CHAPITRE XXXIII
Du Couronnement d'épines. (3e mystère douloureux.)
À peine les soldats ont-ils mis fin au supplice de la flagellation, que , sans se donner de relâche , ils commencent les préparatifs d'un supplice bien plus ignominieux encore. Toute la cohorte se rassemble, afin de prendre part à cette fête barbare. On tresse une couronne de joncs marins, et on l'enfonce dans la tète sacrée du Sauveur, afin qu'elle soit tout à la fois un instrument de douleur et un instrument d'ignominie. « Quelques-unes des épines, dit saint Bernard, se brisent ; d'autres pénètrent jusqu'aux os, percent et déchirent ce chef vénérable. » Mais ce n'est point assez de cette cruelle moquerie : les soldats prennent un vieux lambeau de pourpre, et le jettent sur les épaules de Jésus ; ils lui mettent dans la main un roseau en guise de sceptre , et , fléchissant le genou devant lui, ils lui donnent des soufflets, lui crachent au visage , prennent le roseau et le frappent à la tête, disant : « Salut, Roi des Juifs. » (Matth., xxvn, 29.) En vérité on ne comprend pas que des hommes aient pu imaginer de telles atrocités , et il n'est pas d'ennemi si acharné qui eût le cœur d'in-
fliger un pareil supplice à son plus cruel ennemi. Mais ici c'est le démon qui inventait les tortures , et Dieu qui les souffrait. Or, pour que la haine du démon fût assouvie et l'amour de Dieu satisfait, il ne fallait pas un moindre supplice que celui que nous venons de décrire.
Je ne sais , en vérité , ce qui l'emporte ici de l'injure ou de la douleur. Chaque jour nous voyons des malheureux sur la tête desquels on place des bonnets d'ignominie; mais si ces bonnets les couvrent de honte , ils ne font jamais couler leur sang. Il n'en est pas de même de la couronne du Sauveur; sa couronne, dont les épines pénètrent jusqu'aux os, l'avilit autant qu'elle le fait souffrir : or, c'est ce qu'on ne vit jamais, c'est ce qu'on ne lit nulle part. Ses ennemis ne se bornèrent pas à employer contre lui des tourments connus et en usage dans tous les siècles, ils en imaginèrent de nouveaux, douloureux et ignominieux tout à la fois. Que dire, en effet, de la pourpre dont ils le revêtent en qualité de roi , du roseau qu'ils lui mettent à la main en guise de sceptre , des génuflexions qu'ils multiplient pour se moquer de lui , des coups de roseau qu'ils font pleuvoir sur sa tête, des soufflets dont ils meurtrissent son visage divin? Quand jamais , depuis que le monde est monde, s'est -on permis de mêler la raillerie au sang et aux supplices? Nous ne lisons rien de semblable ni dans l'histoire des martyrs, ni dans
celle des malfaiteurs; et certes, ce n'est pas qu'on leur ait épargné les tortures ; mais tout cela était réservé au Sauveur, qui , s'étant chargé de satisfaire pour les péchés des hommes, expiait ainsi nos plaisirs par ses souffrances, et notre orgueil par ses ignominies. En quoi il faut que nous admirions sa bonté et sa charité, puisque, non content de mourir d'une manière quelconque, il a choisi la mort la plus cruelle , la plus vile et la plus infamante, autant pour nous prouver son amour que pour rendre notre rédemption plus abondante. Que ce soit là un effet de sa bonté et de sa charité infinies , il n'y a pas lieu d'en douter un seul instant, et la raison en est simple : tout le monde avoue que la bonté et la charité de Jésus-Christ surpassent de beaucoup la malice et la haine du démon ; or , si la malice et la haine du démon ont pu inventer les tourments dont nous venons de parler, il est évident que la bonté et la charité de Jésus-Christ ont pu non-seulement les souffrir , mais même les désirer.
Pilate , comme nous l'avons déjà dit, était per suadé de l'innocence du Sauveur; il savait qu'il n'avait commis aucune faute, et que, si ses ennemis demandaient sa mort, ce n'était que par un sentiment de basse jalousie. Aussi entre autres moyens qu'il imagina pour le tirer de leurs mains, il eut la pensée de le présenter au peuple dans l'état où il se trouvait, ne doutant pas qu'à cette
vue , ceux qui se montraient les plus acharnés ne fussent touchés de pitié. Et toi, ô mon âme , viens assister maintenant à ce spectacle de douleur ; imagine - toi que tu es là présente , et vois de quelle manière s'avance Celui qui est la splendeur de la gloire du Père et le miroir de sa beauté : vois comme il rougit de honte au milieu de cette foule accourue de toutes parts; contemple-le avec son manteau dérisoire, avec ses mains liées , sa couronne d'épines , son sceptre de roseau , son corps tremblant et qui n'est plus qu'une plaie. Il est tellement affaibli par le sang qui jaillit de tous ses membres, qu'à peine peut -il se tenir debout. Son visage est meurtri de coups de poing , couvert de crachats , déchiré par les épines et revêtu d'une épaisse couche de sang caillé que sillonne de temps en temps un sang frais et vermeil. Ses yeux, auxquels ses mains, retenues par des liens, ne peuvent atteindre, cherchent vainement à s'ouvrir, et ces deux lumières célestes n'offrent plus qu'une masse de chair informe , que l'on ne peut regarder sans frémir. Enfin le Sauveur est tellement défiguré, qu'il est méconnaissable, et que tout au plus il conserve encore les apparences d'un homme. C'est un tableau où l'on trouve réunis tous les traits de la douleur, et que Pilate et ses bourreaux ont peint afin d'attendrir le peuple en faveur de Jésus.