CHAPITRE VII
Des principales marques auxquelles on peut connaître les progrès que l'on a faits dans la vie spirituelle.
Si nous n'étions pas retenus par les bornes qui sont prescrites par un simple Mémorial, il nous serait facile de donner beaucoup plus de développement au sujet que nous traitons ; mais nous pensons en avoir dit suffisamment pour l'instruction des personnes qui visent à la perfection de la charité , et nous ne nous étendrons pas davantage sur cette matière. Cependant, comme il peut se faire que quelques-unes d'entre elles désirent se rendre compte des progrès qu'elles ont faits, nous allons leur en signaler les principales marques, qui sont au nombre de quatre.
La première marque à laquelle on reconnaît que l'on a fait des progrès dans la charité, c'est quand on se sent un goiït prononcé pour les choses de Dieu (et surtout pour le commerce avec Dieu) ; de telle sorte que non-seulement pendant le temps de l'oraison, mais en tout temps et au milieu de tous ses exercices, on pense à lui, on le cou-
temple avec une humble et amoureuse attention , et qu'en dehors de là on n'éprouve qu'une sorte d'ennui insupportable. Tel était l'amour de cette Vierge que l'Église célèbre, en disant que « ni jour ni nuit elle ne suspendait ses entretiens avec Dieu , et qu'elle faisait de l'oraison son occupation continuelle. »
La seconde marque, c'est quand, par amour pour Dieu , on se sent pris d'un vif désir d'affliger et de maltraiter son corps par les jeûnes, les cilices, les veilles, les disciplines et une foule d'autres mortifications. Il y a là une preuve évidente que l'amour de Dieu prend le dessus sur l'alnour-propre, parce qu'en général les personnes qui s'aiment elles-mêmes étant toujours très-peu portées à se traiter avec rigueur, les saints seuls, du moins ceux d'entre eux qui ont l'âge et les forces suffisantes, ne craignent pas de se livrer à ces excès d'une haine que l'on peut appeler \éi ilablement sainte.
La troisième marque , c'est quand on éprouve un grand zèle et une grande charité à l'endroit du prochain; qu'on s'applique de toutes ses forces à lui venir en aide; qu'on lui témoigne son affection el sa tendresse par des paroles et <\^ œuvres telle», que ceux qui en sont témoins son! obligés de dire avec les magiciens de Pharaon : « Le doigt « de I)i«*u es! i<-i.» (Ëxod., vin, 19.) Cette manière dagjr avec le prochain ne se rencontre
guère parmi les hommes , et au lieu de l'attribuer à la chair et au sang, il faut la regarder comme l'ouvrage de l'Esprit de Dieu, dont la douceur commence à se faire sentir à l'àme. Or, que ce soit là une marque des progrès que l'on fait dans la charité, nul ne saurait en douter : l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont deux actes qui procèdent d'une même habitude, comme deux branches qui procéderaient d'une même racine ; or, si l'un croît, parce que la racine commune a pris plus de développement, il faut de toute nécessité que l'autre croisse à son tour; ce dont on juge naturellement par les fruits qui en résultent.
La quatrième marque, c'est quand on se sent une envie irrésistible de souffrir toute espèce de peines, de privations, de persécutions, d'outrages, de mépris pour Dieu, et même de donner sa vie et de répandre son sang pour son amour. Il V a divers degrés dans la charité, les uns plus hauts, les autres plus bas; mais je n'en connais pas de plus haut que de sacrifier sa vie, son honneur et sa fortune pour l'amour de Dieu. En effet, comme ce sont là les choses auxquelles l'amourpropre s'attache de préférence, il est certain que du moment que nous nous résignons à les perdre, que dis-je? que nous avons un vif désir de les perdre, l'amour- propre vaincu cède la place à l'amour de Dieu, dont le règne s'établit désormais sur les débris de nos anciennes idoles.
Telles sont les quatre marques principales auxquelles on connaît la perfection de la charité, et qui se rencontrent assez fréquemment chez les personnes nouvellement converties. Dans les commencements, Dieu leur accorde une grande abondance de larmes, des grâces et des bénédictions de toute espèce; mais il en est peu qui sachent conserver ce trésor, et mener à bonne fin ce qu'elles avaient entrepris. Après avoir donné les plus belles espérances, on les voit se relâcher dans leurs exercices de piété , soit par négligence, soit par quelque orgueil secret , soit à cause de la multitude d'affaires où elles se trouvent engagées, et qui leur dessèchent l'esprit, soit encore par suite de longues maladies qui les empêchent de reprendre leur ancienne ferveur, soit enfin par la trop grande ambition qu'elles ont de savoir et d'apprendre, qui leur fait mettre de côté la dévotion. Comment ce leur cœur n'en serait- il point u flétri , » pour emprunter l'expression du Prophète , « puisqu'elles oublient ainsi leur nourrice ture? » (Ps. ci, 4.) Que chacun veille donc sur soi, en se rappelant ces paroles de l'Apocalypse (ni, 11) : ce Garde ce que tu as, de peur que ce quelque autre ne reçoive ta couronne. »
Ceux qui auront suivi ce conseil marcheront de vertus en vertus, jusqu'à ce qu'ils arrivent enfin au sommet de la perfection , où il leur sera donné d»' jouir de ces trésors que l'œil n'a jamais vus,
que l'oreille n'a jamais entendus et que le cœur de l'homme ne peut contenir. Quant à ceux qui l'auront repoussé, outre quon les dépouillera de ce qu'ils avaient reçu, ils se verront condamnés à une sécheresse de cœur effroyable; ils pleureront en pensant aux biens qu'ils ont perdus par leur faute, et lorsque l'envie de les recouvrer leur viendra, ils trouveront porte close. C'est ainsi que, dans sa justice, Dieu punit l'abus que l'on fait de ses faveurs, abus qui d'ordinaire rend cent fois pire celui qui se le permet, et qui, s'il faut en croire l'Ecclésiastique (xxvi , 27) , est un signe à peu près certain de réprobation ; car, dit-il, « Dieu a réservé pour le glaive celui qui « passe de la justice au péché. »