CHAPITRE XII
Seconde oraison tirée de la considération des perfections divines.
Seigneur mon Dieu, mon Créateur, que je vous aime en considération de votre être si noble et si parfait , de cet être qui vous est tellement propre , tellement essentiel, qu'il est impossible à qui que ce soit d'avoir l'idée de Dieu et de douter un moment de votre existence ! En effet, si vous n'existiez pas, nul être n'existerait, parce que tout ce qui a l'être dépend de vous. Quant à votre être , comme vous ne le tenez de personne, et qu'il vous appartient en propre , on peut assurer qu'il ne dépend que de vous : aussi n'est-ce point un être borné et limité, mais universel et infini, et qui à lui seul comprend tous les êtres.
Que je vous aime donc, Seigneur mon Dieu, vous qui êtes le modèle et le type de toutes les choses, et, pour me servir de l'expression d'un
Philosophe, «la mesure de toutes les substances » ; vous qui les rendez plus ou moins nobles, plus ou moins parfaites, selon qu'elles sont plus ou moins rapprochées de vous, selon qu'elles ont plus ou moins de part à vos perfections adorables ! On en compte de plusieurs espèces : les unes placées en quelque sorte au dernier degré de la création, comme les éléments, n'ont autre chose que l'être ; les autres, un peu plus élevées, comme les plantes, ont la vie; viennent ensuite celles qui ont le sentiment, comme les animaux, et celles qui ont l'intelligence et la sagesse, comme les hommes. Mais parmi les hommes, ceux qui sont dans la charité, et qui, par conséquent, sont plus rapprochés de vous, et participent davantage à votre bonté infinie, tiennent sans contredit le premier rang; car, c'est votre Évangéliste même qui l'assure, «Dieu est charité, et qui demeure « dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui. » (I Jean, iv, 16.)
Que je vous aime aussi, Seigneur, vous qui êtes la cause universelle de tous les êtres ! C'est là une vérité à laquelle les philosophes se sont élevés par les seules lumières de la raison ; ils ont compris , en effet, que les choses qui sont essentiellement liées les unes aux autres ne peuvent aller jusqu'à l'infini, et que, de même qu'elles doivent avoir un terme, elles doivent aussi remonter à une cause première, laquelle leur sert à toutes de
point de départ , et les met en mouvement , comme la roue principale d'une horloge donne l'impulsion aux autres roues , ou comme le chef d'une république dirige les opérations des chefs inférieurs. C'est vous, Seigneur, qui êtes cette cause première ; c'est vous qui êtes le chef de la grande république du monde.
Que je vous aime, Seigneur, vous qui êtes la vie , la vie heureuse entre toutes les vies , et Fauteur de tout ce qui a vie ! En effet, s'il vaut mieux avoir la vie que d'en être privé , on ne peut douter qu'étant le meilleur des êtres , vous n'ayez la vie ; et si la vie raisonnable vaut mieux que celle qui ne l'est pas , on ne peut douter non plus que votre vie ne soit raisonnable et intelligente au-dessus de tout ce que l'on pourrait concevoir ; et si la vie heureuse vaut mieux que la vie malheureuse, on ne peut douter non plus qu'étant le premier et le meilleur de tous les êtres , votre vie ne soit heureuse entre toutes les vies. Que je vous aime donc, o mon Dieu, vous qui êtes une fontaine de félicité et de vie ; vous de qui tous les êtres ont reçu la vie , « en qui nous vivons , nous nous mouvons « et nous sommes » (Act., xvn, 28), et duquel et par lequel vivent toutes les créatures qui vivent heureusement !
Que je vous aime aussi, Seigneur, vous dont la main puissante conserve et soutient toutes les créatures ! C'est vous qui les avez tirées du néant ,
et sans vous elles y rentreraient aussitôt. Du haut du trône où vous êtes assis dans les cieux, vos regards plongent jusqu'au plus profond desabîmes; « avec trois doigts, » c'est-à-dire avec votre toutepuissance, votre sagesse et votre bonté; « vous « soutenez la masse de la terre, et vous mettez les « collines en équilibre »(Isaïe, xl, 12); a vous avez « marqué à la mer ses limites; vous lui avez op- « posé des portes et des barrières, et vous lui « avez dit : Tu viendras jusque-là, et tu n'iras « pas plus loin ; ici tu briseras tes flots orgueil- « leux. » (Job, xxxviii, 10, 11.) Aussi est-ce avec raison que le grand Philosophe chrétien s'écrie , en parlant de vous : « 0 Dieu , créateur de la terre et des cieux, qui avez placé le monde sous des lois éternelles, qui du sein de l'éternité avez commandé au temps de poursuivre sa course, qui, immuable de votre nature , donnez le mouvement à toutes choses, vous êtes le principe, l'appui, le guide , la voie et le terme de tout ce qui existe ; vous êtes le port où les justes se reposent; et la fin de tous nos désirs est de contempler un jour votre face! » (Boëce, de ConsoL phil., lib. III,
metr. 9.)
Que je vous aime, Seigneur, vous qui êtes la source d'où s'échappent les trésors de la sagesse et de la science ! Car de même que le soleil visible qui brille au-dessus de nos têtes est le principe et la cause de toute la lumière qui éclaire le monde,
et que c'est par lui que nous distinguons les objets; ainsi peut - on dire avec vérité que vous êtes la lumière invisible et le soleil de nos intelligences, que c'est de vous qu'elles empruntent leur lumière, et que, si elles comprennent quelque chose , c'est à votre clarté et à votre miséricorde qu'elles le doivent. Yous êtes la raison et le fondement de l'ordre qui règne parmi les créatures; c'est vous, dont la volonté est toujours droite, qui leur avez librement assigné le rang et la place qu'elles occupent. Il en est auxquelles vous n'avez donné que le corps, d'autres auxquelles vous n'avez donné que l'esprit, et d'autres enfin auxquelles vous avez donné toutà la fois le corps etl'esprit ; vous avez fait les unes corruptibles et les autres incorruptibles , les unes simples et les autres composées ; vous avez choisi celles - ci pour commander, et celles-là pour obéir ; celles-ci pour servir de causes, et celles-là pour n'être que de purs effets ; les unes sont très-nobles et très-élevées, les autres très -humbles et viles en apparence; et d'autres enfin médiocres, comme il convient à la perfection de ce vaste univers, tiennent simplement le milieu. Yous avez désigné à chacune, selon sa nature, un lieu particulier : vous en avez placé en haut, en bas et au milieu, afin que le monde entier fût rempli de vos œuvres , et que partout on vît régner la plus grande harmonie. C'est ainsi que, disposant pour une même fin une
multitude presque infinie d'objets divers, vous avez produit le concert le plus suave , le monde le plus magnifique, la république la plus parfaite qu'il soit possible de concevoir.
Mais , Seigneur, si la sagesse est si estimable , si votre sagesse, comme l'attestent toutes vos œuvres, est si grande, pourquoi ne vous estimerais-je pas? Pourquoi ne vous aimerais-je pas de tout mon cœur et de toutes mes forces? Pourquoi ne verrais-je pas dans toutes les créatures qui sont sorties de vos mains des témoins de votre gloire , des miroirs de votre beauté , des prédicateurs de votre sagesse,. des voix puissantes qui de toutes parts me crient de vous aimer? Que je vous aime, Seigneur, vous qui êtes la bonté essentielle et infinie, qui n'êtes pas bon par accident, mais par essence, et dont la nature est la bonté même! Cette bonté vous l'avez imprimée en quelque façon dans vos œuvres; car la meilleure est toujours celle qui a le plus de pencbant à se communiquer, comme nous le voyons par le soleil, qui répand si volontiers sa lumière et sa cbaleur sur le monde. Mais , Seigneur, est-il quelqu'un au ciel ou sur la terre qui soit plus libéral et plus communicatif que vous? Quelle est la créature , si petite qu'elle soit, qui ne tienne de vous quelque chose; que dis-je? qui ne soit comblée de vos richesses? En est-il une seule qui ne tienne de vous et l'être et tout ce qu'elle possède? Oui, vous êtes le Trésor
du monde , le Bien souverain, le Bien universel , et voilà pourquoi tous les êtres, naturellement désireux de leur propre bien et de leur propre perfection, désirent d'arriver jusqu'à vous et d'entrer en participation avec vous. Je n'en excepte pas même la matière première , la plus imparfaite de toutes les choses que vous avez créées , celle en qui l'être se trouve au degré le plus infime, et qui néanmoins dans sa pauvreté désire cet être, afin de tenir quelque chose de vous, et d'avoir aussi quelque ressemblance avec vous.
Mais , ô mon Dieu , si une créature si basse, qui n'a point d'yeux pour vous voir, ni de volonté pour vous aimer, ni un être suffisant pour devenir quelque chose, malgré sa pauvreté et sa misère, tourne vers vous ses affections, que ne doit point faire l'homme , qui a les yeux de la raison pour vous connaître , un cœur fait pour vous aimer, et sur l'âme duquel vous avez répandu autant de faveurs que sur toutes les autres créatures ensemble, au point qu'on a coutume de l'appejer un petit monde? Eh quoi ! il aurait reçu de vous tant de bienfaits, il vous devrait tant de reconnaissance, il serait témoin de tant de merveilles, avec votre secours il lui en coûterait si peu de vous aimer, et il serait moins empressé à vous aimer que la matière première ! Ah ! Seigneur, que je vous aime, à cause de la bonté infinie qui est en vous, de cette bonté qui a tant de pouvoir pour ravir les
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cœurs, et à laquelle nous sommes redevables de tous les biens. En effet, s'il est dans la nature du soleil d'éclairer, du feu de réchauffer, et de la neige de refroidir , il est dans la nature de votre bonté de faire du bien à tous et de se communiquer à tous indistinctement. Mais quel est donc celui qui serait assez ennemi de lui-même pour ne pas aimer une bonté d'où s'échappent ainsi tant de grâces et tant de trésors?
«Oui,Seigneur,s'écriesaintBernard, nous courons à vous ; nous avons hâte de venir auprès de vous , à cause de ce que l'on nous raconte de votre merveilleuse douceur: car on n'a jamais entendu dire que vous ayez méprisé le pauvre , que vous ayez fui le pécheur, que vous ayez repoussé le Larron qui confessait votre divinité , ou la Pécheresse qui pleurait ses erreurs, ou la Chananéenue qui vous suppliait de guérir sa fille , ou la Femme adultèiv , ou l'Evangéliste qui était assis au bureau des impôts, ouïe Publicain qui priait dans le Temple, ou le Disciple qui vous reniait, ou le Persécuteur de vos disciples, ou même ceux qui vous crucifiaient. Il n'y a personne au monde de plus doux ni de plus aimable que vous, personne dont il soit plus facile d'apaiser la colère : et voilà pourquoi nous courons après vous à l'odeur de vos parfums précieux. » Vous êtes, Seigneur, un océan, que disje , un océan? vous êtes un monde de perfections ; comment pourrais- je donc ne pas vous aimer de
tout mon cœur et de toutes mes forces? Et si chacune de vos perfections mérite d'être aimée d'un amour infini, de quel amour vous aimerai-je, vous qui les réunissez toutes au suprême degré? Quelle langue emprunterai-je pour chanter vos louanges? De quels termes me servirai-je pour célébrer vos grandeurs? Avec quelles entrailles me porterai-je au-devant de votre bonté? Je connais, Seigneur, toute rétendue de ma dette; mais je connais aussi ma pauvreté : suppléez, je vous en conjure, à ce qui me manque, et puisque vous méritez tant d'être aimé, puisque vous nous recommandez tant de vous aimer, donnez-moi un cœur nouveau, afin que je vous aime comme vous m'ordonnez de vous aimer, vous qui seul êtes digne d'un amour infini, d'une louange de tous les instants, d'une gloire éternelle, d'une puissance sans bornes, d'un règne qui ne finisse jamais, et d'un empire qui se perpétue pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.