CHAPITRE XI
Première oraison tirée de la considération des perfections
divines.
« Que je vous aime , Seigneur, vous qui êtes « ma force ! » s'écrie le Prophète. « Le Seigneur « est mon appui, mon refuge, mon libérateur. « Il est mon Dieu et mon soutien : je mettrai en « lui toute mon espérance. » (Ps. xvn, 1,2.) Si notre volonté, Seigneur, était encore aussi pure et aussi riche des dons de votre grâce que lorsque vous l'avez créée , à coup sûr elle n'aurait pas besoin de tant de considérations ni de tant de motifs pour s'exciter à vous aimer : car aussi
longtemps qu un homme a le palais sain, la seule vue d'un mets délicat réveille son appétit; mais, hélas ! depuis que le péché est venu la corrompre, depuis qu'elle s'est accoutumée à faire ses délices de la nourriture des pourceaux, ce n'est qu'à grand'peine qu'on peut lui persuader de recevoir le Pain des anges. Toutefois, comme il est dans sa nature d'aimer ce qui est bon et parfait, je me sens, Seigneur, un vif désir, d'élever ma faible vue jusqu'à la hauteur de vos perfections et de votre être admirable, afin d'embraser mon cœur des flammes de votre amour. Vole donc, ô mon âme, vole comme une abeille diligente à travers les fleurs éclatantes de ce magnifique jardin fermé ; arrêtetoi sur chacune d'elles , et tâche de recueillir la rosée de la suavité éternelle , afin de t'en nourrir et d'en faire en même temps une provision abondante !
Que je vous aime donc, ô mon Dieu, que je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces, comme vous me commandez de vous aimer, puisque, étant infiniment parfait , vous méritez d'être aimé d'une manière parfaite ! En vous brillent les beautés et les perfections de toutes les créatures, et si magnifique qu'il soit sorti de vos mains, ce vaste univers n'offre absolument rien qui puisse entrer en comparaison avec vous. Personne ne peut donner ce qu'il n'a pas ; or, puisque c'est vous qui avez donné aux
créatures les beautés et les perfections qui les distinguent, il faut nécessairement que l'on retrouve en vous ce que vous avez mis dans les êtres que vous avez créés hors de vous. S'il n'y avait qu'un seul roi sur la terre, ses officiers et les gouverneurs de ses provinces, fussent -ils encore plus nombreux , leur autorité et leur juridiction fussent-elles encore plus étendues, il n'en posséderait pas moins la souveraine puissance , de qui toutes les autres procèdent : ainsi en est - il de vous, Seigneur; vous êtes le Roi et le Monarque universel ; vous êtes le Créateur de toutes les perfections, et, par conséquent, toutes les perfections vous appartiennent.
Un maître n'est apte à former des disciples savants qu'autant qu'il est savant lui-même. Mais, Seigneur, puisque vous avez pris à tâche de conduire tous les êtres à leur perfection dernière, comment pourrait-il se faire que vous ne fussiez pas vous-même parfait? Aussi m'explique* je très -bien pourquoi les saintes Écritures vous donnent tant de noms différents. Vous êtes tantôt le soleil, tantôt la lumière, tantôt la mer, l'aigle, le lion, l'agneau, le pain du ciel, l'eau qui donne la vie, l'étoile du matin, la fleur des champs, le lis de la vallée, et que sais-je encore? car, comme vous réunissez toutes les perfections et que les êtres sortis de vos mains ne sont que pauvreté en votre présence, les auteurs sacrés, voulant
exprimer qui vous êtes, n'ont pu faire autrement que de recourir à une foule de comparaisons. Voilà pourquoi aussi certains Philosophes ont assuré qu'il n'y avait rien avec quoi nous pussions vous comparer plus justement qu'avec le monde, dont vous êtes vous-même l'auteur, à la condition néanmoins que nous ferions abstraction de ce qu'il a d'imparfait et de matériel , et que nous vous attribuerions seulement les perfections qu'il renferme : car comme, en parlant d'une statue, nous disons qu'elle est l'image d'un tel ou d'un tel, et que nous n'avons pas en pensée la pierre dans laquelle on l'a taillée , mais seulement la forme qui la distingue ; ainsi lorsque nous disons que ce monde est votre image , nous nous élevons au-dessus de tout ce qu'il a de matériel et de défectueux , et, prenant tout ce qu'il a de beau et de parfait, nous le faisons remonter jusqu'à vous. Oui, Seigneur, vous êtes un monde de perfections et de beautés ; un monde de sagesse , de toute-puissance , de bonté, de douceur, de justice, de miséricorde, de richesses ; et de même que toutes les créatures qu'il y a dans le monde, quelque cachées quelles soient, appartiennent au monde et sont forcées de rester dans le monde , de même il n'y a personne qui puisse se dérober à vos regards divins, ni qui puisse s'élancer en dehors du sein de votre grandeur et de votre sagesse infinies. « Ou irai-je de- « vant votre esprit, » s'écriait le Prophète, « ou
« fuir devant votre face? Si je monte vers les « cieux, vous y êtes; si je descends au fond des « enfers, vous voilà. Si je prends les ailes de « l'aurore, si je vais habiter aux extrémités des « mers, c'est votre main qui m'y conduit, c'est « votre droite qui m'y soutient. » (Ps. cxxxvm, 7-10.) En effet, si le monde embrasse l'universalité des êtres, votre toute-puissance les embrasse bien mieux encore, et il n'en est pas un qui soit capable de s'y soustraire. Malheur à celui qui n'aura rien fait pour apaiser votre colère; car, comme dit encore le Prophète, « ni du côté de l'orient , « ni du côté de l'occident , ni du côté du désert, « il ne lui viendra aucun secours; Dieu est « votre juge » (Ps. lxxiv, 7, 8), et il voit tout.
Ainsi donc, par la même raison qui fait que nous appelons l'homme un petit monde, c'est-àdire un abrégé du grand monde au milieu duquel il vit, nous vous appelons grand monde, vous, Seigneur, d'où procède ce petit monde, comme l'effet procède de la cause , comme l'œuvre procède de l'ouvrier , et nous disons que toutes les choses qui existent dans ce petit monde existent aussi en vous, avec cette différence qu'en lui, qui n'est qu'une créature , elles sont remplies de défauts, tandis qu'en vous, qui êtes le Créateur, elles réunissent toutes les perfections ; qu'en lui elles sont matérielles, temporelles, corruptibles, tandis qu'en vous elles sont spirituelles, éternelles et divines, car en vous tout est Dieu.
Ce petit monde est sorti de vous ; il en est sorti beau , parce que vous êtes beau ; il en est sorti riche, parce que vous êtes riche; il en est sorti parfait, parce que vous êtes parfait ; vous l'avez néanmoins rendu visible, quoique vous soyez invisible, et vous l'avez assujetti au temps, quoique vous soyez éternel; vous l'avez tiré du néant, quant à la matière, mais non pas quant à la forme dont le modèle existe en vous de toute éternité. Ce monde dont vous êtes le créateur est en vous, comme l'arbre est d'une manière mystérieuse et cachée dans sa semence. Mais au lieu que l'arbre, renfermé dans une semence matérielle, se trouve par là même dans un état confus et imparfait, comme par exemple récriture se trouve dans l'encre, ou une maison dans les matériaux qui doivent servir à la construire , le monde se trouve en vous comme dans sa cause efficiente et formelle, et par conséquent avec des traits bien plus distincts et bien plus caractéristiques que ceux qu'il possède en lui-même.
Que s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, de même dirai-je encore que dans une imprimerie importante, indépendamment de l'ouvrier qui dirige le mouvement il y a des caractères de toute espèce, les uns grands et les autres petits, les uns simples et les autres entourés d'ornements, etc. etc. Ainsi, ô mon Dieu, lorsque je contemple votre intelligence divine , il
me semble voir le vaste atelier d'où est sortie l'admirable machine de ce monde. Il me semble voir non-seulement la force efficiente qui a présidé à la création , mais une infinité de formes et de figures remarquables par leur beauté, qui ont servi de modèles aux espèces et aux formes des choses créées que nous voyons comme de celles que nous ne voyons pas; bien qu'en dernière analyse toutes ces formes et toutes ces figures se réduisent en vous à une seule, c'est-à-dire à votre essence très-simple, qui est le prototype de toutes les créatures et à laquelle elles participent toutes ou d'une façon ou de l'autre. Ce sont là, au dire des philosophes, les idées dont le siège est dans votre entendement , les types sur lesquels a été formé ce monde magnifique, et sur lesquels mille autres auraient pu être formés avec la même facilité , tant il y a en vous de perfections et de modèles divers.
Mais, mon Dieu, si c'est vous qui avez donné la vie et leurs diverses perfections aux êtres, il s'ensuit que vous les possédez toutes vous-même au plus haut degré. Vous réunissez donc à la fois la perfection des anges, l'immensité des cieux, la splendeur du soleil, l'éclat de la lune et des étoiles, la vertu des planètes, la beauté des campagnes, l'élégance des fleurs, la fraîcheur des vallées, la limpidité des fontaines, l'attrait des saveurs, la suavité des parfums, la sagesse des
sages, la force des forts, la sainteté des saints, et par conséquent celui-là jouira de toutes ces choses qui jouira de vous; celui-là verra toutes ces choses, qui les verra en vous, etil les verra bien mieux que s'il lui était donné de les voir en elles-mêmes. Aussi est-ce avec raison que de ces deux manières de voir et de connaître, on appelle la première : connaissance du matin, et la seconde, connaissance du soir. Mais si la perfection des objets créés est si aimable, combien ne l'êtes- vous pas davantage , vous en qui toutes les perfections brillent d'un éclat infini? Que je vous aime donc, ô mon Dieu, sinon autant que vous le méritez, du moins autant qu'il m'est possible de vous aimer ici-bas. Que je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute l'étendue de mes forces. 0 Seigneur très-doux, très-bon, très-suave, très-aimable, très-beau, trèsmiséricordieux , très-clément, très-haut, admirable, ineffable, inestimable, incomparable, puissant, magnifique, grand, incompréhensible, infini, immense, très-puissant, très-compatissant, tout rempli d'amour, plus doux que le miel, plus blanc que la neige, plus attrayant que les plaisirs, plus suave que la liqueur la plus douce, plus précieux que l'or et les pierreries; mais que dis-je, en parlant de la sorte? 0 mon Dieu, ô ma vie, mon unique espérance, ma miséricorde, ma douceur et ma félicité, mon tout aimable, tout désirable, tout délectable, faites, Seigneur, que je ne me
réjouisse qu'en vous, que je ne me repose qu'en vous, que je vous aime et que je vous serve, que je pense à vous en veillant pendant le jour, et que la nuit en dormant je m'occupe de vous, afin que je sois à vous et que vous soyez à moi toujours et pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.