CHAPITRE VI
Autre prière pour demander le pardon de nos péchés.
N. B. Il sera bon que celui qui veut obtenir la contrition et le pardon de ses fautes récite pendant plusieurs jours, avec le plus d'attention et de dévotion qu'il lui sera possible , la prière
suivante : elle lui rappellera tout à la fois combien il est redevable envers Dieu , et combien il doit être touché du regret de l'avoir offensé.
Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une source de larmes? Et je pleurerai nuit et jour les péchés que j'ai commis et l'ingratitude dont je me suis rendu coupable envers mon Créateur et mon Dieu. Il y a bien des considérations, Seigneur, qui sont de nature à briser le cœur de l'homme, et à lui découvrir la malice du péché ; mais la première , assurément, c'est votre bonté excessive et les bienfaits sans nombre que vous répandez, même sur les pécheurs. Malgré la honte qui doit en rejaillir sur mon âme , je parlerai de vos bienfaits; je dirai mes égarements, afin que chacun puisse voir qui vous êtes et qui je suis, de quelle manière vous vous êtes conduit envers moi et de quelle manière je me suis conduit envers vous.
Il fut un temps, Seigneur, où je n'existais pas, et vous me donnâtes l'existence ; vous me tirâtes de la poussière de la terre , vous me fîtes à votre image et à votre ressemblance, « vous étiez mon « Dieu, lorsque je suis sorti des entrailles de ma « mère » (Ps. xxi, 10), car dès le premier instant de ma conception, vous avez été mon Père, mon Sauveur, mon défenseur, mon tout. Vous avez formé mon corps avec tous ses sens; vous avez créé mon âme avec toutes ses facultés, et, par un
effet de votre Providence , vous m'avez conservé la vie jusqu'à ce jour. C'était là un immense bienfait, c'était tout pour moi; mais pour vous, qui êtes infiniment libéral, c'était peu. Vous m'aviez donné quelque chose qui ne vous avait rien coûté ; vous avez voulu me donner quelque chose qui vous coûtât beaucoup! Et voilà pourquoi, après être descendu du ciel sur la terre, vous m'avez poursuivi à travers les sentiers où je m'étais égaré! En vous incarnant, vous avez ennobli ma nature ; en permettant que l'on vous chargeât de liens , vous m'avez délivré de l'esclavage; en vous livrant aux mains des méchants, vous m'avez soustrait à la puissance du démon ; en prenant la forme d'un pécheur, vous avez anéanti mon péché. Vous avez voulu m'obliger par cette grâce, me remplir d'amour par ce bienfait, fortifier mon espérance par ces mérites, et m'inspirer la haine du péché , en mettant sous mes yeux ce que vous avez fait pour le détruire. Vous avez répandu des charbons embrasés sur mon cœur, afin qu'à la vue d'un bienfait qui en comprend une multitude d'autres, je ne puisse me défendre d'aimer Celui qui , non content d'avoir tant fait pour moi, me donne encore tant de preuves d'amour.
Voilà donc, Seigneur, que j'ai été racheté ; mais de quoi m'eùt-il servi d'être racheté si je n'eusse pas été baptisé? Alors qu'il y a tant d'infidèles
dans le monde , vous avez voulu que je fusse du nombre des fidèles, c'est-à-dire de ceux qui, régénérés dans l'eau du saint Baptême , ont eu le bonheur de devenir vos enfants. C'est depuis lors que vous m'avez reçu et que je vous appartiens ; c'est depuis lors que vous êtes devenu mon Dieu et que je suis devenu votre serviteur, que vous êtes devenu mon père, et que je suis devenu votre enfant; de telle sorte que nous sommes à lutter à l'envi , vous à me traiter en père , et moi à vous servir comme il convient à un fils. Que dirai -je des autres sacrements que vous avez institués pour ma sanctification, et dans lesquels vous m'offrez un remède composé de votre propre sang?
Malgré de si puissants secours , telle a été ma malice, que j'ai perdu cette première grâce de l'innocence , et telle a été votre miséricorde , que jusqu'à ce jour vous m'avez supporté. 0 mon espérance et mon remède , comment ne fondrai-je point en larmes en pensant que tant de fois, pendant que j'employais si mal mon temps, la mort eût pu m'enlever, et qu'elle m'a épargné? Combien de milliers d'âmes, pour des fautes bien moindres que les miennes, brûlent actuellement dans l'enfer, tandis que je jouis encore de la lumière du jour ! Que serais-je devenu si vous m'eussiez appelé devant votre tribunal, comme vous en avez appelé tant d'autres? A quel jugement aurais-je dû m'attendre , si la mort m'eût trouvé occupé à
vous offenser, si votre justice m'eût surpris en flagrant délit? Mais qui donc à cette heure a lié les mains à votre justice? Qui est intervenu en ma faveur pendant que j'étais endormi? Qui a suspendu le châtiment que vous alliez faire tomber sur ma tête , alors que par mon insolence je provoquais votre colère? Qu'avez-vous trouvé en moi pour que, me préférant à tant d'autres, vous ne m'ayez pas enlevé de ce monde au temps où toutes les passions de la jeunesse bouillonnaient dans mon cœur ? Mes péchés criaient vengeance contre moi, et vous faisiez la sourde oreille. A mesure que ma malice augmentait, votre miséricorde étendait ses limites. Je péchais, et vous m'attendiez; je fuyais loin de vous, et vous couriez après moi. Par moment j'étais las de vous offenser; mais vous n'étiez jamais las de veiller sur mon âme. On eût dit que mes péchés étaient des services et non pas des outrages ; car, à l'instant même où je les commettais, je recevais de vous tantôt de bonnes et saintes inspirations, tantôt de doux et touchants reproches. Combien de fois m'avez-vous appelé ? Combien de fois , parlant intérieurement à mon cœur, ne m'avez-vous pas dit : « Tu as « suivi une multitude d'adorateurs; cependant « reviens à moi, et je te recevrai? » (Jér., ni, 1.) Combien de fois, afin de m'attirer à vous, ne m'avez-vous pas tenu de semblables discours , tantôt me parlant avec bonté, tantôt cherchant à m'é-
pouvanter par le souvenir de la mort et des rigueurs de votre justice? Combien de fois n'avezvous pas employé la parole d'un prédicateur, les conseils d'un confesseur, afin de ranimer mon âme? Vous n'avez pas cessé de me poursuivre; tour à tour vous m'avez offert vos bienfaits et fait sentir vos rigueurs, et de peur que je ne vinsse à vous échapper, comme un chasseur habile , vous m'avez fermé toutes les voies.
Que vous rendrai -je, Seigneur, pour tous les biens dont vous m'avez comblé? Vous m'avez créé, et par conséquent je vous dois tout mon être et toute ma vie. Yous avez fait plus encore , vous vous êtes donné à moi : que puis -je donc vous offrir en retour? Hélas ! si j'avais en mon pouvoir la vie de tous les anges et de tous les hommes ensemble, et que je vous en fisse le sacrifice, ce serait une compensation trop faible encore pour une seule des gouttes de sang que vous avez versées pour moi.
Oh! qui donnera à mes yeux une fontaine de larmes afin que je pleure 1 ingratitude dont j'ai payé vos bienfaits. Aidez -moi, Seigneur, en ce moment , et faites-moi la grâce de vous confesser mes prévarications. Je suis le dernier des misérables; mais je suis aussi, quoique défiguré, une créature faite à votre image et à votre ressemblance. Reconnaissez cet ouvrage qui est le vôtre. Enlevez ce que j'y ai ajouté, et vous le trouverez
tel qu'il était sorti de vos mains. Je me suis servi de mes forces pour vous outrager, et j'ai employé contre vous les membres que vous aviez formés vous-même. Mes pieds ont couru dans la voie du mal; mes mains se sont ouvertes pour l'avarice; mes yeux se sont arrêtés sur la vanité ; mes oreilles se sont rendues attentives au mensonge. Cette noble partie de mon âme à laquelle vous aviez donné des yeux pour vous voir, s'est détournée de votre beauté pour s'attacher aux apparences de cette misérable vie. Cette noble partie de mon âme qui devait méditer vos saints commandements, s'est appliquée jour et nuit à les transgresser à son aise. Mais si c'est de cette manière que j'ai usé de mon entendement, qu'ai-je fait, hélas! de ma volonté? Seigneur, mon Dieu, vous lui offriez les plaisirs du ciel, et elle a échangé le ciel contre la terre; vous lui avez donné des bras pour vous étreindre, et elle les a tendus aux créatures. Voilà quelle a été ma reconnaissance, voilà, Seigneur, le fruit que vos dons ont porté. Que répondrai -je donc quand, entrant en jugement avec moi, vous me direz : « Je t'avais planté <( comme une vigne choisie dans les ceps les meil- « leurs; comment as-tu dégénéré jusqu'à devenir « une vigne étrangère ? » (Jér., n, 21.)
Mais si je ne puis répondre à cette première question, que répondrai-je à la seconde, lorsque vous me demanderez compte du bienfait de la
conservation? Vous n'avez pas cessé de veiller avec une providence toute paternelle sur celui qui ne songeait qu'à violer votre loi, persécuter vos serviteurs, scandaliser votre Église, et affermir contre vous le règne du péché. Vous donniez le mouvement à la langue qui vous blasphémait; vous animiez les membres qui vous offensaient; vous nourrissiez celui qui, à vos frais, servait vos ennemis; de telle sorte que non-seulement je n'ai tenu aucun compte de vos bienfaits , mais que je m'en suis fait des armes contre vous. Vous aviez mis toutes les créatures à mon service; mais je les ai aimées d'un amour adultère, et je m'en suis servi pour vous outrager. J'ai préféré le don à celui qui en était l'auteur, et là où j'avais occasion de connaître votre beauté, aveugle que j'ai été, je n'ai pas vu que l'ouvrier était infiniment plus beau que son œuvre. Vous m'avez donné toutes choses afin que moi-même je me donnasse à vous; j'ai usé de toutes choses, mais je ne vous ai rendu ni la gloire ni le tribut dont je vous étais redevable. Obéissantes à l'ordre qu'elles avaient reçu de vous, les créatures se sont empressées de me servir; mais je n'en ai pas moins continué d'offenser Celui au nom duquel elles me servaient. Vous m'aviez donné la santé , et c'est le démon qui en profitait ; vous m'aviez donné des forces, et c'est à gagner les bonnes grâces de votre ennemi que je les employais. F;mt-il le dire? Je n'ai pas même compris
que les tribulations et les maux qui affligeaient mes semblables , et dont vous me délivriez , étaient autant de bienfaits. Ce n'est donc qu'envers vous qu'il est permis d'être ingrat !
Quel est l'homme assez osé pour dire que la reconnaissance n'est pas un devoir? Si les serpents et les lions sont sensibles aux bienfaits qu'ils reçoivent , d'où vient que mon cœur est si endurci , et que parfois je ne m'écrie pas avec le Prophète : « Craignons le Seigneur Dieu , qui nous donne en « leur temps les premières et les dernières pluies, « et qui réserve pour nous l'abondance des moisce sons de Tannée? » (Jér., v, 24.) C'en est assez, Seigneur, pour montrer qui vous êtes , de m'avoir supporté tel que je suis, et il ne me faut point d'autres preuves pour savoir jusqu'où s'étend votre bonté. Mais si pour toutes ces choses qui ne vous ont rien coûté , vous vous disposez à me demander un jour le compte le plus rigoureux, quel compte ne me demanderez-vous pas pour celles qui vous ont coûté votre sang? Combien de fois n'ai-je pas traversé vos desseins? Combien de fois, autant du moins que cela dépendait de moi, n'ai-je pas rendu inutile le mystère de votre Incarnation? Vous vous êtes fait homme, afin de me rendre participant de la nature divine , et moi , animé des plus vils instincts, je suis descendu au rang des animaux; j'ai choisi Satan pour mon père. Yous êtes descendu sur la terre afin de m'élever
jusqu'au ciel ; indigne que j'étais d'une telle faveur, je n'en ai point fait de cas, et je suis demeuré dans ma fange. Vous m'avez donné la liberté, et de nouveau j'ai couru à la servitude; vous m'avez ressuscité, et de nouveau je me suis jeté dans les bras de la mort; vous m'avez fait membre de votre corps, et de nouveau je me suis uni au démon. Après tant de bienfaits, je ne vous ai pas connu; après tant de marques d'affection, je ne vous ai pas aimé; après tant de mérites, je n'ai pas mis en vous mon espérance; après tant de souffrances, je n'ai pas craint votre justice. Vous vous êtes humilié plus bas que la poussière, et je n'ai pas cessé de m' élever dans mon orgueil ; vous êtes demeuré nu sur la Croix, et le monde entier ne suffit pas à mon avarice. On vous a souffleté, vous qui êtes Dieu, et moi, ver de terre, je ne saurais souffrir que l'on touche le bord de mon vêtement.
Que dirai -je de plus, ô mon Sauveur? Vous avez poussé la miséricorde et l'amour jusqu'à mourir, pour détruire mon péché, et moi, confiant dans cet amour et dans cette miséricorde, j'ai eu l'audace de pécher contre vous. Fut-il jamais conduite plus détestable? J'ai pris prétexte de votre bonté pour persévérer dans ma malice; j'ai trouvé un motif de pécher dans le moyen même par lequel vous vous proposiez d'anéantir le péché. C'est ainsi que je me suis opposé à vos fins, et que j'ai
fait servir à l'iniquité les inventions de votre miséricorde. Sachant que vous étiez bon, j'ai cru pouvoir être méchant; comblé de vos bienfaits, j'ai cru pouvoir multiplier mes offenses; du remède que vous aviez préparé contre le péché, je m'en suis fait un instrument de péché , et au lieu de combattre le péché, je lui ai fourni moi-même des armes.
Enfin , vous êtes mort pour devenir le maître des vivants et des morts, « afin, » comme dit l'Apôtre , « que ceux qui vivent ne vivent plus pour « eux-mêmes, mais pour vous, qui êtes mort « pour eux » (II, Corinth., v, 15), et moi, véritable enfant de Jézabel , j'ai profité de votre mort pour vous dépouiller de votre héritage, j'ai eu hâte de quitter votre service , et de courber la tête sous le joug de votre ennemi. Il n'est sorte de châtiment que je ne mérite, et certes si les chiens dévorèrent jadis la chair palpitante de Jézabel, pourquoi ma chair serait - elle épargnée ? Si l'Apôtre fait ressortir la malice du cœur humain, en ce sens qu'à l'occasion du commandement, il a violé le commandement » (Rom., vu), quelle n'a pas été ma malice lorsque, à l'occasion de la grâce, j'ai foulé la grâce sous mes pieds? 0 Seigneur! vous qui avez souffert si patiemment d'être souffleté pour les pécheurs, vous qui supportez les pécheurs bien plus patiemment encore, jusques à quand durera votre patience? Ah! j'en-
tends votre voix : « Je me suis tu, » dites-vous, « j'ai été plein de patience ; mais je parlerai comme « une femme près d'enfanter. » (ïsaïe, xlii, 14.)
Lorsqu'une terre abreuvée par la pluie demeure stérile , on la laisse et on la maudit. Lorsqu'une vigne bien cultivée et bien taillée, au lieu de fruits excellents, ne produit que des fruits sauvages, vous ordonnez vous-même qu'on l'abandonne et qu'on la détruise. Hélas! sarment sec et infructueux, je n'ai point entendu la voix du laboureur qui coupe et jette au feu le rejeton dont il n'espère plus rien. Mais où donc était mon jugement, moi qui ne craignais point vos jugements? Il fallait bien que mon oreille se fût endurcie, pour que je demeurasse sourd à votre voix. Il fallait bien que ma léthargie fût profonde, pour que le tonnerre de vos menaces ne pût pas m'en tirer. J'étais satisfait de cette habitation terrestre , si peu digne pourtant de mon âme , et je me plaisais au milieu des épines; le feu de mes passions me consumait, j'étais en proie à toutes sortes de convoitises, le souci déchirait mon âme, le ver de la conscience ne me laissait aucun repos, et je me croyais libre, et je m'imaginais jouir de la paix, et j'appelais paix le misérable état dans lequel je vivais, insensé, qui ne me connaissais pas moi-même, et qui m'obstinais à ne point vous servir.
Et maintenant que ferai-je, ô mon Dieu? Je
confesse humblement que je ne mérite pas de paraître devant vous , de lever mes regards jusqu'à vous. Mais où irai-je? Où me cacherai-je loin de vous? N'êtes- vous pas mon Père , le Père des miséricordes, de ces miséricordes qui n'ont ni terme ni mesure? J'ai cessé, à la vérité, d'être votre fils, mais vous n'avez pas encore cessé d'être mon Père. J'ai tout fait pour être condamné; mais il y a encore en vous de quoi pouvoir me sauver. Que me reste-t-il donc à faire , sinon de me jeter à vos pieds et de vous demander miséricorde? A qui aurai-je recours, si ce n'est à vous? Auprès de qui me réfugierai -je, si ce n'est auprès de vous? N'est-ce pas vous qui m'avez créé, qui m'avez formé, qui me gouvernez? N'êtes -vous pas mon Rédempteur, mon libérateur, mon roi , mon pasteur, mon prêtre et mon sacrifice? A qui irai-je donc? devant qui me présenterai-je? Qui me recevra, si vous me rejetez? Qui me protégera, si vous m'abandonnez? Voici, Seigneur, la brebis égarée qui revient au bercail, daignez la reconnaître. Si je suis blessé, vous pouvez me guérir; si je suis aveugle , vous pouvez me rendre la vue ; si je suis mort, vous pouvez me ressusciter ; si je suis souillé, vous pouvez me laver, « Vous m'arroserez avec « Fhysope, et je serai purifié, vous me laverez, « et je serai plus blanc que la neige. » (Ps. l, 8.) "Votre miséricorde surpasse de beaucoup mon péché , votre bonté est beaucoup plus grande que
ma malice , et vous pouvez pardonner beaucoup plus de crimes que je n'en pourrais jamais commettre. Ne me méprisez pas, Seigneur, ne considérez pas la multitude de mes iniquités , mais considérez plutôt la grandeur de vos miséricordes, vous qui régnez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.