‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 157 sur 170 · II · texte numérisé non relu

II

De la crainte de Dieu.

Mais à cette humilité et à cette confiance il faut que nous joignions un autre sentiment dont le principe est le même , je veux dire une sainte et religieuse frayeur, en pensant combien nous sommes nus, pauvres, misérables, fragiles, sujets à mille chutes et incapables de nous tenir debout, si nous nous éloignons de Dieu un seul instant. C'est ce que nous recommande l'Apôtre, lorsqu'il dit : « Opérez votre salut avec crainte et tremble- « ment ; car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir « et le faire selon sa bonne volonté. » (Philip., n , 12, 13.) Tenez- vous toujours dans la crainte, semble-t-il dire , et ayez grande attention de ne pas offenser les yeux du Seigneur, puisque vous ne pouvez lui échapper et que votre sort dépend entièrement de lui. Supposez un homme qui du haut d'une tour serait suspendu par une corde au-dessus d'un abîme profond ; de quel sentiment de terreur ne serait il point saisi? comme il se montrerait souple , soumis et courtois envers relui qui tiendrait ainsi sa vie entre ses mains ; comme il se garderait bien de faire ou de dire

quelque chose qui put lui être désagréable ! eh bien ! c'est là précisément notre position vis-à-vis de Dieu. Dieu nous tient suspendus au fil de sa providence , et nous devons d'autant plus trembler d'offenser ses regards , qu'il est libre de nous faire tout le bien ou tout le mal qu'il voudra.

Cette crainte salutaire doit nous accompagner partout, non-seulement dans les actions ordinaires de la vie, mais même dans nos exercices de piété. Plus nous nous sentirons de ferveur et de dévotion, plus nous aurons part aux grâces du Seigneur, et plus, en pensant à la majesté de Celui en présence duquel nous sommes et avec lequel nous traitons, nous aurons sujet de nous humilier, de nous recueillir, de nous confondre et de trembler, à l'exemple de saint Augustin, qui avait appris, dit-il, à a se recueillir devant Dieu avec tremblement. »

De la pureté d'intention que l'on doit apporter à ses eiercices de piété.

Un point essentiel, c'est que nous nous rendions bien compte de l'intention qui préside à nos exercices de piété. Il arrive assez souvent que le Seigneur visite les siens en leur accordant de grandes consolations, et en leur faisant sentir l'abondance de sa merveilleuse douceur; or l'a-

mour-propre, qui est avide de toute espèce de plaisir, n'a pas plutôt goûté ce pain céleste, qu'à tout prix il veut se le procurer, et cela moins par égard pour Celui qui le donne, que pour satisfaire son propre goût et ses propres inclinations, tout comme il le ferait pour n'importe que] autre objet qui lui serait agréable. Il faut avouer que ce n'est pas là chercher Dieu, mais que, sous prétexte de chercher Dieu, c'est purement et simplement se chercher soi-même ; c'est travailler pour soi et pour son repos , c'est jeûner pour assouvir son appétit, faire beaucoup plus cas du don que de Celui qui en est l'auteur; c'est enfin abuser des bienfaits de Dieu , puisqu'au lieu de les faire servir à sa gloire, on ne craint pas de se les approprier; et quoiqu'il n'y ait pas toujours de péché en cela il y a assurément toujours beaucoup d'imperfection Que penseriez- vous d'un homme auquel vous auriez confié un message, et qui, après s'être assis a votre table et avoir touché votre argent, s'en irait bel et bien se promener sans s'occuper de votre affaire? Je vous le demande, n'est-ce pas là la conduite de ceux qui, ayant reçu des -laces particulières du Seigneur, au lieu de s'en servir pour s'exciter à l'aimer et à pratiquer la vertu, ne songent, au contraire, qu'à en tirer vanité, et se reposent quand il faudrait aller eu avant? Cela a lieu si secrètement, que souvent celui qui est victime de cette illusion n'en a pas le •

moindre soupçon; il voit que l'œuvre qu'il fait à l'extérieur est bonne, et il demeure persuadé qu'il en est de même de son intention : tant l'amourpropre est subtil, et tant il se glisse partout sans que l'on s'en aperçoive !

L'homme qui aime véritablement Dieu doit se tenir en garde de ce côté, rectifier son intention et tâcher de chercher Dieu pour Dieu avec toute la sincérité et la pureté dont il est capable, et croire que le plus sûr moyen de le trouver est de le chercher de cette manière. « Si nous ne voulons pas chercher le Seigneur inutilement, dit saint Bernard, cherchons -le en vérité; cherchons -le avec persévérance ; ne cherchons pas autre chose par lui ou avec lui, et ne le quittons jamais pour quoi que ce soit. » A ces conditions il peut bien se faire que le ciel et la terre périssent ; mais assurément si nous cherchons nous trouverons , si nous demandons nous recevrons, et si nous frappons à la porte on nous ouvrira.

Si vous voulez savoir maintenant quelle est la tin que vous devez vous proposer dans vos exercices, je vous dirai que c'est d'observer les commandements de Dieu, d'accomplir sa volonté, de renoncer à la votre, de bannir de votre cœur l'amour-propre et d'y introduire l'amour divin, de mortifier vos appétits , de vous avancer dans la vertu, de chercher à travailler plus que les autres, de vous regarder comme le dernier de tous; enfin,

comme l'amour-propre est la source de tous les maux, de déclarer à celui-ci une guerre à outrance , en employant contre lui les grâces et les consolations divines; ce qui vous permettra alors de les désirer, de les rechercher sans courir les dangers dont nous parlions tantôt. Du reste, pour que ces consolations vous soient profitables, il faut que vous vous teniez dans une sainte indifférence , également disposé à les recevoir et à en être privé, vous remettant entre les mains de Dieu et acceptant avec reconnaissance tout ce qu'il lui plaira de vous envoyer, persuadé qu'il nous aime bien plus que nous ne nous aimons nousmêmes, qu'il sait mieux ce qui nous convient que nous ne le savons nous-mêmes, et qu'il tient beaucoup plus à donner que nous ne tenons à recevoir. C'est là un point très-important, et sur lequel j'appelle toute votre attention.

§ IV

De la discrétion que l'on doit apporter à ses exercices de piété.

Partout, dans la pratique de la mortification comme dans les autres exercices spirituels, la prudence et la discrétion sont nécessaires. Il y a des personnes sur lesquelles le Seigneur a répandu ses dons avec grande abondance, et qui, après avoir goûté les douceurs célestes, en sont tellement éprises , et recherchent avec tant d'ardeur

les moyens de se les procurer de nouveau, « qu'elles oublient démanger leur pain »(Ps. ci, 4), c'est-à-dire qu'elles oublient leur faiblesse naturelle , et ne pensent plus à lui accorder la nourriture, le sommeil et tout ce qui est nécessaire pour la soutenir. Or, qu'arrive-t-il? c'est quelles ruinent leur santé, et qu'au bout de quelque temps elles ne sont plus bonnes à rien. Ces personnes-là devraient user de plus de discrétion, et ne pas tenter Dieu en exigeant qu'il leur conserve par un miracle ce qu'il leur est très-facile de conserver elles-mêmes par une foule de moyens qui sont à leur disposition. Ce n'est pas seulement au moment de la tempête que les marins sont exposés à périr, c'est aussi dans le -calme, quand celui-ci se prolonge outre mesure ; on peut en dire autant des chrétiens : souvent, faute de prudence et de retenue , ils se perdent , alors qu'ils semblent voler à pleines voiles vers la perfection. On ne saurait trop louer la ferveur : la diligence enfante des merveilles; mais en toutes choses l'excès est dangereux. Contentons - nous donc de manger notre pain au poids, et de boire à la fontaine céleste avec mesure; car la gourmandise est aussi à craindre dans l'ordre spirituel que dans l'ordre naturel. Je dis ceci pour ceux qui reçoivent les grâces d'en haut à pleines mains, et non pas pour ceux qui ne les reçoivent que peu à peu , et comme qui dirait goutte à goutte.

La discrétion est encore nécessaire dans une foule d'autres circonstances, mais particulièrement lorsqu'il s'agit de ses exercices et de ses résolutions. Saint Bernard va jusqu'à dire que l'on doit mettre beaucoup plus de soin à cacher ses vertus qu'à cacher ses vices, tant pour se préserver du danger de la vaine gloire, qui est tout à la fois si commun, si funeste et si difficile à voir, que pour couper court aux jugements et aux contradictions du monde. Le monde, en effet, est l'ennemi de la vertu; il voudrait qu'il n'y eût pas de vertu, ou du moins, si la vertu existe, qu'il fut impossible de la découvrir, parce que sa seule vue 1 offusque.

De la persévérance que l'on doit apporter à ses exercices de piété.

Le dernier avis regarde la persévérance que nous devons apporter à nos exercices pieux, si nous voulons parvenir au but que nous nous sommes proposé dès le commencement. En effet, nous avons pris à tâche de mener à bonne fin deux œuvres extrêmement difficiles et tout à fait au-dessus de nos forces : la première, de bannir de notre âme l'amour-propre avec tout le cortège (fui l'accompagne, et la seconde, d'y introduire l'amour divin; en d'autres termes, d'y détruire le règne du péché originel, que nous apportons avec

nous en naissant, pour le remplacer par le règne de Dieu, qui nous vient du dehors. Or c'est là ce qui s'appelle déclarer la guerre à la nature corrompue, qui est la chose du monde la plus difficile à vaincre. Nos inclinations naturelles sont tellement fortes, que nous avons beau les repousser, elles reviennent presque instantanément; elles ont leurs racines dans nos propres humeurs, et, quel que soit le soin que nous mettions à en couper les branches, elles repoussent toujours. On peut les comparer à un chien affamé que Ton chasse d'une porte à coups de bâton , et qui rentre aussitôt par une autre. Si vous prenez une pierre, et que vous la soumettiez à l'action du feu, elle perd sa dureté et jusqu'à son nom : ce n'est plus une pierre, c'est de la chaux; mais si, après cela, vous délayez cette chaux en la mélangeant avec du sable, elle reprend ses qualités premières, tant est puissante la force de la nature : eh bien ï la nature de l'amour- propre n'est pas moins forte; et poar vaincre cette inclination, qui est la plus violente de toutes celles qui sont en nous, il faut beaucoup d'attention de notre part, et beaucoup de grâcea de la part de Dieu.

Après tout, il n'y a rien au monde de si ardu qui ne finisse par céder devanl la persévérance aidée de la grâce divine. A forer d'ajouter pierre sur pierre, quel esl l'édifice si vaste que 1 on Q a cùève point? à force de mettre un pas devanl

l'autre, quel est le chemin si long dont on ne voie point le terme? L'ouvrier qui se propose de tailler une cuve dans le marbre, n'enlevât- il à chaque coup de marteau que la grosseur d'une tête d'épingle, vient toujours à bout de son œuvre; mais si la persévérance toute seule amène de si beaux résultats, quels résultats ne sera-t-on pas en droit d'attendre de la persévérance et de la grâce réunies?

Persévérons donc dans le dessein que nous avons formé ; soyons fidèles à toutes nos bonnes résolutions, à tous nos exercices pieux; prions avec dévotion et même sans dévotion , et nous ne tarderons pas à recueillir le fruit de nos peines, et nous nous sentirons animés chaque jour d'un courage nouveau. Il est plus facile de continuer ses exercices , que de les reprendre quand on les a interrompus; car lorsque le cœur s'est accoutumé à s'occuper de Dieu et des choses de Dieu, l'habitude lui devient comme une seconde nature , et il trouve du plaisir là où auparavant il ne rencontrait que difficulté. S'il arrive que les affaires, les maladies, les sécheresses viennent nous fatiguer et nous détourner de notre chemin , une fois la bourrasque passée, remettons-nous en route, et, sans nous laisser abattre par les contradictions, souvenons-nous que le Seigneur est un abîme de miséricorde, qu'il connaît parfaitement notre faiblesse, et que, le perdrions-nous de vue

mille fois , il ne se dérobera jamais entièrement à nos recherches.

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