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CHAPITRE XXXVI

Du Crucifiement. (5e mystère douloureux.)

Quand le Sauveur fut arrivé sur le Calvaire, ses ennemis se mirent en devoir de le dépouiller de ses vêtements; mais comme sa robe était collée aux blessures qu'il avait reçues dans la flagellation, ces cruels bourreaux la tirèrent avec

tant de violence , que toutes ses plaies se rouvrirent, et que le sang commença à couler de nouveau de toutes parts. Dans cet état de dénùment et de misère, que fit Jésus? Ah ! sans doute, qu'il leva les yeux au ciel , vers son Père , et qu'il lui rendit grâces d'être réduit ainsi par amour pour lui à cet excès de pauvreté.

Après cela , on lui ordonne de s'étendre sur la croix qui était parterre, et comme un doux agneau il obéit à cet ordre : il se couche sur ce lit que le monde lui a préparé, et il offre volontairement ses pieds et ses mains à ceux qui vont le crucifier. Dans cette position qui lui permet d'attacher ses regards sur le ciel, quels sont les sentiments de son cœur ? quelles sont ses pensées? que fait-il ? que ditil? On peut croire qu'il s'adresse à son Père, et qu'il lui dit : Père éternel, je vous rends grâces pour toutes les œuvres que vous avez opérées par moi dans le cours de ma vie : voici que mes jours sont arrivés à leur terme ; je retourne à vous, ainsi que vousJLe désirez ; mais je retourne à vous par le chemin de la croix : vous m'avez commandé de souffrir la mort pour le salut des hommes; pour eux je vous offre ma vie, daignez en agréer le sacrifice.

Alors l'un des bourreaux s'avance , tenant un gros clou dans la main ; il en place la pointe dans la main du Sauveur, et il l'enfonce à grands coups de marteau. La Vierge entend ces coups qui ébranlent son âme; mais elle ne ferme point

les yeux, et continue d'assister à ce spectacle, que nul autre qu'elle n'aurait pu contempler sans mourir. Il est vrai de dire pourtant que le même clou qui perçait la main de son Fils , perçait aussi son cœur et déchirait ses entrailles. La douleur que Jésus ressentit fut si vive , que tous ses nerfs se contractèrent du côté de la main qui venait d'être percée, et entraînèrent avec eux le reste du corps; alors le bourreau saisit l'autre main et la tira violemment vers l'endroit qui avait été préparé pour recevoir le second clou; mais, dans l'effort qu'il fit, les os de la poitrine se déboîtèrent, et on put les compter un à un, selon la prédiction du Prophète, tant fut grand le désordre qui se produisit. La même chose arriva quand on en vint aux pieds , et c'est de cette manière que le Sauveur fut attaché à la croix.

Le supplice de la croix fut le plus grand tourment corporel que le Sauveur eut à souffrir pendant sa Passion ; à cette époque on n'en connaissait pas de plus cruels et de plus douloureux. En effet, comme les nerfs sont les organes des sensations et de la douleur, et que c'est aux pieds et aux mains qu'ils aboutissent en plus grand nombre , ce sont surtout les pieds et les mains, c'est-à-dire les parties les plus délicates du corps qui souffrent davantage; et non-seulement la mort ne s'ensuit pas promptement, mais ce n'est qu'après de longues heures d'attente que le malheureux patient voi(

arriver la fin de ses peines. En outre, le corps qui est suspendu en l'air par des clous, tend naturellement à s'affaisser sur lui - même , et en s'affaissant déchire les chairs, rompt les nerfs, élargit les plaies et augmente continuellement les douleurs. Or, pendant que le Sauveur endurait un supplice si cruel, si cruel qu'on ne pourrait le voir infliger à une bête sans en être ému de compassion, ses ennemis branlaient la tête, donnaient des signes de joie, faisaient des plaisanteries, et se raillaient de lui. Dites-moi, n'était-ce pas là jeter du sel sur ses plaies encore béantes , et le crucifier de nouveau avec leurs langues, après l'avoir crucifié avec des clous ?

Mais les souffrances de Jésus ne touchant pas encore à leur terme, il n'y a pas encore là de quoi satisfaire ni son ardente charité, ni l'insatiable fureur de ses ennemis. Aussi ces derniers se hâtent-ils d'ajouter une nouvelle cruauté à leurs cruautés passées. Épuisé par le sang qu'il avait répandu, n'en ayant plus une seule goutte dans les veines, le Sauveur, en proie à une soif dévorante qui lui dessèche les entrailles, laisse échapper ces douloureuses paroles : « Sitio, j'ai soif» (Jean, xix, 28), et tout de suite on lui présente du vinaigre. Refuser un vase d'eau, présenter du vinaigre à quelqu'un qui se trouve dans un tel état, à quelqu'un qui va mourir, quelle plus grande barbarie! Il le goûte pourtant, afin qu'aucun de ses membres, la langue comme les

autres, ne soit exempt de douleur. Mais si dans l'intérêt de notre salut le Maître de l'univers est descendu jusqu'à ce degré de pauvreté et de rigueur pour lui-même, comment le chrétien, quia été racheté par celte rigueur, qui a de tels exemples sous les yeux, qui, en un mot, jouit de tels bienfaits, pourra-t-il faire consister son bonheur dans les plaisirs sensuels, et ne pas, au contraire, mettre sa joie à souffrir quelque chose pour imiter et honorer Jésus-Christ.

Ici il est bon de remarquer que la Passion du Sauveur fut aussi ignominieuse que douloureuse, et que si ses ennemis s'attaquèrent à sa vie, ils n'épargnèrent pas pour cela son honneur. En effet, le genre de mort qu'on lui fit souffrir, c'est-à-dire le supplice de la croix, était à cette époque réservé aux voleurs. Le Calvaire, où on le fit souffrir, était le lieu destiné à l'exécution des grands criminels; la compagnie avec laquelle on le fit souffrir, celle des brigands et des assassins; le jour, un jour solennel, veille d'une grande fête qui naturellement avait attiré beaucoup de monde. Ajoutez à cela qu'on l'attacha nu à la croix, ce qui, pour les cœurs nobles, ne peut manquer d'être un grand sujet de confusion. Tout contribua donc à rendre la passion du Sauveur aussi amère que possible : le déshonneur, la pauvreté, les souffrances; et certes, il fallait qu'il en fût ainsi, puisqu'elle devait porter un coup mortel

à l'amour-propre , qui est la racine d'où s'élancent ces trois branches empoisonnées que l'on nomme l'amour des honneurs, l'amour des richesses, et l'amour des plaisirs, véritables sources de tous nos maux. A l'amour des honneurs Jésus oppose ses ignominies ; à l'amour des richesses , sa pauvreté; à l'amour des plaisirs, ses souffrances. Et c'est ainsi que l'amour- propre, qui est l'arbre de mort, se guérit au contact du fruit de vie , qui est l'antidote universel, et dont aies feuilles, » comme dit saint Jean, « sont pour la guérison des na- « tions. » (Apoc, xxii ; 2.)

Mais détournons un moment nos regards de la personne du Fils, et arrêtons-les sur celle de sa très-sainte Mère, qui ne l'avait point abandonné au milieu de ces scènes déchirantes. Bienheureuse Vierge , vous qui étiez présente à ce martyre effroyable^ et qui buviez une si grande portion de cet amer calice , quelles n'étaient pas vos angoisses, quand vous voyiez de vos yeux cette chair sacrée que vous aviez conçue d'une manière si ineffable , que vous aviez nourrie d'un lait si pur, que vous aviez fait reposer si souvent sur votre sein , que vous aviez serrée tant de fois dans vos bras, quand vous la voyiez, dis-je, percée d'épines, meurtrie de soufflets, déchirée par des clous cruels , suspendue à un gibet , succombant sous son propre poids, élargissant à chaque instant ses blessures, et abreuvée enfin de fiel et de

vinaigre? Mais quelles n'étaient pas vos angoisses, quand des yeux de votre âme, vous voyiez l'âme très- sainte de votre Fils remplie de toutes les amertumes du monde, triste, troublée, inquiète, en proie à une crainte mortelle, dans les douleurs de l'agonie, et cela, tant à cause de ses tourments que des offenses et des péchés des hommes; tant à cause de la compassion que lui inspiraient nos misères que de celle que vous lui inspiriez vousmême, très -douce Mère, en vous tenant auprès de lui , et en partageant ses souffrances ! C'est alors que vraiment votre âme bénie fut crucifiée spirituellement avec votreFils, et que, percée d'un effroyable glaive de douleur, elle but avec lui le fiel et le vinaigre. C'est alors qu'elle vit s'accomplir la prophétie de Siméon, et qu'elle se rendit bien compte de ce qui attendait votre Fils et de ce qui l'attendait elle-même. C'est alors qu'elle comprit la bonté infinie de Dieu, la grandeur de sa justice, la haine dont il poursuit le péché, le cas qu'il fait du monde , et le prix qu'il attache aux peines supportées avec patience, puisqu'il les répand à pleines mains sur tous ceux qui lui sont dévoués.

Après cela, arrêtez-vous sur les dernières paroles que le Sauveur prononça, pendant qu'il était sur la croix. Quand un père, un ami, un personnage de distinction sont sur le point de mourir, on note exactement chacune des exprès-

sions qui leur échappent et on tâche de n'en jamais perdre le souvenir. Eh bien ! puisque le Sage , l'Ami, le Père par excellence , a fait entendre sept différentes paroles avant de quitter cette terre, nous qui sommes ses enfants spirituels, ne manquons pas de les fixer dans notre mémoire et tâchons d'en faire désormais la règle de notre conduite. Voyez avec quelle charité il prie son Père pour ses ennemis ; avec quelle miséricorde il accueille le Larron qui confesse sa divinité ; avec quelle tendresse il confie sa Mère à saint Jean ; avec quelle soif et quelle ardeur il soupire après le salut des hommes; avec quel accent de profonde douleur il prie et se plaint de l'abandon où il est réduit ; avec quelle soumission il accomplit la volonté de son Père, avec quel respect il lui recommande son âme, et la remet entre ses mains bénies. Il n'est pas une de ces paroles qui ne soit féconde en enseignements salutaires. La première nous fait un devoir de la charité envers nos ennemis; la seconde, de la miséricorde envers les pécheurs ; la troisième , de la pitié envers nos pareils ; la quatrième , du zèle pour le salut des âmes; la cinquième , de la prière au temps de la tribulation ; la sixième, de l'obéissance et de la persévérance ; et la septième , de la résignation à la volonté de Dieu, qui est le comble de la perfection.

C'est en achevant ces paroles que le Sauveur mit fin à l'œuvre de notre rédemption et exécuta

jusqu'au dernier les ordres qui lui avaient été donnés; comme un fils véritablement obéissant, il inclina la tête, et la détournant quelque peu du titre glorieux placé au sommet de la croix, il remit son âme entre les mains de son Père. Au même instant le voile du Temple fut déchiré du haut jusqu'en bas, la terre trembla, les pierres se fendirent, et les tombeaux furent ouverts. Les yeux du plus beau des enfants des hommes s'éteignirent ; la pâleur de la mort se répandit sur son visage , et il parut comme le dernier des hommes, véritable holocauste d'agréable odeur, destiné à apaiser la colère du Père, justement irrité contre nous î Père clément , du haut du ciel où vous résidez, jetez les yeux sur la face de votre Christ, et regardez l'Hostie très-sainte que le Grand Prêtre vous offre en expiation de nos péchés. Et toi, homme racheté, vois combien est grand Celui qui est suspendu à la croix , puisque sa mort ressuscite les morts, et qu'elle arrache des larmes aux cieux, à la terre, aux rochers, à tous les éléments. Certes ton cœur serait plus dur que ces créatures insensibles, si en présence d'un tel spectacle il n'était saisi de crainte, de compassion et d'amour.

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