‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 145 sur 170 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Comment tous les biens que nous possédons nous viennent

de Dieu.

Après nous être convaincus que toutes nos misères et tous nos maux viennent de notre nature corrompue, il nous reste à nous convaincre que tous les biens dont nous jouissons nous viennent de Dieu, et alors comprenant

exactement ce que nous sommes et ce que nous lui devons, il nous sera facile d'entrer dans de très-bas sentiments de nous-mêmes, en même temps que de nous exciter à une vive reconnaissance envers lui. Il y a trois sortes de biens : les biens de la nature, les biens de la grâce, et, pour parler avec le monde, les biens de la foriune; or, prenez n'importe lesquels de ces biens, et vous verrez clairement qu'il n'en est aucun qui vous appartienne en propre, et que tout ce que vous pouvez revendiquer comme vous appartenant c'est le néant et le péché.

Le premier des biens naturels, celui qui leur sert de fondement, et qui nécessairement les précède tous, est l'existence. Considérez donc comment l'âme raisonnable que vous avez, et qui vous anime, est un don de Dieu, et que c'est lui-même qui l'a tirée du néant. Qu'est-ce que le néant, dites-moi? C'est la dernière de toutes les choses que l'on puisse imaginer. C'est moins qu'une pierre, moins qu'un de ces atomes que l'on aperçoit à travers les rayons du soleil, rien, en un mot. Ëh bien! figurez-vous le néant comme un lieu couvert d'épaisses ténèbres, comme un abîme extrêmement profond situé dans le lieu le plus bas du monde, et tenez- vous là, car c'est là votre place; c'est là que vous étiez avant que Dieu vous eût créé, c'est là que vous étiez de toute éternité, et il y a encore à peine

quelques jours. Eu faisant ce que je vous conseille, vous accomplirez le précepte de l'Évangile qui veut que quand nous serons invités à un festin, nous nous mettions à la dernière place. (Luc, xiv.)

Asseyez -vous alors en compagnie du néant; persuadez-vous que vous êtes néant vous-même, qu'il n'y a pas de lieu où vous soyez mieux à votre place, et que c'est là le centre où votre âme doit se recueillir et se pénétrer de cette vérité. En effet, rien ne vous appartient, rien ne vous convient davantage que le néant, et si l'être constitue l'essence même de Dieu, le non-être ou le néant est sans contredit la condition première de la créature. Le néant, mais c'est la chose du monde qui vous touche de plus près, qui se rattache à vous par les liens les plus forts, qui a le plus de ressemblance avec vous, et dans lequel , comme dans un miroir, vous pouvez le mieux vous voir tel que vous êtes. De même que Job (xvn, 14), assis sur son fumier et tout couvert de plaies, disait « au ver du sé- « pulcre : Tu es mon père, et à la corruption : Tu « es ma mère et ma sœur, » de même , en voyant que véritablement vous n'êtes que néant, embrassez le néant, et dites- lui : Tu es mon père, tu es mon frère ; car jamais frère ne ressembla mieux à son frère que le néant au néant. Encore une fois, asseyez-vous en ce lieu, demeurez-y pendant quelque temps, et si vous n'êtes pas complètement

aveugle, vous y verrez , vous y comprendrez tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez. Yous verrez que tout ce qui est en vous , en dehors du néant , le corps, l'âme, la vie, la santé, les forces, la raison , le jugement, ainsi que les autres facultés ou propriétés naturelles, tout, dis-je, vous vient d'ailleurs , puisque ce sont là , en effet , des dons de la miséricorde de Dieu. Yous verrez combien vous devez aimer le Dieu qui s'est montré si libéral envers vous, puisque le néant ne peut rien mériter; combien vous devez le louer, le servir, lui obéir, et vous efforcer de lui plaire. Yous verrez combien il vous importe de bannir de votre cœur la présomption, l'ambition, l'orgueil, la vaine gloire et l'estime de vous-même : car, de même que celui qui voit un cheval superbement enharnaché, couvert d'or et de soie, sait très-bien que tout ce riche attirail ne. lui appartient pas en propre, et que, par conséquent, il n'a aucune raison de s'en glorifier : ainsi , du moment que vous serez persuadé qu'à l'exception du néant, tout ce qui est en vous ne vient pas de vous, mais de Dieu, qui vous l'a communiqué, vous n'aurez pas de peine à comprendre que ce serait le comble de la folie de vouloir vous en faire un sujet de gloire. Yous verrez enfin dans quel oubli et dans quelle erreur vivent la plupart des hommes , qui , emportés par leurs vaines pensées, ne se souviennent jamais de leur origine et de

leur principe, c'est-à-dire de Celui qui leur a donné tout ce qu'ils possèdent , et s'ignorent complètement eux-mêmes. En vous livrant à ces considérations , vous vous réduirez réellement à votre juste valeur; vous concevrez de bas sentiments de vous-même; vous couperez les ailes à votre orgueil; vous vous soumettrez humblement à Dieu, et vous trouverez là un centre, un port assuré, où chaque fois que les flots de la vanité viendront s'abattre sur votre cœur, vous pourrez chercher un abri. Vous connaîtrez alors par expérience qu'icibas , sur la terre, le cœur humain n'a pas d'autre lieu de refuge que Dieu et le néant : là seulement il peut prétendre au repos; partout ailleurs il ne rencontre que trouble et qu'inquiétude : dans le premier il est dans la charité, puisqu'il est en Dieu; dans le second il est dans l'humilité et dans la vérité , puisqu'il parvient à se connaître luimême. Mais en voilà assez pour que vous sachiez de qui vous tenez votre existence.

Pour ce qui est des biens de la nature, personne ne peut nier qu'ils ne nous viennent de l'Auteur et du Maître de la nature : il suffit, en effet, d'ouvrir les yeux pour se convaincre que toutes les créatures qui existent sous la voûte des cieux, et les cieux eux-mêmes, font partie du bienfait de notre existence, puisque ce sont elles, chacune du moins à sa manière, qui contribuent à nous la conserver.

Quant aux biens que l'on nomme de la fortune, ce n'est point de la fortune (car de fortune il n'en existe point), mais de Dieu, que nous les tenons, « Les biens et les maux, » dit l'Ecclésiastique (xi, 14), « la vie et la mort, la pauvreté et l'opu- « lence , viennent de Dieu ; » et quoique toutes ces cboses semblent nous arriver par l'intermédiaire des causes secondes, elles n'en dépendent pas moins de la volonté de Dieu, qui s'est exclusivement réservé le gouvernement de cet univers. C'est ce qui a fait dire à saint Basile que « toute la philosophie chrétienne consiste à faire remonter tous les effets, grands et petits, dont nous sommes témoins, à Celui sans la permission duquel, pour parler avec l'Evangile, un passereau ne peut tomber sur la terre. »

Enfin, quant aux biens que l'on nomme de la grâce , leur nom seul indique que c'est Dieu qui les donne, et qu'il les donne par pure bonté et miséricorde. En effet, comme nous l'avons dit plus haut, Je péché a réduit l'homme à un tel état de pauvreté, de misère et d'incapacité pour le bien, que de lui-même il ne peut faire un pas, il ne peut mettre la main à une bonne œuvre, ou simplement prononcer le nom de Jésus d'une manière qui lui soit agréable, sans que Dieu ne le prévienne et ne l'aide de sa grâce. D'où il suit que s'il a quelque bon désir, quelque bonne pensée; si jamais il a formé quelque bon dessein,

c'est uniquement à la bonté et à la miséricorde de Dieu qu'il en est redevable.

Parcourez maintenant les biens de la grâce, ceux qui vous ont été donnés uniquemeut en vue de votre salut, et vous n'aurez pas de peine à y reconnaître les traces de la miséricorde de Dieu. Le premier est la grâce de la prédestination, c'està-dire la première et le fondement de toutes les grâces. Evidemment celui-là ne présuppose aucun mérite de notre part : c'est une pure faveur, un pur effet de la volonté, du bon plaisir et de la miséricorde de Dieu. Le second est la grâce de la vocation et de la justification, par laquelle Dieu fait passer un homme de l'état de péché à l'état de grâce, et d'un ennemi s'en fait un ami : il est clair que c'est là encore une pure faveur, un pur effet de la miséricorde de Dieu, puisquaussi longtemps que l'on vit dans le péché et clans l'inimitié de Dieu, on ne peut le mériter. Le troisième est la grâce que l'on nomme concomitante: cette grâce demeure en nous aussi longtemps que nous persévérons dans le chemin de la vertu , et elle fait que nos œuvres, acquérant de la vertu aux yeux de Dieu , méritent la vie éternelle. Quoiqu'elle soit la conséquence de nos mérites, elle n'en est pas moins une grâce, parce qu'après tout, le mérite ne peut avoir d'autre principe que la grâce. Le quatrième est la grâce ou le don de la persévérance, qui consiste à servir Dieu toute sa vie sans jamais

se démentir ; et Ton a d'autant plus raison de l'appeler une grâce , que personne ne peut avoir la prétention de la réclamer comme une chose qui lui est due en stricte justice. «Sans cette grâce, dit saint Jérôme, tout le reste n'a pas grande valeur ; car ce que l'on estime chez les chrétiens , c'est moins le commencement que la fin : les commencements de saint Paul furent mauvais , mais sa fin fut excellente; le contraire arriva pour Judas : il eut de bons commencements, mais sa fin fut celle d'un réprouvé. » Le cinquième est la gloire, qui est la grâce consommée, vérité incontestable ; car, comme dit saint Paul, « la vie éter- « nelle est une grâce et un don de Dieu. » (Rom., vi, 23.)

Que si vous avez reçu quelques-unes de ces grâces, que l'on nomme gratuites, le nom seul vous indique que ce sont des faveurs dont vous êtes redevable à Celui qui s'est plu à vous les accorder. Avouez donc que tout ce qu'il y a en vous, comme hors de vous, vient de Dieu.

Quelle conséquence faut-il tirer de tout ceci? C'est que désormais vous regardiez Dieu comme la source et le principe de tout votre être , de ce qu'il y a en vous , comme de ce qui est en dehors de vous, de ce que vous êtes, comme de ce que vous pouvez devenir , et que vous ne mettiez pas votre confiance dans votre habileté, dans votre industrie ou dans la force de votre bras de chair , mais

uniquement en Celui d'où procède ce que vous avez été , ce que vous êtes et ce que vous pouvez espérer devenir. Comment et de quel œil fautil donc que vous le regardiez ? Je vais me servir de quelques comparaisons pour vous l'apprendre, et cela d'autant plus, que de la manière dont nous regardons ce Soleil de justice dépendent toutes les influences qu'il répand dans nos âmes.

Regardez -le donc comme les effets regardent les causes d'où ils procèdent, c'est-à-dire avec le plus grand respect et la plus grande déférence , puisque , étant la Cause des causes , il veut être regardé de la sorte î Regardez -le comme un fils regarde celui auquel il doit le jour, puisqu'il est le Père, l'origine et le principe de notre existence ! Regardez-le comme l'épouse regarde l'époux de qui dépendent tous ses biens présents et à venir, puisqu'il est l'Époux de nos âmes, le seul qui soit capable de les satisfaire. Regardez-le comme le corps regarde l'âme , qui est le principe de sa vie, de son honneur et de sa beauté, puisqu'il est l'Ame de notre âme et la Yie de notre vie ! Regardez-le comme la terre regarde le ciel , auquel elle doit toute sa fertilité et sa magnificence, puisqu'il est le Ciel spirituel qui nous éclaire, qui nous gouverne, et qui répand en nous la vie et la beauté! Regardez-le comme les rayons du soleil regardent le soleil, qui leur donne naissance et qui les entretient, puisqu'il

nous a donné l'être, et qu'il nous le conserve! Enfin regardez-le comme l'Humanité sainte du Sauveur regarde le Yerbe divin, auquel elle est unie, et de qui elle tient toutes ses perfections, sans en excepter même la vie , c'est-à-dire avec le regard le plus humble, le plus chaste, le plus doux, le plus loyal qui se puisse concevoir, et efforcez-vous de l'imiter en y apportant toute la ferveur et toute la dévotion qu'il voudra bien mettre dans votre âme !

Mais s'il en est ainsi, si tout votre être, tous vos biens passés, présents et futurs vous viennent de Dieu? quel est celui que vous devez contempler de préférence ? quel est celui que vous devez craindre, auquel vous devez vous efforcer de plaire, auquel vous devez obéir? Quel est celui que vous devez respecter? que vous devez louer? en qui vous devez espérer, envers qui vous devez vous montrer fidèle? N'est-ce pas Dieu, et nul autre que Dieu? Laissez donc là toutes les considérations humaines ou terrestres, vous n'avez rien à faire avec elles, et elles n'ont rien à faire avec vous ; vous n'avez plus qu'à vous occuper du Créateur et du souverain Maître de toutes choses; c'est pourquoi allez vous jeter à ses pieds, et dites-lui du fond du cœur :

Seigneur, si vous êtes mon principe et ma fin, qui dois-je aimer sinon vous? Si vous êtes mon Roi et mon Seigneur, à qui dois-je obéir sinon

à vous? Si tout ce qui peut m'arriver de bien ou de mal dépend de vous, qui dois-je craindre et respecter sinon vous? Si c'est de votre miséricorde que je tiens tout ce que je possède, et si c'e^t d'elle que j'ai tends tout ce qui me manque, en qui dois-je mettre mon espérance sinon en vous? Si vous êtes mon Père , mon Seigneur, mon Créateur, mon soutien et mon guide, à qui dois-je recourir dans mes nécessités sinon à vous? Si c'est de vous que j'ai reçu et que je reçois encore chaque jour tant de bienfaits, qui dois-je louer et remercier sinon vous? Si . en récompense des biens qu'ils ont reçus, ou dans l'espoir d'en recevoir de nouveaux, les hommes se montrent si empressés auprès des rois et des grands de la terre ; s'ils les servent avec tant de soin et de fidélité ; s'ils ne reculent devant aucun obstacle ; s'ils s'exposent même à de nombreux périls, pourquoi, mon Dieu, moi qui ai tant reçu et qui espère encore tant recevoir de vous , ne vous servirais-je pas avec plus de fidélité, avec plus de soin, avec plus de diligence et en tenant moins compte des difficultés, vous qui le méritez bien plus que tous les rois de la terre, vous dont la libéralité envers moi ne saurait entrer en comparaison avec celle des rois de la terre; vous enfin qui me destinez une récompense bien autrement magnifique que toutes celles d<-s rois de la terre?

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