CHAPITRE XXXV
Du Portement de croix. (4e mystère douloureux.)
Pilate , n'ayant point réussi dans son dessein , condamna l'Innocent à mourir sur la croix ; mais les Juifs, pour augmenter les douleurs et les ignominies de ce supplice , voulurent que la Victime portât elle-même le bois sur lequel elle devait être immolée. Ils prennent donc une croix (longue de quinze pieds, selon quelques auteurs), et ils jettent ce lourd fardeau sur les épaules du Sauveur, qui, tant à cause de ce qu'il avait souffert la nuit et le jour précédents, que du sang qu'il avait perdu, ne pouvait qu'à grand'peine se tenir debout et porter le poids de son propre corps. Ce fut là une invention , une cruauté dont on n'avait jamais vu d'exemple. D'ordinaire on cache au patient l'instrument de son supplice; si quelqu'un doit avoir la tête tranchée, on lui bande les yeux, afin qu'il n'aperçoive point le glaive. Mais pour Jésus , pour l'Agneau innocent , nonseulement on ne dérobe point la croix à ses re-
gards, mais on la lui met sur les épaules, afin que sa vue porte la désolation dans son âme et que son poids accable son corps; afin, en un mot, qu'il porte deux croix avant d'être attaché à une seule. Nous ne lisons pas que l'on ait rien fait de semblable pour les voleurs qui devaient souffrir avec lui; bien qu'ils dussent aussi être crucifiés, on ne les obligea point à porter leur croix , pour donner à entendre qu'ils étaient moins coupables que Jésus, et que Jésus méritait un plus grand châtiment. Peut-on concevoir quelque chose de plus injurieux et de plus navrant à la fois? 0 bon Jésus, que ne puis-je vous être de quelque secours dans cette voie douloureuse où vous vous engagez ! Vous avez veillé et souffert toute la nuit, puis voilà que de cruels bourreaux se sont jetés sur vous, et à l'envi ils vous ont souffleté et outragé ; non contents de cela , sans aucun égard pour votre faiblesse, pour le sang que vous aviez répandu, ils ont chargé vos épaules délicates d'une lourde croix, et ils vous conduisent ainsi jusqu'au lieu du supplice. 0 corps délicat ! quel est ce fardeau qui pèse sur vous? Quel est le chemin que vous prenez? Quels sont ces insignes sanglants? Hé quoi ! faut-il que vous portiez vousmême l'instrument de votre supplice ! 0 mon âme, le fardeau que tu vois sur les épaules de Jésus n'est pas autre que celui de tes péchés, dont un seul pèse plus que le monde entier ; rends grâces à ce
bon Pasteur de ce qu'il veut bien se charger ainsi de la brebis égarée pour la ramener au bercail.
Les personnes pieuses supposent que le Sauveur, en allant au Calvaire, succomba sous le poids de sa croix, et, quoique les Evangélistes se taisent sur cette circonstance , elle est néanmoins trèsprobable. En effet, tout devait avoir contribué à l'affaiblir, et les coups de fouets qu'il avait reçus dans sa flagellation, et le sang qu'il avait répandu, et sa couronne dont les épines pénétraient jusqu'au crâne , et la nuit terrible qu'il avait passée au milieu de ses bourreaux : ajoutez encore à cela la pesanteur de la croix qu'il portait, la précipitation avec laquelle on l'obligeait de marcher, et sa résolution bien arrêtée de ne point recourir à la Divinité, mais de donner un libre champ à la fureur et à la cruauté de ses ennemis. Dites-moi, je vous prie, quoi de plus navrant que de voir le Sauveur du inonde s'affaissant sous le fardeau qu'il porte sur ses épaules délicates? Est-il un cœur assez dur pour ne pas se sentir brisé de douleur en le voyant ainsi renversé, broyé, abattu, non pas seulement par la croix dont il est chargé, mais par nos propres péchés, bien plus lourds et bien plus pesants que cette croix?
Après cela, un spectacle non moins douloureux s'offre à nos regards; c'est la rencontre de lésus et de sa sainte Mère. On montre encore aujourd'hui à Jérusalem le lieu de cette scène, et
les pèlerins y font une station particulière. Quelle langue pourra jamais exprimer ce qui se passa dans le cœur de Jésus, en voyant Celle qui lui avait donné le jour, et en pensant qu'à cette heure un glaive de douleur lui perçait les entrailles ! car il l'aimait, n'en doutez pas, comme un fils, et comme un fils doit aimer une telle Mère, c'està-dire d'un amour incomparable.
Mais aussi que se passa-t-il dans le cœur de la Vierge, lorsqu'au milieu de ces loups carnassiers , elle aperçut l'Agneau innocent avec la couronne qu'il avait sur la tête, le lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, et ce visage, si changé, si abattu , où se retraçaient toutes les angoisses de son âme , tandis qu'on publiait à haute voix l'arrêt qui le condamnait au supplice de la croix ! Oh ! comme alors elle se souvint de la prophétie de Siméon, comme elle comprit que c'étaient bien là les douleurs que ce saint Vieillard lui avait prédites ! 0 Vierge bénie, que sont devenues les magnifiques promesses de l'Ange, lorsque, parlant de Celui que vous deviez concevoir, il vous disait : «Il sera grand et sera appelé le Fils du Très- « Haut , et le Seigneur Dieu lui donnera le trône « de David , son père , et il régnera éternellement « sur la maison de Jacob, et son règne n'aura « point de fin. » (Luc, i, 32, 33.) Qu'est devenu ce règne maintenant? Que sont devenus la couronne et le trône de David?
On voit par là avec quelle patience et quelle résignation ceux qui ont mis leur confiance dans le Seigneur doivent attendre l'accomplissement de ses promesses; il faut qu'ils aient toujours présentes à l'esprit ces paroles d'Isaïe : (xxvm, 16.) ce Que celui qui croit ne se trouble pas. » Le Seigneur est libre de différer ses dons aussi longtemps qu'il lui plaît, ce serait donc à tort qu'ils perdraient courage. De même qu'après avoir promis à David qu'il le ferait asseoir sur un trône, il le laissa pendant plusieurs années en butte à toute sorte d'épreuves , ainsi ce ne fut qu'après une longue suite de siècles qu'il se décida à établir le règne de Jésus-Cbrist, véritable roi et seigneur, dans la maison de David, c'està-dire dans l'Église chrétienne, qui est la figure du royaume de David. « Le temps est encore éloigné, » nous dit le Prophète, « mais il viendra à la fin, il « ne trompera pas vos espérances ; attendez-le , il « viendra et il ne tardera pas. » (Hab., n, 3.) L'Àpôtre lui-même, dans son Épîtr eaux Hébreux, ne cesse de nous exhorter à la patience, parce que, sans cette vertu , la confiance ne tarderait pas à nous faire défaut.
Et maintenant , ô mon âme , mets-toi à la suite du Sauveur en compagnie de la Vierge, et parcours avec lui le chemin qui mène au Calvaire ; prête l'oreille à la voix des hérauts publics qui annoncent partout sa condamnation; ouvre ton
cœur à la compassion, et aide-lui à porter sa croix. Unis tes larmes aux larmes des femmes pieuses qui se sont attachées à ses pas, et par ce qu'on fait au bois vert, juge de ce qu'on fera au bois sec. Accompagne en toute humilité la très -sainte Vierge et saint Jean, le disciple bien-aimé, jusqu'au lieu du supplice, et tâche, si tu peux, de concevoir leur douleur. En effet, si des femmes qui ne le connaissaient pas , qui n'avaient aucun lien de parenté avec lui, ne pouvaient retenir leurs larmes en le voyant passer dans cet état pitoyable, quels déchirements le cœur de Marie ne devait-il pas éprouver, elle qui était sa mère, et qui l'aimait d'un amour incomparable ! Vous voyez là de quelle manière Dieu traite ses amis en ce monde, et à quelle loi doivent se soumettre tous ceux qui ont la prétention de le devenir.