‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 130 sur 170 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

De quelle manière Notre-Seigneur Jésus-Christ fut pris et lié.

Le Seigneur achevait à peine sa prière qu'une troupe de gens armés, à laquelle s'étaient joints les Princes des prêtres et les Pharisiens , arriva pour se saisir de l'Agneau. Ils ne s'en rapportèrent point cette fois à des serviteurs ou à des soldats mercenaires, de peur que ceux-ci ne se convertissent et ne crussent en Jésus -Christ; mais ils vinrent eux-mêmes de leur personne, bien assurés que ni discours ni miracles ne seraient capables de les détourner de leur malice. C'est ainsi qu'en abandonnant la voie droite ils tombèrent dans un abîme d'autant plus profond qu'ils occupaient une place plus élevée. En effet, de même que le meilleur vin, quand il se gâte, devient le plus fort vinaigre , de même les personnes les plus spirituelles et les plus rapprochées de Dieu, comme les ecclésiastiques et les religieux, quand elles ont le malheur de prévariquer, deviennent pires que tous les autres : témoin le plus parfait des anges, qui, en se révoltant contre son Maître souverain, devint le plus abominable des démons.

A la tête de cette troupe maudite on voyait Judas, lequel comme un autre Lucifer était descendu du poste le plus élevé qui soit dans l'Église, pour se faire le chef de ceux qui avaient juré la mort du Sauveur. Yoyez jusqu'à quelle extrémité ce misérable se laissa entraîner par son avarice , pour n'avoir pas su y résister dès le commencement. Malheur à vous si vous ne résistez point à la vôtre? Car que peut-on attendre de vous qui n'avez pas autant de dispositions que lui pour la vertu , qui n'avez pas été élevé à une si haute école , qui n'avez pas vu tant de miracles , qui n'avez pas conversé avec un tel Maître ni avec de tels disciples ? Que pouvez-vous attendre de vousmême, si vous n'exercez pas de tout côté une vigilance sévère? Le traître leur avait donné un signe, disant: « Celui que je baiserai, c'est lui- « même, saisissez-le. » (Matth., xxxvi, 48.) En effet , pour s'emparer de ce doux Maître, de cette fontaine de charité et d'amour, de quel autre signe eut-on pu se servir sinon du signe de l'amour?

Le Sauveur reçut ce cruel baiser, dans l'espoir que sa douceur briserait le cœur du disciple rebelle ; mais , pour un cœur obstiné et perverti , les remèdes ne servent de rien. 0 mon âme, si l'Agneau de Dieu offrit son visage aux lèvres trompeuses de celui qui le vendait, penses- tu qu'il se refuse jamais aux embrassements in-

teneurs de ceux qui l'aiment avec tendresse?

Mais, afin que la présomption humaine soit obligée de s'avouer vaincue devant la toutepuissance divine, le Sauveur, avant de permettre que ses ennemis se saisissent de sa personne, d'un mot les renverse par terre, bien que, malgré ce miracle , ils persistent dans leur aveuglement et leur malice. Vous voyez par là jusqu'où peut en venir un homme abandonné de Dieu , et combien il y a peu d'espoir de guérison pour celui qui résiste à un remède préparé par des mains si puissantes. 0 fureur obstinée et maudite, qui ne s'arrête ni devant la grandeur d'un pareil prodige, ni à la vue d'une si merveilleuse clémence !

Mais le Sauveur ne se contenta pas de montrer sa puissance, il voulut aussi faire éclater sa miséricorde en guérissant l'oreille du serviteur que saint Pierre venait de frapper. Arrêtez -vous ici pour méditer les paroles qu'il prononça à cette occasion : « Remets ton épée dans le fourreau. Et ce le calice que mon Père m'a donné , ne le boirai- « je donc point?» (Jean, xvm, 11.) Tel est le bouclier à l'aide duquel le chrétien doit se défendre contre toutes les peines et les tribulations qu'il rencontre ici-bas, parce que c'est là, en effet, le calice que le Père céleste veut que nous buvions, afin de nous éprouver et de nous purifier tout à la fois. C'est ce que fit le saint homme Job,

lorsque, assailli, maltraité par le démon, il s'écria : « Dieu a donné , Dieu a retiré , comme il « a plu au Seigneur ainsi il a été fait; que « le nom du Seigneur soit béni. » (Job, i, 21.) C'est ce que fit le roi David, lorsque, en entendant les malédictions que Semeï proférait contre lui , il dit à ceux qui l'accompagnaient : « Laissezcc le maudire, selon le commandement du Sei- « gneur. » (II Rois, xvi, 11.) Acceptons ce calice, puisqu'il nous a été préparé par un Médecin qui est père , et qui agit en père à notre égard ; et si l'amertume du breuvage qu'il contient nous inspire de la répugnaûce, souvenons-nous que le Fils de Dieu , sur lequel toute grâce a été répandue, en a le premier approché ses lèvres.

Après que Malchus eut été guéri de sa blessure, tous les disciples s'enfuirent, abandonnant le Sauveur. Ils lui tinrent compagnie pendant la Cène ; mais quand le moment de la Passion fut venu, ils le laissèrent seul. En cela il est vrai de dire que nous sommes tous les imitateurs des disciples; nous avons horreur de la souffrance, et nous cessons de suivre Jésus-Christ quand il va à la Croix, bien que nous désirions de le suivre quand il se dirige vers son royaume. Que si parfois nous nous hasardons à le suivre , c'est de loin, comme firent les disciples, c'est-à-dire tout au plus en consentant à quelques légers sacrifices. Que dis-je? les disciples fuyaient en présence

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d'un danger évident; mais moi, ô mon Sauveur, je fuis sans qu'il y ait le moindre danger, ou, ce qui est pire , malgré le danger qu'il y a à s'éloigner de vous : car s'éloigner de vous, c'est s'éloigner de la lumière, de la vie, de la paix et de tous les biens. Combien suis-je donc plus coupable que vos disciples !

Dès que les disciples se furent dispersés , on vit cette troupe de loups affamés se jeter sur l'Agneau sans tache , qui était demeuré seul entre leurs mains. Et maintenant, qui pourra retenir ses pleurs en entendant raconter comment d'impitoyables bourreaux osèrent lier de leurs mains sacrilèges les mains de ce doux Sauveur, qui ne leur opposait aucune résistance, et dont la bouche ne proférait aucune parole de plainte? comment, ainsi lié , ils le traînèrent à travers les rues de Jérusalem en poussant de grands cris , en courant et en attirant le peuple sur leurs pas jusqu'à la maison des Grands Prêtres? Hélas! si Judas lui-même, qui l'avait vendu, ne put supporter la pensée de son crime , et se pendit de désespoir, quelle ne dut pas être la douleur des apôtres, quand ils se virent enlever leur bon Maître d'une manière si violente et par la trahison de l'un d'entre eux ! Quel est celui qui pourrait voir ce Jésus, dont la sainteté était si éclatante, qui avait fait tant de bien au peuple , qui avait chassé tant de démons , guéri tant de malades et prêché une

si merveilleuse doctrine, le voir, dis-je, traîné ignominieusement , la corde au cou et les mains liées, à travers les rues et les places publiques, et n'être pas ému jusqu'au fond des entrailles? 0 cœurs barbares, comment n'êtes-vous point touchés de tant de douceur? Comment pouvezvous maltraiter Celui qui vous a comblés de tant de biens? Comment n'êtes-vous point frappés de son innocence et de sa mansuétude, lorsqu'au milieu des outrages dont vous l'abreuvez il ne lui échappe aucune parole de plainte ou de menace , aucun signe d'indignation ou de colère !

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