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CHAPITRE IV

De quelques rnoyeus plus particuliers à l'aide desquels ou peut acquérir l'amour de Dieu.

D'après ce qui précède, on comprend que le désir est comme la racine d'où s'élèvent toutes les branches de vertus qui sont nécessaires pour acquérir la charité. Rien de plus naturel, en effet: lorsqu'un cœur est dévoré d'impatience, il cherche à se satisfaire par tous les moyens qui sont en son pouvoir.

Si-

Des prières et des aspirations continuelles que l'on doit faire monter vers Dieu.

Une fois qu'une âme a acquis la conviction que le bien qu'elle désire est au pouvoir de Dieu, qui u cache la lumière dans ses mains , » comme dit Job (xxxvi, 32), « et qui lui commande ensuite de « reparaître ; » que l'un des principaux moyens pour obtenir les faveurs divines est la prière fervente, selon cette parole du psaume (cxliv, 18): « Le Seigneur est près de ceux qui l'aiment , de a ceux qui l'appellent dans la vérité de leur « cœur , » c'est-à-dire avec un vrai désir de le posséder; une fois, dis-je, qu'une âme a acquis cette conviction , elle se hâte de recourir à Dieu , et, sans crainte de l'importuner, jour et nuit , et pendant l'oraison et hors de l'oraison , et au milieu même du tracas des affaires, elle soupire, elle ^émit comme la colombe ; elle supplie les entrailles de ce Père des miséricordes de lui accorder son saint amour; elle oublie ses repas; elle ne cesse de faire retentir le ciel et la terre de ses clameurs, pleurant et frappant à toutes les portes où elle espère trouver quelque secours, implorant la protection de la très-sainte Vierge et de tous les saints, et les conjurant de lui venir en aide; elle n'a plus ni paix ni tranquillité, et il lui semble

qu'elle ne vit point tant qu'elle se voit privée du trésor qu'elle cherche. En proie aux plus vives angoisses, elle se présente enfin devant la Majesté divine, et, empruntant le langage du Lépreux de l'Évangile, elle lui dit :

Seigneur, si vous le voulez , vous pouvez me purifier de toutes mes fautes dans le creuset de votre amour; si vous le voulez, vous pouvez dans un instant enrichir une pauvre misérable ; si vous le voulez, avec une seule étincelle de votre amour vous pouvez me rendre la plus heureuse et la plus fortunée du monde. Dites-moi, que vous en coùtera-t-il? en quoi la gloire de votre maison en souffrira -t- elle? qu'aurez -vous à perdre de vos trésors? Pourquoi, Seigneur, vous qui êtes un océan de libéralité et de richesses, pourquoi tardez-vous, dans votre colère, à répandre sur moi vos miséricordes? Est-ce que ma malice l'emporterait sur votre bonté ? est-ce que mes péchés auraient plus de puissance pour me condamner que votre clémence pour me pardonner ? Ah ! s'il vous faut du repentir et de la douleur, me voici; j'ai tant regret de vous avoir offensé, que j'aimerais mieux êlre mort mille fois que d'avoir commis un seul péché contre vous. S'il vous faut une expiation, voici mon corps, Seigneur, faites tomber sur lui tout le poids de votre colère; mais ne me refusez pas votre amour. Que je vous aime, Seigneur mon Dieu , vous qui êtes ma force, mon courage ,

ma consolation, mon salut, mon soutien et mon espérance. Je n'aime que vous, je ne désire que vous, je n'ai d'autre refuge que vous, parce que seul vous êtes mon principe et ma fin. Les choses de cette vie ne sauraient me satisfaire : elles n'ont ni goût, ni fermeté, ni stabilité. En dehors de vous je ne vois que pauvreté, qu'eaux troubles et bourbeuses, qui augmentent la soif, bien loin de l'apaiser. Seigneur, je ne veux aimer que vous seul, je ne me sens d'affection que pour vous seul. « Seigneur, je chercherai toujours votre présence, « ne me cachez point votre visage. » (Ps. xxvi, 8,9.)

C'est ainsi quà l'exemple de la pieuse Chananéenneou de l'Ami importun de l'Évangile, lame en proie à un désir violent et sous l'influence de l'amour même ne cesse pas de crier vers Dieu, et de l'appeler à son secours. Mais un excellent moyen dans ce cas, c'est de se tenir dans l'esprit et dans les sentiments des pauvres qui mendient, ainsi que faisait David, lequel se considère tantôt comme un orphelin , tantôt comme un malade , tantôt comme un mendiant, tantôt comme un hommt» abandonné de tous, et de s'adresser humblement à Dieu en lui demandant l'aumône. Que dis— je? il ne faut pas se contenter d'imiter la persévérance et l'obstination de ces malheureux, il faut encore les imiter dans leurs diverses allures. Voyez, en effet, de quelle manière ils ont soin d'étaler

leurs plaies: comme ils s'en vont boiteux, malades, souffrant la faim, le froid, la chaleur, supportant les incommodités du jour et de la nuit, cherchant çà et là quelque peu de nourriture, et attendant des jours entiers un chétif soulagement, qui le plus souvent n'arrive pas. Or, s'ils font tout cela pour obtenir un morceau de pain , que ne devons-nous pas faire, nous, pour obtenir le Pain des anges , qui est tout à la fois la nourriture et le soutien de nos âmes? Voyez encore comment ils connaissent les lieux où ils ont le plus de chance d'être accueillis , comme sont, par exemple, les églises et les maisons des personnes charitables, et avec quelle assiduité ils s'y rendent. Et nous aussi, mendiants spirituels, commençons par rechercher le silence et la solitude, où nous pourrons plus facilement prier Dieu et lui demander l'aumône ; après quoi frappons à la porte des saints , qui nous représentent les riches miséricordieux, et supplions-les de nous venir en aide. Si parfois les mendiants possèdent quelque chose, ils se gardent bien de le montrer: ce qu'ils montrent, ce sont leurs plaies, ce sont leurs membres tombant en pourriture, afin d'exciter la compassion de ceux qui peuvent les secourir : c'est ainsi que dans la prière , loin de tirer vanité de nos richesses , comme faisait le Pharisien orgueilleux , nous devons, au contraire, à l'exemple du Publicain, nous contenter d'exposer les plaies et les

misères de nos péchés, afin d'attirer sur nous la miséricorde divine. Enfin , de même que les mendiants ne font autre chose tous les jours, depuis le matin jusqu'au soir, que s'en aller de porte en porte , et tirer parti de toutes les occasions qui se présentent; ainsi faut-il que nptre vie soit une oraison continuelle, que nous profitions de tout pour exciter nos désirs , renouveler nos demandes et tenir nos cœurs élevés vers Dieu. Lorsqu'il nous arrivera d'arrêter nos yeux sur la beauté de ce monde et sur les perfections des créatures qu'il renferme, nous comprendrons, dit le Sage, « com- « bien est plus puissant et plus fort Celui qui les « a faites » (Sag., xiii, 5), combien nous devons 1 admirer et l'aimer davantage, et cela nous portera à lui demander son amour avec beaucoup plus d'instance. Lorsque nous apercevrons quelque objet difforme, nous nous souviendrons qu'il n'y a rien de plus difforme qu'une âme privée de l'amour de Dieu, et nous supplierons le Seigneur de nous préserver de cette difformité. Enfin nous nous accoutumerons à voir dans les créatures qui sont au ciel et sur la terre autant de bienfaits de Dieu , autant de preuves de sa bonté et de sa perfection infinies , et nous nous imaginerons que toutes nous exhortent et nous convient à l'aimer, et à nous attacher à lui pour toujours.

Mais pour cela il est bon d'avoir à sa disposition quelques formules de prières très-courtes et très-

dévotes , que Ton sache par cœur, et dont on fasse usage , afin de demander à Dieu son amour, et de s'exciter à l'aimer toujours plus. Les prières tirées des sainles Ecritures sont très-propres à attirer ce feu céleste, et l'on en trouvera plusieurs à la tin de ce livre. Il est vrai de dire néanmoins que celles qui sont dictées au cœur par le désir et la faim de la grâce qu'il sollicite sont plus efficaces. En effet, dit saint Bernard, « la dévotion est le langage de l'âme : plus l'aine sera dévote, mieux elle saura faire valoir ses droits, et mieux elle saura exposer à Dieu ses besoins; mais quand la dévotion lui manque, il faut nécessairement qu'elle ait recours à la prière vocale. » Saint Augustin assure que dans ce cas ce moyen est le plus sur, et voilà pourquoi il a composé plusieurs oraisons qui se trouvent dans son Manuel.

Tel est donc le premier exercice d une âme qui est embrasée du désir d'aimer Dieu. Les Maîtres de la vie spirituelle nous le recommandent d'une manière toute particulière, comme étant trèspropre à nous Lire acquérir la charité dans toute sa perfection. En effet, quoique la charité puisse s'accroître et se perfectionner de bien d'autres manières, elle s'accroît et se perfectionne principalement par ses propres actes, qui consultent dans l'exercice même de l'amour divin, et cela d'autant mieux que ces actes sont plus fervents et plus énergiques. De même qu'un grand coup

•le marteau appliqué sur un clou l'enfonce beaucoup plus profondément que ne feraient une multitude de petits coups; ainsi un seul acte de chante généreux et énergique contribue beaucoup plus a augmenter la charité qu'une foule d'actes tiedes et sans vigueur. Ce n'est pas que ceux-ci ne pussent pas amener à la longue quelque bon résultat, mais, comme la tiédeur engendre la tiédeur, il est grandement à craindre que l'excès de négligence ne finisse par nous faire perdre tout a fait la charité ; et certes on doit à tout prix éviter ce malheur. Cela ne détruit point ce que nous avons dit en parlant des désirs et des oraisons qui partent d'un cœur tout embrasé d'amour car comme ce sont des actes de charité, ou tout au moins des actes qui s'en rapprochent le plus possible, ils contribuent puissamment à notre avancement spirituel , et c'est la raison pour laquelle les Théologiens mystiques ne cessent de nous les recommander.

§ il.

Un recueillement des sens et de l'embarras que cause la multitude des affaires.

Mais ce n'est pas tout de prier; pour que la prière soit faite avec attention et dévotion, il faut savoir recueillir ses sens, et en particulier ses yeux et ses oreilles, parce que sans cela nous

nous perdons au milieu de mille pensées inutiles, qui de toutes parts font irruption dans notre âme. Efforçons-nous donc de rentrer en nous-mêmes, en nous éloignant autant que possible de toutes les affaires qui ne sont pas absolument indispensables, et en tenant nos sens et toutes nos facultés sous le joug, de telle sorte que nous puissions élever librement nos cœurs vers Dieu, et n'avoir plus d'autre occupation que celle-là. C'est à quoi nous invite saint Anselme, lorsqu'il nous dit: « Allons, pauvre et misérable créature, sachez un peu mettre de côté vos occupations, et vous soustraire à l'inquiétude de vos pensées! Bannissez loin de vous les soucis qui vous accablent, les distractions qui vous fatiguent, et recueillez-vous profondément afin de vaquer à Dieu et de vous reposer en lui ! Suspendez pendant quelque temps vos œuvres extérieures ; réprimez les écarts de votre imagination ; opposez-vous aux raisonnements de l'esprit tout comme aux mouvements capricieux de la volonté , et disposez votre âme à entrer en commerce avec Dieu ! Prenez garde néanmoins que vos ennemis ne se moquent point de vos sabbats, c'est-à-dire du repos que vous trouverez dans la contemplation ! Donnez-vous à Dieu de telle façon que , non-seulement vous le voyiez par l'intelligence, mais que vous le goûtiez par la volonté , et après cela il ne vous en coûtera plus rien de mépriser toute chose pour lui ! » Car,

comme dit Richard de Saint-Victor, « on ne conçoit de dégoût des biens extérieurs qu'autant que l'on goûte les biens intérieurs, et on ne goûte les biens intérieurs qu'autant qu'on se détache peu à peu des biens extérieurs. » Il faut donc que nous détournions notre cœur de l'affection des choses extérieures pour l'amener à l'affection des choses intérieures, et de l'affection des choses intérieures à celle des choses supérieures, afin que désormais toutes nos pensées et tout^ notre conversation soient avec Dieu , but réel de tous ceux qui aspirent à la perfection.

Des jeûnes, des disciplines et autres austérités.

Les prières accompagnées de peines , de disciplines et d'autres mortifications corporelles, sont toutes-puissantes auprès de Dieu, ainsi que l'Ange le révéla jadis au prophète Daniel. En effet, comme Ta fort bien dit une sainte Personne, « ce qui ne coûte rien n'est rien, » et, par conséquent , ce qui est quelque chose doit coûter beaucoup ; soit que l'on considère l'excellence qui caractérise les dons de Dieu, soit que l'on ait égard à la garantie qu'ils offrent à l'homme, il ne convient pas que ce qui doit être conservé avec tant de soin, soit abandonné à vil prix. « Celui qui a reçu un bienfait

sans Tavoir désiré, dit Eusèbe d'Éinèse , ne le conservera pas longtemps, et quant à la grâce, je la regarde comme en grand péril, lorsqu'on ne la cherche pas avec diligence. » Dans l'ordre que Dieu a établi, il faut qu'il y ait proportion entre la cause et l'effet , entre les moyens et la fin , entre la forme et les dispositions qu'elle exige ; or, comme la fin que nous nous proposons, la forme à laquelle nous visons, n'est autre que d'entrer en possession de Dieu , par le moyen de l'amour , il est clair qu'il n'y a ni soins, ni efforts, qui puissent lui être comparés. Tâchons donc de proportionner notre ferveur à une telle grâce, et nos travaux à une telle récompense. Le Seigneur ne veut pas que l'on méprise ses dons , et bien que dans certaines circonstances il les accorde à ceux qui ne les lui demandent pas, et qu'il réveille ceux qui sont endormis (comme cela se voit par l'exemple de saint Paul et de quelques autres), il n'en est pas moins vrai de dire qu'en général il ne les donne qu'à ceux qui les cherchent dans la vérité. Or ceux-là ne les cherchent pas dans la vérité, qui ne savent ce que c'est que de mortifier leur esprit et leur corps. Les grâces de Dieu ne sont pas destinées à lame seulement, elles ont pour objet l'homme tout entier; et, par conséquent, il est juste que le corps et lame travaillent de concert à les obtenir : lame , par de bons et saints désirs; le corps, par des pénitences et des morti-

fications ; de telle façon , qu'après avoir pris part Fun et l'autre au même travail, ils aient aussi part à la même récompense.

Celui qui désire l'amour de Dieu, n'a pas plutôt compris cette vérité , qu'à l'instant et de luimême, il embrasse les jeûnes, les cilices, les disciplines, les veilles, et toute espèce d'austérités et de mortification; la joie qu'il éprouve est si vraie> qu'il ne sent plus ni peines, ni fatigues, et que, tout occupé du fruit qu'il attend, du but qu'il se propose (qui est l'amour de Dieu), ses travaux lui paraissent aussi légers que ceux de Jacob, quand, par amour pour Rachel, il servit le père de celle-ci pendant sept années consécutives.

§ IV

Des œuvres de miséricorde.

Il n'oublie pas non plus qu'en tout ceci l'essentiel est de plaire à Dieu et d'accomplir sa sainte volonté. Car « les yeux du Seigneur sont ouverts « sur les justes : ses oreilles sont attentives à leurs « cris.» (Ps. xxxiii, 16.) Rien n'est plus naturel au Seigneur que d'aimer ceux qui l'aiment, d'écouter ceux qui l'écoutent, et de se rendre aux désirs de ceux qui font sa volonté. Le chrétien dont nous parlons sait que, de toutes les œuvres agréables à Dieu, celles qu'il nous recommande de préférence, c'est

de secourir les pauvres, de servir les malades, de visiter les affligés, et de venir au secours des faibles ; que c'est à lui que s'adressent nos bienfaits, et que tout ce que nous ferons, c'est pour lui que nous le ferons. La pensée qu'il a, en quelque façon, le Seigneur sous la main, dans la personne de ses créatures, le remplit de joie, et il regarde comme une très-grande grâce, comme un coup de Providence, qu'il y ait des pauvres sur la terre, des pauvres en qui le Seigneur réside , ce qui lui permettra de servir, de recevoir sous son toit, Celui delà bonté duquel il peut tout se promettre. Alors il ne se borne pas à considérer la personne des pauvres ; il ne voit pas seulement les pauvres dans les pauvres; mais il voit Celui qu'ils représentent, et c'est ce qui le rend si prompt à les servir, soutenu qu'il est par cette parole, dont la foi lui explique le sens:« Ce que vous avez fait à l'un de « ces plus petits d'entre mes frères, c'est à moi « que vous l'avez fait. » (Matth., xxv, 40.) Il agit en cela comme ceux qui, étant en instance auprès d'un roi de la terre , regardent comme une bonne fortune d'offrir l'hospitalité à quelqu'un de ses favoris, persuadés que, par son entremise, ils obtiendront ce qu'ils demandent; et, s'il accueille les pauvres de Jésus-Christ, c'est que par eux il peut prétendre à toutes les faveurs et à tous les

avantages.

Pour cela, il n'est pas nécessaire d'être riche:

le pauvre qui a le désir de faire une bonne œuvre devient riche, en ce sens qu'il a recours à mille industries, dont quelques-unes finissent toujours par réussir. On dit d'un joueur, que l'argent ne lui manque jamais, parce que l'extrême envie qu'il a de contenter sa passion, le lui ferait tirer des entrailles mêmes de la terre . On en peut d ire autant de celui qui a une bonne œuvre en vue; quelque pauvre qu'il soit, il trouve toujours le moyen dVn venir à bout; et si l'argent lui manque, il ne balance pas à payer de sa personne, ce qui quelquefois vaut mieux que l'argent.

De l'amour que l'on doit avoir pour la pauvreté, les persécutions et les mépris.

L'amour naît de la ressemblance; or ce qui établit la plus grande ressemblance entre Dieu et Thomme, et par conséquent ce que Dieu aime le plus dans l'homme, c'est de le voir souffrir, pour son amour, toute espèce d'angoisses, de persécutions, d'injures et de privations. Aussi, quand une Ame s'est une fois convaincue que toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'un immense océan de fatigues, de douleurs, de misères et de contradictions, elle désire naturellement toutes ces choses, et souvent elle les désire avec bien plus • l'ardeur que les personnes du monde ne désirent.

l'argent ou le repos. Nous en trouvons un exemple dans la vie de saint François, qui aima, dit-on, la pauvreté, comme jamais avare n'aima les richesses; et dans celle de saint Dominique, qui, dit-on encore, soupirait après le martyre, comme le cerf altéré , après une fontaine d'eaux vives; et qui, non content de cela, désirait un martyre pour chacun de ses membres, afin d'avoir un plus grand nombre de traits de ressemblance avec Jésus-Christ.

Je n'ignore pas que c'est là un degré de perfection auquel p<ni de chrétiens sont appelés; mais je tiens néanmoins à le proposer à tous indistinctement; dans la pensée que, a la vue de ces grands exemples, chacun se sentira porté à redoubler d'efforts, et cela d'autant plus, que les souffrances auxquelles on se prête volontairement, sont toujours très- faciles à endurer. On dit du crocodile, animal fort dangereux, qu'il fuit quand on l'attaque, et qu'il attaque quand on le fuit; la même chose peut se dire des peines et des afflictions de cette vie; elles fuient et disparaissent, quand on les affronte résolument pour l'amour de Dieu; mais elles reviennent et se redressent de toutes leurs forces, quand on a l'air de les craindre; c'est qu'en effet elles n'ont rien d'effrayant en elles-mêmes, et que le mal vient uniquement de la répugnance de notre volonté.

Le serviteur de Dieu qui s'est bien pénétre

de cette vérité , méprise ce que le monde estime , et foule aux pieds ce que le monde adore ; insensible aux plaisirs, aux honneurs et aux richesses, il n'a pas d'autre désir que d'être honni et méprisé pour l' amour de Jésus-Christ; il ne conçoit le repos qu'au milieu des abaissements , et il doute même de son amour, tant qu'il n'a pas été éprouvé par la tribulation. Il se plaît dans le dénûment, et il abhorre l'abondance; il rejette tout ce qui est superflu, quand il le peut, et quand il ne le peut pas , il gémit ; peu lui importe la position qu'il occupe, il sait toujours pratiquer la pauvreté , en renonçant à ce qui est inutile , et en se contentant du nécessaire. On dit qu'en Egypte, les chiens qui vont au Nil , pour se désaltérer, ne boivent qu'à traits interrompus et en courant, par crainte des serpents et des autres animaux venimeux qui se tiennent cachés sous ses eaux. C'est précisément de la même manière que les serviteurs de Dieu en usent par rapport aux choses de la vie; ils n'en prennent jamais que fort peu et à la hàt*' , et ils ne redoutent rien tant que de s'y attacher outre mesure.

§ VI

De la paix du cœur et de la confiance en Dieu.

Quand , d'un côté , Pâme a pris la résolution de renoncer et de mourir au monde, de ne jamais adorer des dieux étrangers , de ne jamais attendre d'eux aucun secours (parce qu'elle n'a pas la prétention de recueillir là où elle n'a point semé, ni de recevoir là où elle n'a point donné) , et que, d'un autre côté, elle voit la vie humaine sujette à tant de nécessités et de misères, ayant besoin, pour se maintenir, de tant de soutiens et d'appuis, il ne lui reste plus d'autre ressource, que de mettre sa confiance dans Celui pour l'amour duquel elle a tout laissé, et de croire qu'il est si bon, si fidèle, si attentif aux intérêts des siens, qu'il lui tiendra lieu de toutes choses. En agissant ainsi , il ne lui vient pas un moment dans la pensée qu'elle soit abandonnée; au contraire, elle se sent d'autant plus en sûreté, qu'elle a rencontré un défenseur sur la puissance duquel on peut compter davantage. La lecture des Psaumes et des saintes Écritures la remplit de consolation, parce qu'il y a peu de chapitres où Dieu ne promette ses grâces, ses faveurs et le secours de sa providence à ceux qui espèrent en lui , à la condition, pourtant, qu'ils ne le tenteront point,

qu'ils veilleront , qu'ils travailleront et qu'ils feront tout ce qui dépendra d'eux. Inaccessible à la crainte , elle se trouve donc riche au milieu de la pauvreté, contente au milieu du besoin, ferme au milieu du danger, calme au milieu des contradictions , et. elle dit avrec 1 Apôtre : « Je sais à qui « je me suis confié , et je suis sûr qu'il est puis- « sant, pour garder mon dépôt jusqu'à ce jour. » (II. Tim., i, 12.) Que si parfois elle se trouve en présence des difficultés et des peines, elle lève les « yeux vers les montagnes, d'où lui viendra le « secours » (Ps. cxx, 1) ; elle se rappelle que « Celui qui garde Israël ne dormira point et ne « s'assoupira point » (Ibid., 4) , et elle dort ellemême tranquillement à l'ombre de ses ailes.

C'est ainsi que la vertu d'espérance procure à l'âme la paix du cœur, qui est la disposition la plus propre pour arriver à l'union et à la contemplation divine; et la certitude où elle est que, quoi qu'il arrive, Dieu lui viendra en aide, et la tirera de la fange, l'empêche de s'inquiéter, de s'affliger de se répandre par la terre dÉgypte pour y chercher de la paille, en un mot, de se détourner de son amour. Les méchants, au contraire, ne connaissent point cette paix, parce que leur cœur, ne se confiant plus en Dieu, est emporté parles objets extérieurs , qui les troublent et les agitent.

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