CHAPITRE III
Du principal moyen par lequel on acquiert l'amour divin . qui est de le désirer ardemment.
Après avoir prouvé que la tin de la vie chrétienne consiste dans l'amour de Dieu , il est bon que nous disions par quels moyens on acquiert cet amour, ou mieux encore de quelle manière Dieu a coutume de le communiquer aux âmes, afin que chacun s'efforce de s'en rendre digne , d'abord en faisant tout ce qui dépend de soi , et en second lieu en coopérant à la grâce divine.
Avant toutes choses, il faut bien se convaincre que la charité, étant un don gratuit, et j'ose dire le plus excellent de tous les dons que Dieu puisse nous faire, personne, quels que soient ses soins et sa diligence, ne l'obtiendra jamais par ses propres forces. « La charité, » dit saint Paul, « a été ré- « pandue en nos cœurs par l'Esprit -Saint, qui a nous a été donné. » (Rom., v, 5.) C'est-à-dire que le Saint-Esprit (celle des trois personnes divines qui est essentiellement amour), en descendant dans l'âme du juste, y crée et y répand cette habitude céleste qui l'incline et la pousse à aimer Dieu; de telle sorte que, comme ce même Esprit se sert de l'habitude de la foi pour porter notre
entendement à croire tout ce que Dieu nous a révélé , il se sert aussi de l'habitude de la charité pour porter notre volonté, qui jusque-là était froide et engourdie, à aimer Dieu par-dessus toutes choses. De tout temps, les hommes ont eu recours à je ne sais combien d'inventions et de ruses pour faire naître 1 amour dans les cœurs qui leur opposaient de la résistance , et cela avec l'intention bien arrêtée de les perdre, en les enlaçant dans le vice; mais Dieu, dont la bonté et la providence sont infinies , ne s'est pas montré moins ingénieux pour le bien que ceux-ci ne l'avaient été pour le mal : il a donc créé cette habitude surnaturelle dans les cœurs, afin de leur inspirer un ardent amour des biens surnaturels et invisibles qui ne les touchaient point jusque-là.
Il faut savoir, ensuite, que le moyen le plus ordinaire dont le Seigneur se sert pour augmenter et perfectionner la charité dans ses élus, est de leur faire connaître et goûter tout à la fois la dignité, la douceur et la beauté de cette vertu, afin qu'animés du désir de la posséder, ils ne reculent ni devant aucune fatigue , ni devant aucun obstacle. En cela il agit comme un marchand qui, ayant à vendre un vin délicat, commence par le faire goûter, certain qu'après cela il en tirera le prix qu'il désire. Nous trouvons encore un« figure de ceci dans le mariage du patriarche Jacob avec Rachel. Jacob voit d1abord la jeune per-
sonne, et, plein d'admiration pour sa beauté, il dit à son père: « Je vous servirai sept ans, pour « votre tille. Et ces sept ans, » ajoute l'Écriture , « lui parurent peu de jours, à cause du grand « amour qu'il lui portait. » (Gen., xxrx, 18, 20.1 Certes, c'est bien Là ce que nous lisons dans les Cantiques : « L'homme donnera tout ce qu'il possède « pour l'amour, et il croira n'avoir rien donné. » (Cant., vin, 7.) Le vin dont nous parlions tantôt, et Rachel, ne sont qu'une même chose. Le vin représente la charité , et Rachel , la contemplation divine , qui a la charité pour objet. Ce vin est le même qui fut distribué aux convives de Cana, après que le Sauveur eut opéré son premier miracle; c'est de ce vin que parle l'Épouse, lorsqu'elle nous invite en ces termes: « Buvez, mes amis, « enivrez-vous, mes bien-aimés. » (Cant., v, 1.) C'est enfin à ce vin que David fait allusion, lorsqu'il dit : « Votre calice est enivrant et délicieux.» ( Ps. xxn , 5. ) Le texte hébreu ne porte point cette dernière parole : après ces mots, « votre calice u est enivrant,» le Prophète, étonné, s'arrête; et, craignant de ne pouvoir exprimer ce qui se passe au dedans de lui, il cache, en quelque sorte, sous la demi-teinte, ce qu'il ne se sent pas de force a rendre par la couleur.
Voilà donc de quelle manière le Seigneur s'y prend, pour accroître la charité dans le cœur de ses amis ; il commence par leur faire goûter la
douceur de ce vin, c'est-à-dire qu'il leur donne une connaissance non pas humaine , mais divine ; non pas naturelle, mais surnaturelle; non pas spéculative, mais expérimentale, moyennant laquelle ils aperçoivent tout ce qu'il y a de beau et de suave dans cette vertu ; il leur découvre , en même temps, comment elle est la reine de toutes les autres vertus , comment elle détruit les vices jusque dans leurs racines; comment, enfin, élevant l'homme au-dessus des cieux, elle l'unit à son Créateur, et le rend participant des délices du ciel; et c'est alors qu'attirés et séduits par la douceur, l'excellence et le prix du bien qu'il leur offre , ils se sentent portés à redoubler d'efforts pour l'acquérir. Remarquez , au moins , que si le Seigneur se montre d'abord libéral, il devient plus tard beaucoup plus exigeant. Jacob épousa Rachel, comme il l'avait désiré; mais pendant les sept ans qui suivirent son mariage, il lui fallut ensuite servir son père Laban. Le céleste Marchand nous donne à goûter le vin de sa grâce ; mais quant au reste , il veut que nous le payions à son juste prix et à sa juste valeur.
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Du désir que nous devons avoir de l'amour divin ; et de quelle nature doit être ce désir pour qu'il devienne efficace.
La connaissance dont nous venons de parler produit dans l'àme un violent désir de posséder la charité , et ce désir est , comme la connaissance d'où il procède, un don tout particulier de la divine Bonté. Dire jusqu'à quel degré il s'élève dans certaines âmes, c'est ce qui ne sera peut-être pas très-facile, même en nous servant des comparaisons les plus expressives. Tout le monde sait combien l'avare désire les richesses, et l'ambitieux les honneurs, puisque, lorsqu'il s'agit de se les procurer, ils sont prêts, tant l'un que l'autre, à bouleverser le monde; mais qu'est-ce que cela en comparaison d'un désir, qui est d'autant plus véhément, que son principe est plus noble et sa fin plus sublime? Ce désir, c'est celui que ressentait le Sage, lorsque parlant de la charité, il disait : « Je l'ai aimée, je l'ai recherchée dès ma jeunesse, « et j'ai demandé à l'avoir pour épouse, et j'ai « été épris de sa beauté. » (Sagesse, vin, 2.) De même, semble-t-il dire, que celui qui aime passionnément une jeune fille (comme Amnon, par exemple, aimait Thamar, fille de David;, n'a plus la force de manger, de boire, de dormir, de se reposer; qu'il ne connaît plus ni péril, ni fa-
tigue; et que, tout absorbé par sou affection, il n'est plus capable de s'occuper d'autre chose; ainsi, celui qui soupire après l'Épouse céleste, c'est-à-dire après la Sagesse divine et la charité, tourne, de ce côté, toutes ses pensées et tous ses désirs; il ne conçoit rien à quoi on puisse attacher plus de prix, ni que l'on doive demander avec plus d'instances, et se dispose à affronter pour elle toute espèce de dangers et de travaux.
Semblable au cerf atteint d'une flèche, l'âme qui brûle de ce désir, parce qu'elle a reçu les pré mices du Saint-Esprit , et goûté quelque peu de la boulé et de la douceur ineffables de Dieu , ne peut plus s'arrêter jusqu'à ce qu'elle retrouve la source d'eau vive, où déjà elle a eu le bonheur de s'abreuver une fois. C'est de cette manière que le Seigneur veut que nous cherchions, et il nous donne sa parole que nous trouverons. « Deman- « dez , » dit-il , « et il vous sera donné ; cherchez , « et vous trouverez; frappez, et l'on vous ou- « vrira. » (Luc, xi, 9.) « Demandez, ajoute Eusèbe d'Émëse, demandez en priant, cherchez en travaillant , et frappez en désirant ; car on ne saurait trop désirer les choses célestes, et, si la récompense qui nous attend est belle, il faut que nos désirs soient en rapport avec elle. Le Seigneur n'entend pas que la trop grande facilité d'obtenir ses fions en diminue la valeur. Un trésor aussi riche, aussi digne d'envie, mérite bien
qu'on le recherche avidement, et que l'on travaille à se le procurer par tous les moyens. Le grand Roi qui nous le promet, et qui se montre si magnifique à notre égard , n'aime point les lâches ; il méprise les dédaigneux , rejette ceux qui n'agissent que par force, a les indévots en horreur, et regarde l'ingratitude comme un des plus grands affronts qu'on puisse lui faire. Efforçons -nous donc, mes frères, de désirer les grâces de Dieu autant que nous le pouvons , puisque nous ne les désirerons jamais autant que nous le devons. » Un peu plus bas, dans la même Homélie, Eusèbe nous recommande, encore une fois, ce désir et cette ardeur : « Le désir ardent d obtenir, dit-il, et l'habitude d'aller toujours en avant, font que nous nous portons toujours à de plus grandes choses ; mais alors Dieu , qui voit notre dévotion , se plaît à allumer en nous de nouvelles tlammes. Plus nos désirs s'accroissent, et plus il se tient prêt à nous secourir; plus nos efforts se multiplient, et plus il nous accorde de grâces, selon cette parole de l'Évangile : « Celui qui a, on lui « donnera, et il sera dans l'abondance. » (Matth., xm, 12.) Ou bien encore, selon cette autre pa- « rôle : J'ai mis mon secours sur l'homme fort » <Ps. lxxxviii, 20)., c'est-à-dire (c'est Dieu qui parle), j'ai aidé celui qui s'aidait lui-même. » On voit par là qu'une grâce en attire une autre, et que si l'on fait quelque progrès, ou que l'on
retire quelque profit spirituel, c'est en vertu d'un progrès et d'un profit antérieur ; de telle sorte que plus l'on acquiert , plus Ton doit s'efforcer d'acquérir; et que plus l'on gagne, plus l'on doit avoir à cœur de gagner. Quiconque cherche à ces conditions, trouvera; mais que celui qui n'a pas la fleur de ce saint désir, n'espère pas en recueillir le fruit. «De même, dit saint Bernard, que la foi dispose à la connaissance parfaite de la vérité , le désir dispose à l'amour parfait ; et de même que le Prophète a dit : « Si vous ne croyez pas à mes « paroles, vous ne les comprendrez pas» (Is., vu, 9), de même peut -on dire : Si vous n'avez point de désir, vous n'aimerez jamais parfaitement. »
C'est ce désir qui est la semence d'où procède la charité. « Le commencement de la Sagesse, » dit le Sage, «est le désir de l'acquérir » (Prov., iv,7.) C'est ce désir qui nous fait prendre tous les moyens, même les plus difficiles, pour arriver à la foi ; car, comme l'a dit un Sage, « pour celui qui désire, il n'existe ni peine ni obstacle. » C'est ce désir qui animait le Prophète , « lorsqu'il faisait vœu de ne « pas coucher dans son palais , de ne pas monter « sur le lit de son repos , de ne pas accorder le « sommeil à ses yeux , ni l'assoupissement à ses « paupières, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une de- « meure au Seigneur, un tabernacle au Dieu de « Jacob. » ( Ps. cxxxi. ) Ce noble désir est la fleur
délicate qui précède le fruit céleste, c'est la vigile de la solennité par excellence. « Mon fils, » dit le Sage, «si tu cherches la sagesse comme l'argent,- « si tu la découvres comme un trésor caché , alors « tu trouveras la science du Seigneur. » (Prov., il, 4, 5.) Saint Bonaventure résume, en quelques mots, toute cette doctrine. « Personne, dit -il, ne possède ce don céleste, s'il ne le reçoit; personne ne le reçoit, s'il ne le désire; et personne ne le désire , s'il n'est embrasé du feu du Saint- Esprit, que Jésus- Christ est venu jeter sur la terre. »