‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 164 sur 170 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Troisième oraison tirée de la considération des perfections

divines.

Si, parmi les choses qui sont de nature à faire naître l'amour dans les cœurs, la beauté est une

de celles qui tiennent le premier rang, pourquoi ne vous aimerais-je pas, vous, Seigneur, qui êtes la source de toute beauté? Vous êtes à vous seul la beauté de l'univers tout entier, et, en suivant diverses proportions, vous avez répandu cette beauté sur toutes les créatures qui sont sorties de vos mains. Le soleil et la lune admirent votre beauté , les anges n'ont pas d'autre désir que de contempler votre face, et votre vue fait leur félicité et leur gloire, ainsi que la félicité et la gloire de tous les bienheureux. C'est de vous que les oiseaux , les fleurs , les fontaines , les campagnes , les fleuves , les mers, les bois, les arbres, la terre, les montagnes , les vallées , tous les êtres , en un mot, ont reçu leur beauté. Vous avez orné les cieux d'étoiles resplendissantes ; l'air, d'oiseaux aux plumages variés; l'eau, de poissons; les prairies, de fleurs; la terre, d'une multitude infinie de plantes et d'animaux. Partout dans le monde brille votre beauté, parce que partout on en retrouve la marque et la trace : dans le ciel , c'est la gloire qui la distingue ; dans l'enfer, la justice ; dans les justes, la grâce, et dans les pécheurs, la patience dont vous faites preuve à leur égard.

Que je vous aime encore, Seigneur, vous qui êtes la perfection de tout ce qui existe ! Yous êtes l'orgueil des anges, la récompense des saints, l'espérance des patriarches , la lumière des prophètes, la joie des apôtres, la couronne des mar-

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tyrs, la gloire des confesseurs, la pureté des vierges, le salut éternel de tous les élus. Les esprits bienheureux célèbrent vos louanges, les colonnes du ciel tremblent devant vous, toutes les créatures vous révèrent et vous adorent. Yous remplissez toutes choses sans vous étendre ; vous vous élevez au-dessus d'elles sans vous mouvoir, et vous demeurez en elles sans être resserré. Yous les avez créées sans y être forcé. Yous les gouvernez sans qu'il vous en coûte la moindre peine; vous les avez assujetties au changement sans cesser d'être immuable. Seul vous jugez sans erreur, vous châtiez sans passion, vous prodiguez vos trésors sans qu'ils s'épuisent jamais : et comment pourraient - ils s'épuiser, infinis comme ils sont, quand la mer, qui n'est pas infinie, fournit tant d'eau à la terre , et pourtant ne s'épuise pas? Yous seul, vous vous suffisez parfaitement à vous-même, vous suffisez parfaitement à toute chose; et, par conséquent, quiconque vous possède , possède toute chose , et quiconque ne vous possède pas (possédât- il d'ailleurs tout le reste ) , est pauvre et misérable.

Toutes ces perfections et tous ces titres de louanges sont en vous, ô mon Dieu, avec une inlinité d'autres qu'il est impossible à l'entendement de concevoir et à la langue de décrire, de telle sorte que tout ce que nous pouvons dire de vous dans notre bassesse et dans notre ignorance, c'est

que vous êtes incompréhensible, et, comme Ta dit un Philosophe, que l'on ne saurait vous honorer autrement que par le silence. C'est que votre substance seule, étant infinie en essence, en puissance, en sagesse, en bonté et en tout le reste, dépasse naturellement la portée de notre intelligence, et défie toutes les expressions de notre langage. Vous êtes comme une mer qui n'aurait pas de fond, et, quels que fussent nos efforts pour descendre dans l'abîme de vos grandeurs, nous verrions toujours s'ouvrir devant nous des espaces immenses et infinis.

Vous êtes le grand Dieu dont parle Job , lorsqu'il dit : « Il est plus élevé que les cieux , plus « profond que l'enfer, plus étendu que la terre, « plus vaste que la mer. » (Job, xi, 8, 9.) « Ne (( vois- tu pas que Dieu est grand dans sa puis- « sance?Quel maître, quel législateur est sem- « blable à lui? Qui peut sonder ses voies? Qui « peut lui dire : Vous avez commis l'iniquité? « Souviens-toi de célébrer ses œuvres, que les a hommes ont chantées. Tous les hommes « les voient et les considèrent comme de loin. « Dieu l'emporte sur notre science , et ses années « sont innombrables. » (Id., xxxvi, 22-26.) Ces paroles, Seigneur, ne signifient pas autre chose, sinon que vous êtes inestimable et incompréhensible. Vous êtes plus élevé que tout ce que Ton peut se figurer ou imaginer, que tout ce que Ton

peut concevoir ou contempler, que dis-je? que tout ce que l'on peut aimer, posséder ou désirer ; car rien n'égale l'immensité de votre grandeur: « nulle créature, comme dit saint Denis, ne parviendra jamais à vous comprendre , et ni les sens, ni l'imagination, ni le jugement, ni la raison, ni la sagesse, ni aucune puissance créée ne montera jamais jusqu'à vous. » Mais, Seigneur, puisque votre immensité surpasse ainsi toutes nos intelligences, n'est-ce pas que nous ne vous louerons jamais mieux qu'en publiant à haute voix que vous êtes incompréhensible ? Les philosophes euxmêmes ont proclamé cette vérité, et l'un d'eux, parlant de Platon : « Si vous faites attention, ditil, aux expressions qu'il emploie , vous verrez que Dieu est une substance tellement noble, tellement élevée, qu'il n'y a ni pensées ni paroles assez fortes pour en donner une idée. Vous pourrez parler de lui , des choses qui le regardent; mais dire qui il est, vous ne le pourrez jamais. Vous pourrez dire qu'il est la cause de tout ce qui existe ; mais ce qu'il est en lui-même , et de quelle manière il est, c'est ce dont l'intelligence créée sera éternellement incapable. Nos pensées se tournent naturellement vers les objets qui nous entourent, et tout ce que nous comprenons, nous le comprenons à notre manière, c'est-à-dire comme nous nous comprenons nous-mêmes; d'où il suit que ce qui n'a aucune ressemblance avec

nous , non-seulement est au-dessus de notre portée, mais même au-dessus de nos conjectures. Or, c'est là une vérité qu'il faut proclamer hautement : le premier honneur que nous devons rendre à Dieu, c'est de reconnaître qu'il est incompréhensihle , et, après l'avoir adoré comme tel , de publier partout qu'il est tout à la fois et incompréhensible et ineffable ; le second, c'est de confesser qu'il est la fin vers laquelle tendent les désirs de toutes les créatures; et le troisième, qu'il n'en est aucune dont il ne soit le principe et la cause. »

Mais , Seigneur, si un Philosophe privé des lumières de la foi a pu tenir sur vous un semblable langage, quel ne doit pas être le langage de celui qui vous connaît par le témoignage de votre propre parole? Si vous êtes la fin vers laquelle tendent les désirs de toutes les créatures, parce qu'en vous elles trouvent ce dont elles ont besoin, pourquoi serais-jele seul à ne point vous désirer? Q Bien souverain, Bien universel, Fin dernière pour laquelle mon âme a été tirée du néant, souffrirez-vous une telle monstruosité sur la terre, que moi seul je ne vous aime, je ne vous désire pas? 0 mon Dieu et mon tout , pourquoi ne vous aimerais-je pas avec toute l'affection dont mon cœur est capable? Yous êtes pour moi le véritable Dieu, un père très-saint, un maître compatissant, un roi magnifique, un amant plein de grâces, un pain

vivant, un prêtre éternel, un sacrifice très- pur, une lumière qui ne s'éclipse jamais, une douceur dont rien n'approche, une sagesse qui va directement à son but , une simplicité qui charme. Vous êtes pour moi un riche héritage , une miséricorde sans bornes, une rédemption parfaite, une espérance certaine, une charité accomplie. Vous êtes ma vie, ma joie et ma félicité éternelles. Mais, ô mon Dieu, si ce que je dis est vrai, pourquoi ne vous aimerais-je pas du plus profond de mes entrailles et de toute l'énergie de mon âme? 0 ma joie et mon repos! ô mon bonheur et mes délices! dilatez mon cœur, afin que tous mes sens et toutes les facultés de mon âme sachent par expérience combien il est doux de se lancer et de s'abîmer dans les flots de votre amour. Le Prophète vit « un « fleuve de feu qui sortait rapidement de votre « face. » (Dan., vu, 10.) Jetez-moi, Seigneur, au milieu de ce fleuve ; exposez -moi au courant de ces eaux, afin qu'elles m'engloutissent et qu'elles m'emportent là où je ne paraîtrai plus moi-même, où, consumé, transformé, je ne serai plus que du feu. Que ce soient là , Seigneur, ma prière et mon étude continuelles! Que j'emploie à y penser et mes jours et mes nuits ! Que chacun des objets sur lesquels je reposerai mes yeux réveille votre amour dans mon cœur ! Que je n'aie pas d'autre souci pendant tout le temps de ma vie , et qu'au moment d'expirer, ma dernière

parole soit une parole d'amour; car, je le sais, bienheureux sont ceux qui meurent en vous; et ceux-là seuls meurent en vous qui vous ont aimé durant leur vie.

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