CHAPITRE IX Considérations tirées des bienfaits de Dieu
En général, le souvenir des bienfaits reçiw es! une des choses qui contribuent le plus à faire naître l'amour dans un cœur, et quiconque s'aime soi-même aime naturellement celui qui lui hit du bien. C'est là une loi tellement générale, que kl
bêtes féroces, comme les tigres, les lions et les serpents, reconnaissent leurs bienfaiteurs, et leur témoignent de l'affection; mais si les animaux privés d'intelligence sont doués de cet instinct, à quoi les hommes ne seront-ils point tenus, eux qui ont la raison pour estimer ce qu'ils reçoivent ! et s'ils sont tenus à la reconnaissance pour des bienfaits ordinaires, quelle ne devra pas être leur reconnaissance en présence des bienfaits divins, qui sont si grands et si nombreux, aussi bien dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce !
Vouloir compter les bienfaits de Dieu serait chose impossible; cependant, afin de venir en aide à la mémoire , nous les réduirons à dix , et nous en formerons la harpe mystérieuse sur laquelle le roi David chantait les louanges du Seigneur, et le remerciait de ses grâces. Le premier bienfait est la création ; le second , la conservation; le troisième, la rédemption; le quatrième, le baptême; le cinquième, la vocation; le sixième, les inspirations divines ; le septième , l'exemption de certains maux; le huitième, les sacrements ; le neuvième , les faveurs particulières ; le dixième, la félicité éternelle. Il y aurait beaucoup à dire sur chacun de ces bienfaits; mais, pour être court , je me bornerai à en faire ressortir l'importance et à montrer combien ils exigent que nous ayons de reconnaissance et d'amour envers Celui qui en est l'auteur.
De la Création.
L,e premier de tous les bienfaits, celui qui sert de fondement à tous les autres, c'est la création par laquelle Dieu vous a fait à son image et à sa ressemblance. Il y a des milliers d'années que vous n'étiez que néant ; de toute éternité vous n'étiez que néant, c'est-à-dire moins qu'une fourmi , moins qu'une pierre, rien enfin. Pendant toute l'éternité vous eussiez pu demeurer néant, et le monde, sans vous , n'eût rien perdu de sa gloire : or, sans aucun mérite de votre part , il a plu à la bonté, à la miséricorde et à la libéralité de Dieu de vous tirer de cet abîme et de ces ténèbres où vous étiez plongé avant tous les siècles, de vous donner l'existence, et de faire de vous quelque chose, non pas une chose quelconque, comme serait une pierre, un oiseau, un serpent, mais un homme, la plus noble des créatures qui soit icibas. Yoilà pourquoi il vous a donné le corps avec ses membres et ses sens, dont on n'apprécie jamais mieux la valeur que lorsqu'on vient à les perdre; l'âme avec ses facultés, qu'il a faite à son image et à sa ressemblance , c'est-à-dire immortelle, incorruptible, intelligente et capable de le posséder et de jouir de son propre bonheur. Or, si vous devez tant à votre père et à votre
mère, parce que Dieu s'est servi d'eux pour former votre corps , que ne devez - vous donc pas à Dieu, qui a formé votre corps avec eux, mais qui s'est passé d'eux pour former votre âme, sans laquelle votre corps ne serait qu'un animal muet ou peut-être une masse de chair tombant en pourriture !
De la Conservation.
Le second bienfait que vous avez reçu est celui de la Conservation. Non content de vous avoir fait passer du néant à l'existence, Dieu vous conserve cette existence, et il vous la conserve de telle manière, que s'il venait, ne fût-ce que pendant l'espace d'une seconde, à détourner ses yeux de vous, vous retomberiez aussitôt dans le néant, d'où vous êtes sorti. De même que le soleil, après avoir lancé ses rayons dans l'air, les maintient dans la forme qu'il leur a donnée; ainsi le Seigneur, après nous avoir donné l'existence, nous conserve cette existence, et continue ainsi à nous donner chaque jour ce qu'il a bien voulu nous donner une fois ; ce qui équivaut, en vérité, à une création de tons les instants.
C'est pour cela qu il a formé ce vaste univers et toutes les créatures qu'il renferme. Voyez, en effet , comment les unes servent à votre subsis-
tance, les autres à vos vêtements, celles-ci à la
guérison de vos maladies, celles-là à vos plaisir-, celles-là à votre instruction, celles-là à la punition de vos fautes; toutes choses qui sont indispensables dans la maison d'un bon père de famille. Mais ce qui doit surtout fixer votre attention, c'est l'abondance avec laquelle le Seigneur vous en a pourvu. Que de substances n'a-t-il pas créées pour vour nourrir, que de matières pour vous vêtir, que de plantes pour vous guérir? que d'objets n'at-il pas destinés à récréer vos sens? peur vos yeux, les fleurs et les couleurs; pour vos oreilles, la musique et le chant des oiseaux ; pour votre odorat, les plantes aromatiques; pour votre goût, des fruits, des poissons, des volatiles et des animaux de tout genre; car, remarquez-le bien, toutes ces choses existent moins pour elles-mêmes que pour l'homme qui en a la jouissance.
Admirez aussi la bonté infinie du Seigneur qui a su renfermer tant de bienfaits dans un seul , c'est-à-dire qui a créé, non pas pour lui qui n'en avait nul besoin, mais pour vous, tout ce qui existe ; les choses de la terre d'abord , puis celles qui sont au ciel, comme le soleil, la lune, les étoiles et les planètes; puis enfin celles qui sont au-dessus du ciel, comme les anges qui contemplent sa face; car, quoiqu'il les ait crées pour sa gloire, il ne laisse pas de les avoir pr.>p<>- > à notre garde.
De la Rédemption.
Le troisième bienfait est celui de la Rédemption, que le langage humain ne saura jamais assez exalter. En effet, pour peu que vous considériez en quoi consiste ce bienfait, le moyen par lequel il a été accordé, l'amour avec lequel il a été accordé, la personne de Celui qui l'a accordé, et la personne de celui qui l'a reçu, vous serez ravi d'admiration, et vous comprendrez que le bienfait ne pouvait être plus grand, ni le moyen plus excellent , ni l'amour plus parfait, ni la personne de celui qui accordait plus digne de vénération, ni la personne de celui qui recevait (si l'on en excepte les démons) plus misérable et plus
vile.
11 y a là matière à de nombreuses considérations ; mais ce qui doit vous frapper davantage dans cette œuvre, c'est d'abord l'amour immense du Sauveur, amour qui l'eût porté à souffrir mille fois plus encore s'il l'eût fallu, afin de racheter nos âmes, et ensuite le moyen qu'il a choisi quand, pour nous faire part de ses biens, il a consenti a se charger de nos maux. Ici on se rappelle involontairement les divers traits et les divers mystères de sa vie et de sa mort, qui font tous partie du bienfait de la Rédemption, et dont chacun est
à lui seul un bienfait inestimable : et l'humilité de son incarnation, et la pauvreté de sa naissance, et le sang de sa circoncision, et son exil en Egypte, et son jeune dans le désert, et ses courses, et ses veilles , et ses travaux, et les persécutions dont il a été l'objet pendant sa vie, et les affronts , et les outrages inouïs qui ont accompagné sa mort, toutes choses pour lesquelles , et pour chacune desquelles, vous lui devez des actions de grâces infinies, attendu qu'en vous cherchant à travers tant de sentiers difficiles, en vous rachetant au prix de tant de souffrances, il n'a eu d'autre prétention que de vous prouver son amour, et d'obtenir que de votre côté vous l'aimassiez autant qu'il vous a aimé lui-même.
§ IV
Du Baptême.
Le quatrième bienfait est celui du Baptême. C'est par le Baptême que le Sauveur, infiniment bon et infiniment miséricordieux, uniquement mu par sa bonté et sa miséricorde, et sans aucun mérite de notre part , a bien voulu nous laver dans l'eau qui est sortie de son côté sacré, effacer les souillures de notre âme, nous délivrer de la tyrannie de nos ennemis qui sont le péché, l'enfer, le démon et la mort; faire de nous son temple etsademeure, et nous accorder enfin l'Esprit d'adoption, en nous
élevant à la dignité d'enfants de Dieu et en nous donnant tout ce qui convient à cette dignité, c'està-dire la grâce, les vertus infuses et les dons du Saint-Esprit. C'est donc le Baptême qui nous rend agréables aux yeux de Dieu, et qui nous donne les forces suffisantes pour triompher du démon et atteindre la fin pour laquelle nous avons été créés, qui est le royaume des cieux ; or comment pourrez-vous jamais reconnaître un pareil bienfait?
Au milieu de tant de nations barbares et infidèles, Turcs, Maures, Gentils, qui adorent des pierres, des morceaux de bois, des serpents, que rendrez-vous au Seigneur pour avoir voulu que vous fussiez chrétien , pour vous avoir fait naître dans le sein de l'Eglise, pour vous avoir placé dans sa propre maison, dans son propre héritage, dans l'arche du véritable Noé , de peur que vous ne vinssiez à périr dans le déluge de l'infidélité, avec tant de millions d'autres qui chaque jour y périssent? N'est-il pas vrai que le jour qu'il a créé votre âme il en a créé une infinité d'autres, qui ont reçu la vie en Turquie, en Guinée, en Barbarie , et que la même chose eût pu arriver à la vôtre? Eh bien! il ne l'a pas voulu ; il vous a donné rang, au contraire, dans le paradis , je veux dire dans sa sainle Eglise, qui est la maison des enlunls de Dieu et de fous ceux qui sont prédestinés à la gloire. Encore un»' lois, que lui rendrez-vowi - h retour d'un si grand bienfait?
De la Vocation.
Le cinquième bienfait est celui de la Vocation. J'appelle vocation le changement qui s'est opéré en vous, si après avoir vécu pendant quelque temps dans le désordre et sans la crainte de Dieu , vous vivez maintenant d'une tout autre manière, et si vous vous efforcez par tous les moyens d'éviter le péché mortel; car, « ce changement « n'étant pas l'ouvrage de la chair et du sang, a mais bien de la droite du Très-Haut » (Ps. lxxvi, 11), il y a grandement lieu de croire que vous êtes appelé à la grâce.
Mais si c'est le Seigneur qui de sa main puissante et miséricordieuse vous a ainsi retiré de l'abîme pour vous mettre dans l'état où vous vivez maintenant, quelle dette de reconnaissance n'avez-vous pas contractée envers lui? Le bienfait de la vocation n'est pas un bienfait isolé , il en suppose une multitude d'autres. Un premier bienfait, c'est que Dieu vous ait attendu si longtemps sans couper le fil de votre vie, comme il a coupé celui de tant d'autres, qui à cause de cela souffrent maintenant dans l'enfer. Un autre bienfait , c'est qu'il ait souffert de votre part, avec une patience qui ne s'est jamais démentie , tant de péchés, tant d'insolences , tant de turpitudes , tant de désobéissances,
et tant de révoltes.Un autre bienfait, c'estqu'au lieu de vous envoyer des châtiments, il vous ait envoyé tant de maîtres, tant de bons avis et de bons conseils , tant de saintes inspirations, pour vous tirer de votre sommeil et vous arracher au danger où vous étiez. Un autre bienfait, c'est de vous avoir appelé d'une voix tellement forte, qu'elle a suffi à briser vos chaînes, c'est-à-dire la séduction du vice, la puissance du démon , et la force de la mauvaise habitude, qui forment ce triple lien, ce lien si difficile à rompre , dont le démon se sert pour retenir ses esclaves. Un autre bienfait, c'est de vous avoir reçu comme un autre Prodigue , dans sa maison , de vous avoir pardonné (ce que je suppose) tant de péchés, de vous avoir aplani le chemin du ciel, et de vous avoir donné un cœur nouveau, afin que ne trouvant plus que douceur là où auparavant vous ne trouviez qu'amertume, et qu'amertume là où auparavant vous n'éprouviez que douceur, vous puissiez persévérer dans le bien jusqu'à la fin de votre vie.
Mais ce qui doit le plus vous frapper, c'est que le Seigneur vous a fait cette faveur par pure miséricorde et sans aucun mérite de votre part, attendu que dans cet état vous étiez incapable de produire une œuvre qui, par elle-même, eût quelque prix ou quelque valeur. En effet, combien pensez- vous qu'il y ait d'âmes qui souffrent maintenant dans l'enfer parce que Dieu n'a pas usé de
miséricorde envers elles comme il la fait envers vous, parce qu'il ne les a pas attendues aussi longtemps, ou parce qu'il ne les a pas supportées avec autant de patience, ou parce qu'il ne les a pas appelées avec autant de force, ou enfin parce qu'il ne les a pas prévenues d'autant de grâces? Qu'aviez-vous fait de plus qu'elles? qu'aviez-vous mérité de plus qu'elles pour être privilégié de la sorte? Vous étiez attaché à la même meule, vous dormiez dans le même lit, c'est-à-dire vous étiez plongé dans les mêmes délices, vous commettiez les mêmes péchés , d'où vient donc , qu'à mérites égaux , vous avez été pris pour la gloire , et que les autres ont été laissés pour la peine? D'où vient que vous avez été choisi pour être placé comme un vase d'honneur sur la table du Seigneur, et que les autres ont été abandonnés au démon, comme clés vases d'ignominie ?
Parcourez les diverses époques de votre vie, tâchez de vous souvenir des enfants et des jeunes gens que vous avez eus pour voisins , pour amis et pour compagnons de vos vices , et qui ont persévéré, ou bien qui peut-être sont morts dans l'état d'où Dieu vous a tiré, et admirez avec quelle miséricorde il vous a sauvé , préférablement à eux, du naufrage , alors que vous naviguiez sur le même navire. Tournez-vous donc vers cette Bonté souveraine, et dites-lui du fond du cœur: Seigneur, qu'avez- vous découvert en moi, quel besoin
aviez -vous de moi, quel service ai -je pu vous rendre? D'où vient que, laissant les autres dans les ténèbres, vous avez daigné faire arriver jusqu'à moi un rayon de votre lumière? Quelles actions de grâces vous rendrai-je pour ce bienfait; quel langage emprunterai -je pour cbanter cette miséricorde? Que ma langue et mon cœur vous bénissent, et que « mes os s'écrient : Seigneur, qui est sem- « blable à vous?» (Ps. xxxiv, 10.) Quel autre que vous eût été capable d'opérer un pareil changement ? Quel autre que vous eût pu m'arracher de la gueule du dragon infernal ? Quel autre que vous eût pu me faire trouver doux ce qui auparavant était amer, et amer ce qui auparavant était doux? « Louez Dieu , » dit le Prophète , « parce qu'il est « bon, parce que sa miséricorde est éternelle. » (Ps. cvi, 1.) Mais qui donc le louera, qui sera assez éloquent pour raconter ses louanges ?« Qu'ils « les racontent, » continue- t-il , « ceux que le « Seigneur a rachetés des mains de l'ennemi » (ibid., 2), parce qu'eux seuls sont à même d'apprécier ce bienfait.
§ VI
Des Inspirations divines.
Le sixième bienfait consiste dans les bonnes inspirations et les bonnes résolutions dont le Seigneur se sert pour secouer notre torpeur et nous animer à
la pratique de la vertu. En effet, comme le cœur envoie continuellement les esprits vitaux et la chaleur à tous les membres du corps , l'Esprit-Saint, que saint Thomas appelle le cœur de l'Église , ne cessedesuggérerdebonnesinspirationsetdesaintes résolutions à l'âme qu'il a choisie pour sa demeure. Par conséquent, toutes les bonnes œuvres que vous avez faites, tous les bons désirs et tous les bons propos que vous avez formés, toutes les larmes que vous avez versées, toutes les consolations que vous avez reçues, tous les soins que vous vous êtes donnés, tous les bons mouvements que vous avez éprouvés, toutes les lumières qui vous ont été départies , toutes les bonnes pensées qui vous sont venues à l'esprit , tous les succès que vous avez eus dans les affaires , sont autant de bienfaits de Dieu; et, comme Dieu est un vaste océan qui réunit tous les biens , il n'en est pas un seul qui ne vienne de lui , tout comme il ne tombe pas une seule goutte d'eau sur la terre qui ne vienne de la mer, où toutes les eaux prennent leur source. Tout le monde sait que, lorsqu'un homme est sujet à tomber en léthargie, on a coutume de placer auprès de lui quelqu'un qui de temps en temps l'avertisse et l'empêche de s'endormir. Eh bien î on peut supposer que le Saint-Esprit en use à notre égard de la sorte, d'autant plus qu'à le voir prendre tant de soin, recourir à tant de moyens pour nous tenir continuellement éveillés, on di-
rait vraiment qu'il ne s'occupe de rien autre chose. Aussi chaque fois qu'il nous arrivera d'entendre une sorte de voix intérieure qui nous exhorte à sortir de notre sommeil, à nous souvenir de Dieu, ou bien à mettre la main à quelque bonne œuvre , hâtons-nous de reconnaître la présence de Dieu , qui vient nous visiter ; faisons-lui une profonde révérence au fond de notre cœur, remercions-le de cette grâce , et n'ayons rien de plus pressé que d'accomplir ce qu'il nous demande.
§ vu.
De l'Exemption de certains maui.
Le septième bienfait est celui par lequel le Seigneur, dans sa miséricorde , nous a préservés des divers maux qui sont dans le monde , des maux de la nature comme de ceux de la fortune, comme de ceux du péché.
Il est certain que du moment qu'un homme est sujet à un mal , tous les autres hommes peuvent y être sujets comme lui, puisque tous sont hommes comme lui , enfants d'Adam comme lui , conçus dans le péché comme lui , associés comme lui à la même nature , participant comme lui à la même faute originelle, et, par conséquent, passibles des mêmes misères.
Or, en partant de ce principe , vous compren-
drez que tous les maux qui régnent dans le monde sont pour vous des bienfaits d'autant plus manifestes, qu'il n'en est pas un qui ne vous fût échu en partage , si Dieu, dans sa miséricorde, ne vous eût épargné : les uns sont privés de la vue, les autres de l'usage d'un membre; celui-ci a perdu la raison , celui-là souffre de la goutte ou de la pierre; celui-là est condamné aux galères, celui-là à la mort, sans compter des milliers d'autres malheureux que l'on rencontre à chaque pas. Eh bien î chaque fois qu'un spectacle semblable s'offre à vos regards , vous devriez fléchir les genoux de votre cœur devant Dieu , lever les mains au ciel , et lui dire : Seigneur, c'est à vous que je dois de ne point ressembler à cet homme: que votre saint Nom en soit éternellement béni ; car je pourrais être comme tel ou tel de ma connaissance, et peutêtre qu'alors je perdrais la patience, je me souhaiterais la mort; j'abandonnerais tous les trésors du monde pour ne pas me trouver en cet état, je baiserais les pieds de celui qui me délivrerait de ce malheur, et je m'offrirais à lui pour être son esclave durant le reste de ma vie. Je baise donc, Seigneur, un millier de fois vos pieds et vos mains; je me constitue votre esclave pour l'éternité, et je vous rends des actions de grâces intinies, pan ■■■ que dans votre miséricorde vous avez daigné me préserver de tous ces maux.
§ vin.
Des Sacrements.
Le huitième bienfait consiste dans les sacrements, et en particulier dans ceux de la Pénitence et de l'Eucharistie, dont il nous est permis de nous approcher aussi souvent que nous le voulons. Quelles actions de grâces ne devez-vous pas au Seigneur pour vous avoir ouvert dans son côté sacré une fontaine où vous pussiez vous baigner et vous laver chaque fois que votre âme a eu le malheur de contracter quelque souillure ! Qu'estce que le sacrement de Pénitence, sinon une source limpide destinée à nous purifier de nos fautes, à nous guérir de nos infirmités, à nous réconcilier avec Dieu, grâce au sang de Jésus- Christ, qui a été répandu pour nous? Dites -moi si , étant condamné à une mort ignominieuse , ou seulement à être fouetté publiquement par les rues , vous voyiez arriver tout à coup un de vos amis, qui, par un mouvement de générosité et de compassion, s'offrît à prendre votre place, et, la corde au cou, reçût, en effet, le châtiment qui vous était destiné, de quels yeux ne le regarderiezvous pas, et avec quel protond sentiment de reconnaissance ne le remercieriez -vous pas pour un semblable bienfait ! Eh bien ! c'est là précisément ce qui a lieu dans le sacrement de Pénitence. Vous
étiez condamné à la flagellation, que dis-je? à la mort éternelle, à cause de vos péchés, et le Fils de Dieu , touché de pitié et de compassion, est venu s'interposer entre vous et le supplice que vous aviez mérité ; il a enduré ce supplice pour vous, et Dieu, satisfait à ce prix , ordonne au prêtre de vous délivrer de la peine éternelle. Mais alors, je vous le demande, quels ne doivent pas être vos sentiments, votre affection et votre amour envers Celui qui vous a donné cette preuve de dévouement, et pensez-vous que désormais il vous soit permis de lui refuser quelque chose ?
Mais que dirai -je du sacrement de l'Eucharistie? Ah! certes, c'est bien là le sacrement des sacrements, le mystère des mystères, le bienfait des bienfaits, l'abrégé et le mémorial de toutes les merveilles de Dieu ; c'est là le sacrement de la grâce, le sacrement de l'amour, le sacrement de l'union, le sacrement de la dévotion, de la rémission et de tous les biens qui existent. C'est là que l'on reçoit la visite de Dieu, que l'on est honoré de la présence de Dieu, que l'on devient le temple vivant du corps de Jésus -Christ; c'est là que l'on reçoit la grâce avec plus d'abondance , que l'on goûte à sa source même la bonté et la suavité divines, et que l'on sent s'aviver les flammes de l'amour de Dieu ; c'est là que notre âme, en recevant les embrassements de son véritable et légitime Époux, est inondée d'ineffables délices. Ce sacrement est le
Viatique dont on doit se munir pour aller au ciel, et le Pain qui fortifie les ouvriers occupés à la vigne du Seigneur. C'est là que les bons propos se renouvellent, que les bons désirs se raniment , que la dévotion s'accroît, que les larmes coulent, et que l'âme, reprenant sa jeunesse, se nourrit de Jésus-Christ, qui est son aliment par excellence, et le plus grand bien dont elle puisse jouir en ce monde. Se nourrir de Jésus -Christ, en effet, c'est se rendre participant de son esprit, de son sang, de sa grâce, de ses mérites et de ses souffrances ; car, de même que celui qui mange s'approprie ce qu'il mange, de même celui qui se nourrit de Jésus-Christ, qui mange Jésus-Christ, s'approprie l'esprit et la grâce de Jésus - Christ , devient un autre Jésus-Christ, à tel point que le Père éternel ne le regarde plus comme un étranger ou un inconnu , mais comme son propre fils. Or que rendrons-nous au Seigneur en retour d'un si grand bienfait ?
§ IX
Des Bienfaits particuliers.
En général , les bienfaits dont nous avons parlé jusqu'ici sont communs à tous les fidèles ; mais il en est d'autres particuliers et cachés que chacun de nous a reçus, et dont vous devez d'autant plus te^ nir compte, qu'ils sont ignorés de vos frères. Par-
courez les différents biens qui se rencontrent parmi les hommes, les biens de la nature , de la fortune et de la grâce , et en voyant de quelle manière le Seigneur vous a fait la part bonne, reconnaissezvous son débiteur. Pour ce qui est des biens de la nature, considérez les facultés naturelles qu'il vous a données : comme l'esprit, le caractère, la discrétion , et ajoutez à cela la patrie , les parents, la famille, les forces, la santé, la vie, et autres choses semblables. Pour ce qui est des biens de la fortune, considérez les richesses, l'honneur, le rang, l'emploi et les autres avantages qui ne naissent point avec nous, mais qui nous viennent de la providence de Dieu , quoique le monde les attribue à la fortune. Quant aux biens de la grâce, considérez si vous n'avez pas reçu du Seigneur quelque faveur particulière : comme serait le don des larmes, la dévotion, la chasteté, le mépris des richesses , des honneurs et des dignités, l'amour de la médiocrité; considérez s'il y a longtemps que vous n'êtes pas tombé dans le péché mortel; car c'est là une très-grande marque de sa bonté ; quels sont les dangers et les tentations dont vous avez triomphé, grâce à sa miséricorde et à sa providence , etc.
Considérez encore les moyens que le Seignour a mis à votre disposition, pour que vous pnmei vivre chrétiennement: les maîtres, les confiseurs, les prédicateurs, les compagnons qu'il vëus
a donnés ; l'éducation que vous avez reçue, l'emploi et la position que vous occupez; si vous êtes prêtre , si vous êtes engagé dans les liens du mariage , ou bien , ce qui vaut mieux encore , si , libre de ces liens , vous êtes content et satisfait de votre état.
Considérez encore si, étant religieux, vous vivez dans une province ou dans un monastère qui se distingue par l'étroite observance de la règle ; car rien sur la terre ne ressemble davantage au ciel qu'une communauté fortement animée de l'esprit de son fondateur.
Il y a des bienfaits tellement cachés, que celuilà même qui les a reçus les ignore. Dieu a une manière de communiquer ses dons qui le plus souvent nous échappe. C'est à quoi fait allusion le saint homme Job (ix, 11), lorsqu'il dit : «S'il « vient à moi, je ne le vois pas; s'il s'éloigne, je « ne le sais pas; » et c'est aussi la raison pour laquelle Moïse, descendant de la montagne, ne s'aperçut point que son visage jetait des rayons de lumière, jusqu'à ce que les autres le lui eussent fait remarquer. En agissant ainsi, le Seigneur nous donne une double preuve de sa miséricorde : il nous défend tout à la fois et du danger de la vaine gloire et du danger de perdre la grâce qu'il nous accorde ; en d'autres termes , il nous remet tout à la fois et le trésor et la clef pour le garder.
Mais il n'y a pas seulement des grâces qui nous
sont cachées, il y a aussi des maux cachés dont plus d'une fois nous avons été préservés sans le savoir. Que savez-vous si, au moment d'entrer dans une rue, où, comme David, vous eussiez peutêtre trouvé une occasion de péché, le Seigneur n'a pas mis quelque obstacle sur votre chemin, ou bien ne vous a pas suggéré la pensée de prendre une autre direction, afin de vous arracher au péril? Que savez-vous s'il n'a pas fait pour vous ce qu'il fit pour saint Pierre, lorsqu'il lui dit : « Simon, « Simon , voilà que Satan a désiré te passer au « crible comme le froment, et moi j'ai prié pour « toi, afin que ta foi ne défaille point? » (Luc, xxn, 31 , 32.) Combien de fois sa providence ne vous a-t-elle pas sauvé du danger, déjoué les artifices , affaibli les forces de l'ennemi et empêché qu'il ne prévalût sur vous ! Or, pour ces bienfaits comme pour tous les autres, vous ne sauriez trop lui témoigner de reconnaissance ; car, comme dit un Docteur, « si nous devons lui demander pardon de nos péchés cachés, nous ne devons pas moins le remercier des grâces quil nous a faites à notre insu. »
SX.
De la Béatitude éternelle.
Le dixième bienfait consiste dans la Béatitude éternelle, qui nous est promise comme récompense,
et dont nous jouissons dès maintenant par l'espérance. Ici le champ est vaste et Ton peut étendre au loin ses regards , afin de contempler la grandeur de la récompense incomparable que Dieu nous tient en réserve. Élevez -vous donc, mon frère, jusqu'à cette haute et sublime région, et admirez à loisir la beauté et l'éclat de cette cité souveraine, ces murailles, ces portes toutes resplendissantes de pierres précieuses, ces places d'un or très -pur, ces fontaines d'eau vive, ces neuf chœurs d'anges rangés dans l'ordre le plus parfait, formant des hiérarchies diverses, et si beaux, si glorieux, si brillants de lumière.
Dites-moi, quel spectacle que cette longue rangée de trônes où siègent les vierges , les confesseurs, les martyrs, les apôtres, les patriarches et les prophètes! Quel spectacle que celui de la très -sainte Vierge, notre dame et notre avocate, élevée au-dessus de tous les chœurs angéliques ! Quel spectacle enfin que celui de l'Humanité sacrée de Jésus-Christ notre Seigneur et notre Frère, assis à la droite du Père, intercédant pour nous, et s'occupant de nos intérêts les plus chers ! Mais que sera-ce lorsque nous verrons Celui qu'il suffit de voir pour qu'à l'instant on voie toutes choses, on jouisse de toutes choses, on possède toutes choses, on sache toutes choses ! Que sera-ce quand nous verrons cette lumière immense, cette beauté infinie, cet océan de richesses, cet abîme de délices, cette fontaine
de tous biens; quand nous entendrons ces concerts, quand nous prendrons place à ce banquet , quand nous parcourrons ces places et quand nous nous entretiendrons avec ces citoyens si nobles , si saints, si beaux et si sages! Mais combien n'ètes-vous pas redevable au Seigneur, qui vous a créé pour une fin si sublime, qui vous a racheté, qui vous a attendu jusqu'à cette heure, et qui vous offre le secours de son bras pour vous faire obtenir cette couronne !
§ XII
De quelle manière tous devez remercier Dieu de ses bienfaits.
Si vous désirez savoir maintenant de quelle manière vous devez remercier le Seigneur pour les bienfaits que vous en avez reçus , je vous dirai que le moyen le plus sur, est de vous adresser à lui directement. Lorsqu'on a le bonheur de s'entretenir avec Dieu, le cœur est toujours plus recueilli et l'esprit plus élevé que lorsqu'on s'entretient simplement avec soi-même : la pensée que cette Majesté souveraine est là, qui vous écoute; la crainte et le respect que vous inspirera sa présence suffiront pour réprimer les écarts de votre imagination, et vous vous acquitterez de ce devoir avec toute l'attention qu'il mérite.
Après avoir ainsi rendu à Dieu vos actions de grâces , vous pourrez faire appel à toutes les créa-
tures du ciel et de la terre, et les inviter à louer et à bénir avec vous Celui qui s'est montré si magnifique à votre égard , en récitant le cantique qui va suivre, et en excitant en vous un vif désir de la gloire de Dieu.
§ XII
Cantique où l'on invite toutes les créatures à remercier Dieu des ses bienfaits.
Œuvres de Dieu , bénissez le Seigneur ; louezle, exaltez -le dans tous les siècles. Anges et archanges, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Vertus et dominations, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Principautés et puissances, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles! Trônes bienheureux, sur lesquels le Seigneur est assis quand il prononce ses jugements, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Patriarches et prophètes , bénissez le Seigneur ; louez-le , exaltez-le dans tous les siècles. Apôtres et évangélistes , fondateurs de l'Église chrétienne, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Glorieuse armée des martyrs, bénissez le Seigneur ; louez-le , exaltez-le dans tous les siècles. Saints pontifes et saints confesseurs , bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles.
Saints religieux et solitaires, habitants des déserts, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Illustres et chastes vierges, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Cieux , bénissez le Seigneur; louez-le , exaltez-le dans tous les siècles. Étoiles qui brillez dans le firmament, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Soleil et lune , qui répandez votre lumière sur le monde, bénissez-le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Jours et nuits, bénissez le Seigneur ; louez - le , exaltez - le dans tous des siècles. Froids de l'hiver, fleurs et verdures du printemps, bénissez le Seigneur; louez -le, exaltez-le dans tous les siècles. Neiges et glaces, bénissez le Seigneur; louez -le, exaltez -le dans tous les siècles. Pluies et rosées, bénissez le Seigneur; louez -le, exaltez -le dans tous les siècles. Éclairs et tonnerres, bénisssez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Oiseaux du ciel, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Poissons de la mer, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez -le dans tous les siècles. Montagnes et vallées, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Bois et forêts, bénissez le Seigneur; louez -le, exaltez -le dans tous les siècles. Sources et fontaines, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Animaux domestiques et
bêtes sauvages, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Esprits et âmes des justes, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Œuvres de Dieu, bénissez le Seigneur; louez-le, exaltez-le dans tous les siècles. Bénédiction, gloire, sagesse, actions de grâces, puissance et force à notre Dieu dans les siècles des siècles. Amen.