CHAPITRE XXXIX
De l'Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (2e mystère glorieux.)
Quarante jours après sa résurrection, le Sauveur conduisit ses disciples hors de la ville, sur la montagne de Oliviers, et, leur ayant dit adieu ainsi qua sa très sainte Mère, il tendit les mains vers le ciel, et, en leur présence, il s'éleva dans les airs, enveloppé d'un nuage lumineux, entraînant à sa suite les prisonniers qu'il avait délivrés , et les introduisant dans son royaume pour en faire les concitoyens des anges et les familiers de la maison du Seigneur.
Mais quelle langue sera assez éloquente pour nous direlapompe, la joie, les acclamations et les louanges qui accueillirent ce noble Triomphateur lorsqu'il toucha au seuil de la Cité souveraine. Quelle fête ! quelle réception magnifique ! quel spectacle que celui qui s'offrit aux regards, lors-
qu'on vit les anges et les hommes se presser, se confondre et prendre possession de ces trônes qui depuis si longtemps étaient vides, lorsqu'on vit l'Humanité sacrée du Sauveur s'élever au-dessus de tous et s'asseoir à la droite du Père. C'est ainsi, c'est parce que les travaux que l'on endure pour le Seigneur, sont on ne peut mieux employés, que Celui qui était descendu jusqu'au dernier degré de l'humiliation se trouva tout à coup placé au-dessus de toutes les créatures.
Considérez d'abord pourquoi le Sauveur, avant de remonter au ciel, passa encore quarante jours sur la terre. D'une part, il voulait confirmer ses disciples dans la foi et dans l'espérance de la résurrection ; et de l'autre , comme , s'il les eût quittés brusquement, c'eût été pour eux un coup trop sensible , il voulait peu à peu les accoutumer à aller par eux-mêmes et à se passer de lui. Comme une mère ne retranche pas tout d'un coup son lait à l'enfant qu'elle a l'intention de sevrer, parce que la nature a horreur de tout changement subit, ainsi ne convenait -il pas que le Sauveur retranchât tout d'un coup à ses disciples le lait spirituel de sa conversation et de sa compagnie. Il fallait, au contraire, qu'il les soutînt jusqu'au moment où le Saint-Esprit, en les fortifiant, leur permettrait de marcher seuls, et de se nourrir d'une nourriture plus substantielle. Kn quoi nous ne saurions trop admirer la provi-
dence de ce bon Maître, qui, selon les occasions, caresse les faibles, exerce les forts, donne du lait aux petits, le retranche à eaux qui sont plus grands, console les uns, éprouve les autres, et accorde à chacun ce dont il a le plus de besoin. Mais au milieu de tout cela , il est une chose que vous ne devez pas oublier : si vous recevez des caresses, ne vous enorgueillissez point; car, en général , c'est une preuve que vous êtes faible : soyez, au contraire, rempli de courage si Dieu vous envoie des épreuves, parce que vous pouvez croire avec quelque raison que vous êtes du nombre des forts.
Les quarante jours expirés, le Sauveur monta au ciel en présence et à la vue de ses disciples, parce que ceux-ci étaient destinés à rendre témoignage de ces mystères, et qu'il n'y a pas de meilleur témoin des œuvres de Dieu que celui qui les connaît par lui-même. Voulez -vous connaître à fond combien le Seigneur est bon , doux , suave à l'égard des siens ; quelle est la vertu, l'efficacité de sa grâce , de son amour, de ses consolations et de ses joies? demandez -le à ceux qui en ont fait l'expérience, et ils vous en diront assez pour que vous soyez satisfait.
Le Sauveur monta au ciel en présence et à la vue de ses disciples, afin que ceux-ci éprouvassent plus de peine de le voir partir, sentissent davantage leur isolement, et fussent mieux disposés
à recevoir sa grâce. Elisée ayant demandé à Élie qu'il voulût bien lui laisser son esprit : « Si tu me « vois, » lui répondit le Prophète, « lorsque je « serai enlevé d'auprès de toi, tu auras ce que tu « as demandé. » (1Y Rois, h, 10.) Or, d'après ceci, ceux-là hériteront de l'Esprit de Jésus- Christ, qui regretteront son départ, qui supporteront difficilement son absence , qui dans ce lieu d'exil ne cesseront pas de soupirer après lui. En effet, le Saint-Esprit aime d'une affection particulière ceux qui ont de l'amour pour Jésus-Christ, et il lui suffit de trouver en eux cet amour pour leur communiquer ses grâces. Je n'en veux pas d'autre preuve que ce qui arriva à cette grande Pécheresse dont il est dit dans l'Évangile : « Beauce coup de péchés lui sont remis , parce qu'elle a « beaucoup aimé. » (Luc, vu, 47.)
C'est en vain que nous chercherions à rendre par la parole l'isolement, la douleur et les larmes de la très-sainte Vierge, du Disciple bien-aimé, de Madeleine et de tous les apôtres , lorsque leurs yeux cessèrent d'apercevoir Celui qui avait exercé jusque-là tant de puissance sur leur cœur. On rapporte pourtant qu'ils « retournèrent à Jérusa- « lem avec une grande joie, » (Luc, xxiv, 52.) et cela s'explique par l'amour qu'ils lui portaient; car bien qu'ils ressentissent vivement son absence, comme , après tout, le véritable amour se cherche moins lui-même que l'objet de son affec-
tion, ils ne pouvaient se défendre d'un sentiment de profonde satisfaction , en pensant que leur bon Maître était rentré en possession de sa gloire.
N'allez pas vous imaginer que, parce que le Sauveur règne au ciel après avoir quitté cette terre, il oublie les enfants qu'il a laissés dans le monde. Dans ce monde il nous avait aidés de ses souffrances, dans le ciel il nous aide de ses prières ; sur la terre il avait été notre Rédempteur, dans le ciel il est notre Avocat : « car il était convenable « que nous eussions un Pontife comme Celui-ci , « saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, « et élevé au-dessus des cieux » (Hébr., vu, 26), lequel, assis à la droite de la Majesté divine, ne cessât point d'offrir pour nous ses plaies à son Père , gouvernant du haut de cette chaire le corps mystique de son Église , et distribuant ses dons aux hommes , afin de les rendre semblables à lui. Mais si notre Chef a vécu ici-bas dans les peines et dans les afflictions , il veut que nous marchions sur ses traces, attendu que rien ne serait plus difforme que des membres délicats sous un chef couronné d'épines; des membres adorés, sous un chef humilié; des membres regorgeant de richesses, sous un chef n'ayant pas un abri pour se reposer. Aussi voilà pourquoi, depuis le commencement du monde, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges, les solitaires, tous les saints, en un mot,
ont été éprouvés et affligés de mille et mille manières; et c'est la volonté expresse de Dieu, que tous les membres vivants de Jésus-Christ soient jetés dans le même creuset jusqu'au jour du Jugement, alors qu'il leur sera donné de chanter avec le Prophète : « Nous avons passé par le feu et par « l'eau , et vous nous avez amenés au lieu du ra- « fraichissement. » (Ps. lxv, 12.)
Notre Grand Prêtre est donc assis sur un trône d'où il gouverne le corps mystique de son Église, et où il est tout à la fois notre souverain et notre avocat. C'est vous, Père éternel , qui lui avez confié cette charge. Ah! que toute langue vous bénisse; car nos fautes et nos misères étaient si grandes, si nombreuses, que nul autre que votre Fils unique n'eût pu nous en délivrer.