce qu'en définitive il n'était point pécheur, mais seulement caution et sauveur des pécheurs.
Très-innocent Agneau, dites-moi quel est celui qui a osé mettre ainsi sur vos épaules un fardeau dont la seule pensée vous fait suer du sang? Quel est celui qui vous a frappé? Que signifie ce sang qui ruisselle sur votre visage. Je ne vois point là de bourreaux qui vous tourmentent ; je ne vois aucune trace de fouets; je ne vois ni clous, ni
épines, ni croix. C'est donc votre charité infinie qui , la première , sans recourir au glaive , vous a fait verser votre sang; c'est donc votre charité qui marche en tête de ceux qui vous persécutent î
Dans cette circonstance douloureuse de sa vie, le Sauveur nous offre non-seulement un sujet de méditation, mais aussi un exemple à suivre. Il nous apprend à recourir à Dieu dans tous nos besoins, comme au Père de miséricorde, qui le plus souvent ne nous envoie des épreuves que pour nous attirer à lui et avoir l'occasion d'exercer sa providence en notre faveur. Il nous apprend à ne pas perdre courage , quand nous n'obtenons pas tout de suite ce que nous lui demandons , et à persévérer, comme il le fit lui-même, lorsqu'il répéta trois fois la même chose : par la raison que souvent Dieu nous accorde à la fin ce qu'il semblait nous refuser tout d'abord. Enfin il nous apprend à prier d'une part avec confiance, et de l'autre avec une entière résignation à la volonté de Dieu. Cette confiance paraît dans ces paroles qui respirent la plus grande tendresse et le plus grand abandon : « Mon Père ; » et cette résignation ressort de ces autres paroles : « Que ma volonté « ne se fasse pas, mais la vôtre. » (Luc, xxn, 42.)