CHAPITRE VII
Des fruits et des avantages qui naissent de la véritable Contrition.
Telles sont, lecteur chrétien r les prières et les considérations qui peuvent nous aider à obtenir la grâce si importante de la Contrition. J'ai insisté un peu plus particulièrement sur cette partie du sacrement de Pénitence parce qu'elle est le fondement et la clef de toutes les autres, et que d'elle dépend tout notre bien. Lisez donc ce qui précède avec toute la dévotion, l'attention et le recueillement dont vous êtes capable, en temps convenable et dans un lieu éloigné du tumulte du monde ; car souvent la dévotion vient en priant, et bien que l'on n'éprouve d'abord aucun regret de ses fautes, on finit à la suite d'une méditation sérieuse par en être vivement touché.
De même , comme nous l'apprend saint Luc (ix) , que le Sauveur fut transfiguré pendant qu'il était en prière , de même aussi , pendant que l'âme prie , il se fait en elle des changements admirables , et souvent elle reçoit à la fin de son oraison ce qu'on qu'on lui refusait dès le début. C'est précisément ce qui fait dire au Sage que « la fin de la prière « vaut mieux que le commencement. (Eccl., vu, 9.)
Lorsque, à l'aide de ces moyens ou autres moyens semblables , le pénitent est parvenu à concevoir une vraie douleur de ses péchés, aussitôt la grâce du Saint-Esprit lui est rendue, et l'Esprit-Saint lui-même devient son hôte, son appui et son guide à travers les flots tumultueux de ce monde. 11 est uni aussi à Jésus-Christ par la charité, comme un membre vivant à son chef; il lui est incorporé en quelque façon , et il participe aux influences de sa grâce, comme aux mérites et aux travaux de sa mort et de sa très-sainte vie. Dieu le reçoit et l'adopte pour son enfant , il le fait héritier de son royaume , il le traite comme son fils et il a pour lui les mêmes soins et les mêmes égards que pour ceux qu'il destine à partager sa gloire. C'est alors que ce Père miséricordieux, accueillant dans sa maison le fils qui l'avait abandonné, ordonne de le revêtir du vêtement précieux de la grâce , et de mettre à son doigt l'anneau des secrets de la sagesse divine , c'est-à-dire de la connaissance
des choses que Dieu tient cachées aux yeux des mondains.
Au même instant les cieux sont dans la jubilation, les anges chantent les louanges de Dieu, l'assemblée entière des saints se réjouit du retour d'un nouveau frère, et les créatures qui gémissaient de l'offense faite à leur Créateur, aussi bien que de la perte d'un de leurs semblables, entonnent avec transport l'alleluia éternel. Mais c'est alors surtout que le bon Pasteur, revenu de sa longue course et portant sur ses épaules la brebis égarée , « assemble ses amis, et leur dit : Réjouisce sez-vous avec moi , parce que j'ai trouvé ma bre- « bis qui était perdue. » (Luc, xv, 6.)
Il est bon de remarquer que plus le pénitent se repent et s'humilie , plus le Seigneur se dispose à le combler de ses grâces et de ses miséricordes. En effet, de même qu'à voir les fondements d'un édifice ou les racines d'un arbre, on peut juger de la hauteur qu'ils atteindront plus tard l'un et l'autre ; de la même manière , en voyant l'humilité et le repentir que Dieu inspire à une âme, on peut juger du degré de grâce auquel il destine cette âme.
« La justice et le jugement, » dit le Prophète, « sont le fondement du trône de Dieu. »(Ps. lxxxviii, 14.) Il appartient au jugement d'instruire la cause, et à la justice d'exécuter la sentence. Lors donc qu'une âme entrant en justice avec elle-même
reconnaît humblement la faute qu'elle a commise en méprisant le Créateur pour l'amour de la créature, et se met en devoir d'exécuter la sentence qui veut que quiconque a déshonoré le Seigneur se déshonore lui-même, s'abaisse, s'humilie et expie, dans les exercices de la pénitence, une vie passée dans les plaisirs, cette âme, dis-je, devient véritablement le trône de Dieu et le siège de la Sagesse divine qui la choisit pour sa demeure.
« Dieu, dit saint Bernard , a deux pieds : le pied de la crainte et le pied de l'amour. Or, quand il veut entrer dans une àme, il commence par avancer le premier ; puis plus tard vient le temps du second: seulement plus la crainte s'est fait sentir, plus l'amour qui la suit devient violent. » «Le c< Seigneur tue et vivifie; il conduit aux enfers et « il en ramène » (I Rois, n, 6); c'est-à-dire que lorsque les hommes saisis de crainte et pénétrés de douleur à la vue de leurs péchés se regardent comme étant déjà dans les enfers, ce Père compatissant s'empresse de leur tendre la main, il les ressuscite et il change en joies les angoisses où leur âme était plongée.
Yoilà pourquoi , mon frère , lorsque le souvenir de vos péchés viendra troubler votre cœur, au lieu de perdre confiance , pensez que Ton vous administre un breuvage afin d'affermir votre santé, que l'on vous plonge dans une eau salutaire afin de
vous purifier, que l'on vous jette dans un brasier ardent afin de vous dépouiller de la rouille des vices dont vous êtes couvert. Élevez votre voix vers Dieu et dites-lui avec le Prophète : Seigneur, « vous avez fait trembler la terre, vous avez ence tr' ouvert son sein ; réparez ses blessures parce « qu'elle chancelle » (Ps. lix, 2), et bientôt vous pourrez ajouter : « La terre a tremblé , et s'est « tenue en silence , quand le Seigneur s'est levé « pour la justice. » (Ps. lxxv, 8, 9.) En effet, à mesure qu'avec l'aide de la grâce vous vous occuperez de rendre le jugement dont nous parlions tantôt, la terre de votre âme tremblera de frayeur en présence de la justice divine ; mais cette même terre reprendra son assiette quand le Seigneur, dans sa miséricorde, vous aura rendu la confiance et la paix. C'est lui qui, «par un souffle d'équité, « par un vent brûlant purifie les filles de Sion , et « enlève les traces de sang qui sont au milieu « d'elles » (Isaïe, iv, 4) ; c'est-à-dire que d'abord il terrifie l'âme par un souffle d'équité en lui représentant la rigueur de sa justice, et qu'il la console ensuite par un esprit d'amour, en lui inspirant une confiance sans bornes en sa miséricorde. Élie commença par entendre la terre qui tremblait et un vent qui renversait les montagnes, mais après la tempête il entendit le souffle d'un petit vent dans lequel se trouvait le Seigneur. (III Rois, xix.) C'est ainsi que s'opère la conversion des âmes ,
et c'est en suivant cette marche que Dieu a sanctifié le monde. Au commencement il lui a donné la Loi, il lui a donné ensuite l'Évangile; au commencement il l'a assujetti à la rigueur de la Loi , il lui a accordé ensuite la paix et la consolation de l'Évangile. Le propre de la Loi est d'inspirer la crainte et la terreur; et c'est ce qui arriva lorsqu'elle fut promulguée sur le mont Sinaï; le propre de l'Évangile, au contraire, est de consoler et d'encourager, ainsi que les Apôtres en firent l'expérience sur le mont Sion le jour de la Pentecôte. Or, quiconque désire arriver au mont Sion doit passer par le mont Sinaï. En d'autres termes , quiconque désire recevoir l'esprit d'amour, doit auparavant sentir en soi l'esprit de crainte. Quiconque désire les consolations de l'Évangile, doit se soumettre auparavant aux rigueurs de la Loi. A ces conditions une âme peut prétendre à toutes les grâces et à tous les trésors de l'Evangile , ainsi que le Prophète l'affirme , lorsque , parlant en la personne du Sauveur, il dit : « L'Esprit du Seigneur repose sur moi ; le « Seigneur m'a donné l'onction divine : il m'a « envoyé prêcher son Évangile aux humbles, pour ce relever le courage de ceux qui sont abattus, « pour annoncer aux aveugles la lumière, aux « captifs la liberté, pour consoler les affligés, « pour tarir les larmes de ceux qui pleurent en « Sion, pour changer la cendre de leur tète en
« une couronne, leurs pleurs en joie, leurs vêtea ments lugubres en vêtements de gloire. » (Isaïe lxi, 1-3.) Remarquez ces diverses métaphores, les unes ayant trait aux œuvres de la Loi et de la pénitence , et les autres à celles de l'Évangile et de la grâce, et voyez comme tout s'enchaîne et se suit logiquement. Avant d'entrer dans le palais de Jésus-Christ, avant d'être reçu dans le lieu où se garde le vin précieux du véritable Salomon , il est donc nécessaire de passer par la porte de la pénitence, de la tribulation et de la douleur ; prétendre y entrer par une autre voie , c'est vouloir agir en voleur et en brigand. Allez avec l'Épouse, sur la montagne de la myrrhe , emblème du repentir et de la mortification , et bientôt vous entendrez la voix de l'Époux qui vous dira : « Tues toute belle, « ma bien-aimée; aucune tache n'est en toi. » (Cant., iv, 7.)
Je n'ignore pas que le Seigneur ne s'astreint pas toujours à suivre cet ordre , et que plus d'une fois, de peur que ceux qu'il veut attirer à lui ne perdent courage et ne reculent devant les labeurs de la pénitence, il les prévient de la douceur de ses bénédictions ; mais il est certain aussi qu'après les avoir fortifiés par ces preuves de sa miséricorde , il ne manque jamais de leur inspirer une vive douleur de leurs fautes, et que ce n'est qu'ensuite de cette douleur qu'il leur accorde la paix et la consolation dont nous parlions, il n'y a que quelques
instants. C'est ce que signifie ce passage d'Osée (n, 14, 15), où Dieu parlant de l'âme pénitente : a Je l'allaiterai, » dit-il, « je l'attirerai à moi, je « l'amènerai dans la solitude, et là je parlerai à a son cœur. Je lui donnerai la vallée d'Achor (qui « signifie le trouble) pour renouveler son espèce rance , et elle chantera là comme aux jours de sa « jeunesse. » En effet, Dieu commence par donner le lait des douceurs spirituelles ; il donne ensuite la vallée d'Achor, c'est-à-dire le trouble et l'amertume de la contrition, puis viennent les chants de la jeunesse, c'est-à-dire les chants de joie et de louanges que l'âme fait entendre , quand à chaque preuve d'amour qu elle reçoit , elle découvre en même temps et le gage de l'alliance que Dieu veut contracter avec elle, et la certitude de la gloire qu'il lui promet.
On peut dire que ce qui arrive lorsqu'un homme se convertit, et passe de l'état de péché à l'état de grâce, arrive aussi chaque fois que d'un degré de perfection il s'élève à un degré supérieur. En effet, pour peu que Dieu destine une âme à de grandes choses , c'est toujours par les gémissements , les désirs, les craintes, les douleurs, les afflictions de l'esprit , les souffrances du corps qu'il la prépare à recevoir ses dons. Il veut qu'en elle les pluies et les tempêtes de l'hiver précédent les fleurs et les fruits du printemps. Il ne lui distribue des grâces et des faveurs qu'en proportion des peines qu'elle
a ressenties et des désirs qui l'ont consumée. Ne nous laissonsdonc pas décourager par les épreuves; recevons -les comme venant de Dieu, et croyons fermement que de sa part ce sont les gages et les avant-coureurs de nouvelles bontés.