CHAPITRE XXXVII
De quelle manière Notre-Seigneur Jésus-Christ fut percé d'une lance et déposé dans le tombeau.
Non contents d'avoir exercé leur rage sur le corps vivant du Sauveur, ses ennemis le poursuivent même au delà du trépas. En effet, à peine a-t-il rendu le dernier soupir, qu'un soldat lui enfonce sa lance dans le côté, et en fait jaillir l'eau et le sang qui lavent les péchés du monde. Lève-toi, Épouse du Christ, et comme la colombe fait son nid dans le trou de la pierre, viens établir le tien dans le côté sacré de ton Époux; semblable au passereau, bâtis là ta demeure, et, à l'exemple de la chaste tourterelle, rassenibles-y tes petits.
Dans l'ancienne Loi, Dieu avait ordonné que Ton désignât certaines villes pour servir de refuge à ceux qui auraient commis quelque crime; mais, sous la Loi de grâce, les pécheurs n'ont pas de plus sur refuge contre les périls et les persécutions du monde que les précieuses plaies de Jésus- Christ, et en particulier celle de son côté sacré, figurée par la fenêtre que Dieu ordonna d'ouvrir sur le liane de l'Arche, et par où passèrent les animaux qui devaient échapper aux flots du déluge. 0 vous
tous qui êtes affligés, qui êtes ballottés par les eaux troubles et amères de la mer de ce siècle , vous qui désirez la véritable paix et la véritable tranquillité , accourez à ce port, entrez dans cette arche de salut et de repos , entrez-y par la porte de ce côté précieux ; que ce soit là votre abri , votre demeure, votre paradis, votre temple, le lieu de votre repos. ,
Il vous reste à considérer maintenant avec quelle dévotion et quelle compassion Joseph et Nicodème détachèrent de la croix le corps sacré du Sauveur ; avec quelles larmes et quelle indicible douleur sa Mère le reçut dans ses bras; avec quelles larmes et quelle profonde émotion le Disciple bien-aimé, Madeleine et les saintes Femmes l'enveloppèrent dans un linceul blanc, lui couvrirent le visage d'un suaire , le posèrent sur un brancard et le portèrent jusqu'au jardin où était le sépulcre. C'est ainsi que la Passion, qui avait commencé dans un jardin, se termina dans un autre jardin : c'est ainsi que le Sauveur nous délivra du péché qui avait été commis dans le jardin du Paradis, et c'est encore ainsi qu'il veut bien nous conduire jusqu'au jardin du Ciel . 0 bon Jésus ! puisque je n'ai pas eu le bonheur d'être témoin de votre sépulture, faites que je me la représente par la foi, que je la médite avec amour, et que, malgré mon indignité, j'éprouve un peu de cette affection et de cette compassion qui remplirent
en ce jour le cœur de votre innocente Mère et de la bienheureuse Madeleine.
Tel est, mon frère, l'abrégé de la Passion; telles sont les plaies et les blessures que le Fils de Dieu a reçues pour nous. Que ce soit là désormais notre gloire, notre refuge , le sujet de nos prières et de nos lamentations pendant tout le temps que nous aurons encore à passer sur la terre ! Répétons souvent, avec le dévot saint Bonaventure : « 0 Passion tout aimable ! ô mort délicieuse ! Oh ! si j'avais le bonheur d'être moi-même le bois de la croix, et que les pieds et les mains du bon Jésus y fussent attachés, comme volontiers je m'adresserais à ceux qui viendraient pour déposer son corps : De grâce, leur dirais-je, ne me sépare^ pas de mon Sauveur; plutôt que de m'en séparer, ensevelissez-moi avec lui: mais ce que je ne puis faire avec mon corps, je le ferai avec mon cœur. Oh ! qu'il est bon d'être avec Jésus crucifié ! Je veux me bâtir ici trois demeures : l'une dans ses pieds, l'autre dans ses mains, l'autre dans son côté sacré. Je veux ici me reposer, me délasser, dormir et prier; ici je parlerai à son cœur, et j'ai la confiance qu'il m'accordera tout ce que je lui demanderai. 0 aimables Plaies de notre pieux Rédempteur! depuis que j'y suis entré, le sang qui en découle m'a complètement aveuglé , et je n'aperçois plus que du sang. J'ai essayé, en m aidant de la main, de pénétrer plus avant, et je suis arrivé jusqu'aux
entrailles de sa charité, où je me trouve tellement perdu, qu'il m'est impossible d'en sortir. Eh bien ! j'y resterai , je m'y nourrirai de la nourriture qu'elles contiennent; j'y boirai la liqueur qui s'en échappe, cette liqueur si suave, dont je ne sais, dont je ne puis exprimer la douceur. Toute ma crainte est de sortir de cette délicieuse demeure , et de perdre la consolation que j'y goûte. Mais puisque les Plaies de mon Sauveur ne se ferment jamais, je conserve l'espérance de pouvoir y rentrer, et d'y rentrer pour toujours. Heureuse lance, heureux clous, qui nous avez ouvert le chemin de la vie ! Oh! que ne suisje le fer de cette lance ! bien sûr qu'on ne parviendrait point à m'arracher de cette poitrine divine. « C'est ici, » m'écrierais-je, « c'est ici le lieu de « mon repos; je l'habiterai, parce que je l'ai « choisi. » (Ps. cxxxi, 14.)
Et toi, ô mon âme, contemple le Sauveur sur la croix! Vois en quel lieu il repose , en quel lieu il dort, en quel lieu il fait paître ses brebis au milieu du jour! C'est là que tu trouveras l'aliment qui sert à l'entretien de ta vie , le médicament qui guérit tes plaies, le remède à ton ignorance, la satisfaction de tes péchés, le miroir où se montrent à découvert toutes tes fautes ! C'est là le miroir que Dieu avait ordonné de placer dans le Temple, et que les prêtres devaient consulter avant de monter à l'autel. L'âme qui le contemple,
en apercevant les vertus et les perfections de Celui qui y est attaché , voit bien mieux que dans un miroir toutes les taches de sa vie. 0 Jésus, Miroir resplendissant de toutes les vertus ! comme du haut de la croix vous me découvrez bien tous mes vices et toutes mes iniquités ! Cette croix, que j'ai là devant mes yeux, condamne mes appétits et mes sensualités; cette nudité extrême, messuperfluités et mes excès de tout genre ; cette couronne d'épines, mon luxe et la pompe de mes vêtements; ce fiel et ce vinaigre si amers, ma gourmandise et mes délicatesses ; ces bras étendus et qui invitent les amis et les ennemis, mes haines et mes colères; cette prière qui monte vers le ciel pour des ennemis, mes duretés et mes rancunes; ce cœur ouvert à tous les hommes , à ceux même qui l'ont transpercé, mon insensibilité à l'endroit des pauvres; ces yeux éteints et remplis de larmes que lui arrachent mes péchés, ma vanité et ma curiosité ; ces oreilles qui n'entendent que d'affreuses injures, mon impatience, qu'un rien fait éclater. De quelque côté que je vous considère, vous êtes un Miroir de perfection, un assemblage complet de toutes les vertus, parmi lesquelles la charité , la patience , l'obéissance et l'humilité me semblent tenir le premier rang. Ce sont là les quatre pierres précieuses dont vous avez orné votre croix, « en plaçant, comme dit saint Bernard, la charité en haut, l'humilité
(comme le fondement des autres) en bas , l'obéissance à droite , et la patience à gauche. » Ce sont là les quatre émeraudes dont vous avez enrichi ce glorieux étendard ; car toujours vous vous êtes montré patient au milieu des souffrances, humble au milieu des affronts, charitable envers les hommes et obéissant envers Dieu.
Ne t'éloigne pas encore , ô mon âme ! tu trouveras encore ici de quoi t'instruire , de quoi te reprocher tes fautes , de quoi te consoler : les vertus et les plaies du Sauveur suffisent à tout cela : elles enseignent les hommes soucieux de .leur salut, elles corrigent les négligents, guérissent les malades, fortifient les faibles et relèvent ceux dont le courage est abattu. 0 Père éternel , daignez accepter, en expiation de ma désobéissance, de mon orgueil, de mes impatiences, de mon avarice et de mes plaisirs criminels, l'obéissance , l'humilité, la patience, la libéralité, les douleurs et les souffrances de votre Fils ; je vous offre sa mort précieuse et innocente, pour la mort dont je me suis rendu digne par mes péchés ; je vous offre ses souffrances, pour les souffrances que j'ai méritées; sa satisfaction, pour les dettes sans nombre que j'ai contractées #en vous offensant ; ce qu'il y a de surabondant dans cette satisfaction, pour ce qui manque à la mienne. Vous n'avez pas coutume, Seigneur, de châtier deux fois la même faute , et puisque déjà vous avez fait
porter à votre Fils la peine de mes péchés, ne me punissez pas éternellement pour ces mêmes péchés; mais accordez- moi la grâce de les pleurer et d'en faire pénitence ici-bas, afin que je mérite de régner un jour avec lui dans la gloire.