CHAPITRE XXXI
De quelle manière Notre-Seigneur Jésus- Christ fut présenté aux grands prêtres Anne et Caïphe, et des souffrances qu'il eut à endurer pendant la nuit qui précéda sa mort.
Le Sauveur, ayant été pris de la sorte, fut emmené, au milieu du tumulte et des vociférations de la multitude, jusque chez Anne, « parce que cece lui- ci était le beau-père de Caïphe, qui était le « Pontife de cette année-là. » (Jean, xvm , 13.) Considérez d'abord l'insulte abominable qui lui fut faite dans la maison de cet infâme beau-père du Pontife : on l'interroge à propos de ses disciples et de sa doctrine, et sur sa réponse, qu'il a tou-
jours enseigné publiquement, et qu'on peut s'informer de ce qu'il a dit auprès de ceux qui Font entendu , « un des archers là présents lui donne « un soufflet, disant : Est-ce ainsi que tu réponds « au Pontife. » (Jean, xvm, 22.) Considérez comment cette action excite le rire du Pontife et de ses complices, tandis que les amis de Jésus, qui le reconnaissent pour le Fils de Dieu , en sont profondément affligés. Considérez enfin avec quelle charité et quelle douceur le Sauveur répond à celui qui l'avait frappé : « Si j'ai mal parlé , rends « témoignage du mal. » (Ibid., 23.) Comme s'il eut voulu lui dire : c'est à tort que vous m'injuriez, je ne le mérite en aucune façon.
Considérez ensuite la manière dont il fut traîné de là jusque chez Caïphe, et les injures dont il fut accablé pour avoir répondu au Pontife, qui l'avait sommé de dire qui il était. Cette fois ce ne fut point un seul archer, mais tous ceux qui étaient là présents , qui , comme des loups furieux , se jetèrent à l'envi sur l'Agneau, le frappant sans pitié : les uns lui donnent des soufflets , les autres des coups de poing, les autres lui crachent au visage; ceux-ci lui arrachent les cheveux, ceuxlà profèrent contre lui des railleries et des blasphèmes. On vit alors cette face que les anges adorent, et dont la beauté réjouit la cour céleste; on la vit, dis -je, souillée par d'infâmes crachats , meurtrie de soufflets et de coups de poing ,
méprisée, déshonorée, et, pour comble d'ironie, recouverte d'un voile. En un mot, le Maître de l'univers fût traité comme un sacrilège, comme un blasphémateur, sans qu'il perdît rien de sa sérénité ou qu'il lui échappât la moindre plainte. Et quoiqu'il y ait là de quoi gémir et pleurer, ce que raconte saint Luc est bien plus attendrissant encore. Pendant la nuit, dit-il, « ceux qui « tenaient Jésus le raillaient et le déchiraient « de coups. Puis, lui ayant bandé les yeux, ils le « frappaient au visage, et l'interrogeaient, di- « sant : Prophétise qui est celui qui t'a frappé ? « Et, blasphémant ainsi, ils disaient beaucoup « d'autres choses contre lui. » (Luc, xxn, 63-65.) L'Évangéliste ne rapporte point ces choses ; mais il suffit de connaître d'un côté la patience et la charité du Sauveur, et de l'autre la cruauté et la barbarie de ses bourreaux, que le démon excitait lui-même, pour se faire une idée de la nuit qu'il dut passer en leur compagnie.