‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 3 sur 170 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la gloire des bienheureux.

Mais afin de ne rien omettre de ce qui peut toucher votre cœur, après avoir appelé votre attention sur les peines des méchants, je vais vous parler aussi de la récompense des bons , je veux dire de cette gloire, de cette vie immortelle dont jouissent les bienheureux , et qui est si propre à nous faire aimer la vertu. Malheureusement il n'appartient point à la langue des hommes, ni même à celle des anges , de parler dignement de cette récompense et de cette vie toute divine. Toutefois, dans l'espoir

de vous en donner quelque idée ou quelque avantgoùt. je rapporterai ici tout au long ce qu'en dit saint Augustin dans une de ses méditations.

« 0 vie, s'écrie-t-il, que Dieu tient en réserve pour ceux qui l'aiment , vie bienheureuse , vie calme, vie tranquille, vie délicieuse, vie pure, vie chaste, vie sainte, vie qui ignore la mort, vie qui ne connaît point la tristesse, vie sans tache, sans douleur, sans anxiété, sans corruption, sans vicissitude, sans changement, vie toute d'honneur et de dignité, où il n'y a point d'ennemis à combattre , point de tentations à repousser, où règne l'amour parfait, d'où la crainte est bannie, où le jour est éternel, où tous sont animés d'un même esprit , où l'on se nourrit de la claire vue de Dieu sans jamais en éprouver du dégoût ! Oh! combien je me plais à considérer ta splendeur, et combien mon cœur est ravi en pensant à tes richesses! Plus je te considère, et plus je languis d'amour. Le désir seul que j'ai de toi me remplit de douceur, et ton souvenir me transporte. 0 vie trois fois heureuse, ô royaume vraiment fortuné , dans lequel la mort n'entre point , et qui n'auras jamais de fin , où les saisons ne succèdent pas aux saisons, où le jour se continue sans jamais rencontrer la nuit, où le soldat vainqueur, admis parmi les chœurs angéliques, et la tête ceinte d'une couronne immortelle, chante à l'honneur de Dieu un hymne de Sion ! Oh ! combien ,

combien mon âme serait ravie, si, après avoir achevé ici -bas son triste pèlerinage, elle avait le bonheur de contempler ta gloire, ta félicité, ta magnificence, de voir les murs et les portes de ta cité, tes places, tes habitations, tes généreux habitants , et ton Roi puissant dans l'éclat de sa majesté ! Les pierres de tes murailles sont précieuses, tes portes sont parsemées de perles resplendissantes, tes places sont de l'or le plus pur, et toujours elles retentissent de chants de louanges. Tes bâtiments sont construits en pierres carrées, les pierres en sont de saphir, la charpente en est d'or; à moins d'être pur, personne n'y entre, personne n'y fait sa demeure.

Tu es belle et remplie de charmes , ô Jérusalem, notre mère ; près de toi, Ton ne voit, l'on ne souffre rien de ce que nous voyons , de ce que nous souffrons ici-bas. En toi, il n'y a ni obscurité, ni ténèbres, ni changements de temps. Le jour qui t'éclaire ne vient ni de la lumière d'une lampe, ni de la splendeur de la lune, ni de l'éclat des étoiles, mais de Celui qui est Dieu de Dieu, lumière de lumière. Le Roi des rois, entouré de ses ministres, réside dans ton sein. C'est là que les anges chantent en chœur les plus suaves cantiques. C'est là qu'ils se réjouissent chaque fois que quelqu'un d'entre nous quitte cette triste vallée de larmes pour aller les rejoindre. C'est là qu'apparaissent l'ordre des prophètes, le chœur glorieux des apôtres, l'armée

invincible des martyrs , l'assemblée vénérable des confesseurs. C'est là que se rencontrent les vrais et parfaits religieux, les saintes femmes qui ont triomphé des voluptés du siècle et de la fragilité de leur sexe, les jeunes hommes et les jeunes filles dont les vertus ont devancé les années , les brebis et les agneaux échappés à la gueule des loups et aux filets trompeurs de cette vie , chacun d'eux a la place qui lui est assignée ; car, si tous ne sont pas élevés au même degré de gloire , tous du moins participent au même bonheur. C'est parmi eux que la charité règne dans toute sa perfection , parce que Dieu leur tient lieu de toutes choses , qu'ils le contemplent constamment, qu'en le contemplant ils se sentent toujours plus enflammés d'amour pour lui, qu'ils l'aiment et le louent, qu'ils le louent et qu'ils l'aiment, que toute leur occupation est de chanter ses louanges sans jamais se lasser. Heureux, heureux serais -je, si, dégagé un jour de la prison de mon corps, il m'était donné d'entendre les accords de cette mélodie céleste que font retentir, en l'honneur du Roi éternel, les habitants de la suprême patrie et l'armée de tous les esprits bienheureux! Heureux et mille fois heureux serais-je, si j'obtenais de les chanter moi - même , d'être admis en la présence de mon Roi, de mon Dieu, de mon Seigneur, et de le contempler dans sa gloire , ainsi qu'il a daigné me le promettre , lors-

que , s'adressant à son Père , il lui disait : « Mon « Père, je désire que là où je suis, ceux que vous « m'avez donnés soient aussi avec moi, afin qu'ils « contemplent la gloire que vous m'avez donnée , « parce que vous m'avez aimé avant la création du a monde. » (Jean, xvn, 24.)

C'est ainsi que s'exprime saint Augustin. Ditesmoi, maintenant, quel beau jour que celui qui luira pour vous lorsque , après avoir vécu dans la crainte de Dieu, et être arrivé au terme de votre pèlerinage, vous passerez de la mort à l'immortalité, et au moment même où les autres commenceront à trembler, vous lèverez hardiment la tête à l'approche de votre rédemption. «Sortez un peu, écrivait saint Jérôme à la vierge Eustochium, sortez un peu de la prison de votre corps ; et montant en esprit jusqu'à la porte du sanctuaire de Dieu, considérez la récompense qui est destinée à vos travaux. Quel jour fortuné que celui où la bienheureuse Vierge Marie, suivie de tous les chœurs des vierges, s'avancera pour vous recevoir ; où le Seigneur luimême , le divin Époux de votre âme , accompagné de ses saints, viendra à votre rencontre, et vous dira : « Lève-toi, hàte-toi, ma bien-aimée, ma « colombe, ô la plus belle, et viens. Déjà l'hiver « s'est éloigné , les pluies ont cessé , elles ont fini ; « les fleurs ont paru sur la terre.» (Cant.,11, 10-12.) De quelle joie votre âme ne sera-t-elle pas inondée lorsque, conduite devant le trône de la Trinité

bienheureuse , par la main des saints anges , et en particulier par la main de Celui auquel elle avait été confiée comme à un dépositaire fidèle, elle entendra ces esprits bienheureux énumérer vos bonnes œuvres, aussi bien que les croix et les travaux que vous aurez endurés pour Dieu. Saint Luc rapporte que lorsque Tabithe , cette femme si célèbre par ses aumônes, fut morte, toutes les veuves s'assemblèrent autour de saint Pierre, lui montrant les vêtements qu'elle leur faisait, et que saint Pierre, touché de leurs larmes, pria Dieu pour elle, et la leur rendit vivante. (Act., ix.) Mais quels ne seront pas vos ravissements lorsque les anges, faisant cercle autour de vous, se mettront à exalter vos aumônes, vos prières, vos jeûnes, l'innocence de votre vie, les injures que vous aurez souffertes , la patience que vous aurez montrée, la modération dont vous aurez fait preuve , en un mot , toutes les vertus et toutes les bonnes œuvres que vous aurez pratiquées? Oh! comme alors vous vous réjouirez du bien que vous aurez fait, comme vous comprendrez le prix et l'excellence de la vertu. C'est là, selon l'expression du Sage, que « l'homme obéissant proclamera « sa victoire » (Prov., xxi ,28), que la vertu recevra sa récompense , et que le juste sera honoré en proportion de ses mérites.

Quels ne seront pas vos transports lorsque , arrivé au port, et désormais à l'abri des tempêtes,

vous vous rappellerez cette navigation si fertile en naufrages, ces tourmentes et ces ouragans, ces détroits, et ces corsaires auxquels vous aurez miraculeusement échappé? Oh! avec quel élan vous chanterez les paroles du Prophète : « Si le Seigneur « ne m'eût prêté son appui, peu s'en serait fallu que « mon âme ne tombât dans l'enfer» (Ps. xcm, 17), surtout lorsque du lieu de votre repos vous verrez tant de péchés qui se commettent à chaque instant dans le monde, tant d'âmes qui chaque jour descendent dans les abîmes, et que parmi tant de malheureux qui se perdent, vous comprendrez qu'il a plu à la miséricorde de Dieu de vous choisir pour faire partie du nombre de ceux qui ont le bonheur de se sauver !

Mais surtout quels seront vos transports lorsque vous serez témoin des fêtes et des triomphes que les saints célèbrent chaque jour, à mesure qu'un nouveau frère , après avoir achevé le temps de son exil , vient partager leurs couronnes , et que vous verrez redresser les sièges, réparer les murs et achever l'édifice de la Jérusalem céleste? Avec quel empressement la cour entière des saints ne va -t- elle pas au-devant des vainqueurs qui arrivent chargés des dépouilles de l'ennemi ! C'est dans ce séjour bienheureux que sont introduits ces hommes dont les combats n'ont été qu'une suite de victoires ; ces femmes qui , méprisant les séductions du siècle, se sont élevées au-dessus de

la fragilité de leur sexe ; ces jeunes filles innocentes qui ont sacrifié leur vie pour Jésus -Christ, et qui, après avoir triomphé de la chair et du monde, sont couronnées de lis et de roses; ces jeunes hommes, et même ces jeunes enfants dont la discrétion et la vertu ont devancé les années, et qui reçoivent en ce moment le prix de leur pureté virginale. C'est là que tous revoient leurs amis, qu'ils retrouvent leurs maîtres, qu'ils reconnaissent leurs parents, qu'ils les embrassent , leur donnent le baiser de paix et reçoivent en retour les plus sincères félicitations. Oh! si jadis les racines de la vertu paraissaient amères , comme son fruit est doux maintenant! Douce est l'ombre après les ardeurs du midi , douce est la fontaine au voyageur fatigué, doux est le sommeil et le repos au serviteur qui a rempli sa tâche ; mais bien plus douce est pour les saints la paix après la guerre , la sécurité après le danger, le repos après la fatigue.

Désormais la paix est faite, et tout appareil de guerre est devenu inutile. Avant d'entrer dans la terre promise, les enfants d'Israël s'étaient armés de toutes pièces; mais, la conquête achevée, ils laissèrent là leurs lances et leurs épées, et, n'ayant plus rien à redouter, chacun se reposa 0 sous sa vigne et son liguier. » (Mich., iv, 4.) Les yeux , fatigués et appesantis par les veilles , peuvent se fermer maintenant. « Le Prophète

« peut descendre du lieu où il avait été placé en « sentinelle » (Hab., il, 4); et saint Jérôme, qui passait les jours et les nuits à prier, à se frapper la poitrine, pour repousser les assauts de l'antique serpent, peut se livrer au repos. C'en est fait, le cliquetis des armes d'un ennemi cruel n'arrive plus jusque-là; on s'y rit des ruses dangereuses de la couleuvre en fureur, de la vue empoisonnée du basilic, du sifflement de l'antique serpent ; on n'y entend plus que le souffle suave de l'Esprit -Saint, on n'y voit plus que la gloire de Dieu. C'est bien là la région de paix et de tranquillité, élevée au-dessus des éléments, et d'où sont bannis les nuages et les tempêtes. « Cité de Dieu, que de merveilles ont été dites « de toi! » (Ps. lxxxvi , 3.) « Heureux, » s'écrie le saint homme Tobie , « ceux qui t'aiment , et qui « jouissent de ta paix ! Mon âme, bénis le Seigneur, « parce qu'il a délivré Jérusalem , Jérusalem , sa « cité , de toutes ses tribulations, lui, le Seigneur « notre Dieu. Je serai heureux, s'il reste encore « quelqu'un de ma race pour voir la splendeur de « Jérusalem. Les portes de Jérusalem seront bâties « de saphirs et d'émeraudes, et toute l'enceinte de « ses murailles, de pierres précieuses. Toutes les « places publiques seront pavées de pierres blan- « ches et pures , et l'on chantera dans toutes ses « voies, alléluia. » (Tob., xn, 18-22.) 0 patrie fortunée, ô douce gloire, ô séjour bienheureux.

que j'envie le sort de ceux auxquels vous êtes destinés. Je sais qu'il y a de la présomption à vous désirer; mais comment vivre sans ce désir? Enfants d'Adam , hommes aveugles , brebis égarées, si c'est là votre bercail, où courez -vous? que faites-vous? et pourquoi laissez -vous échapper un bien que l'on vous offre à si bas prix? Ah ! si pour obtenir ce bien il me faut souffrir tous les maux qu'il y a dans le monde, j'y consens, qu'ils viennent fondre sur ma tête, que les douleurs pleuvent sur moi , que les maladies m'assaillent de toutes parts, que les tribulations ne me laissent point de repos, que l'on me tourmente, que l'on me persécute, que toutes les créatures se liguent contre moi , que je devienne l'opprobre des hommes et le rebut du monde. Que ma vie se consume dans la souffrance, et mes années dans les gémissements, pourvu que, le calme succédant à l'orage, je mérite enfin d'être admis parmi ce peuple, qui se distingue par tant de gloire et par tant de beauté.

Allez maintenant, allez, vous tous amateurs du monde, recherchez les titres et les dignités, achetez des meubles, bâtissez des palais, étendez les bornes de vos possessions, multipliez vos héritages, commandez aux royaumes, rendezvous maîtres du monde entier, vous n'arriverez jamais à la hauteur du moindre serviteur de Dieu; car il aura en partage ce que le monde ne

peut donner, il jouira de ce qui dure toujours, et, tandis que les anges le porteront avec le pauvre Lazare dans le sein d'Abraham, vous serez, malgré vos pompes et vos richesses, ensevelis dans l'enfer, en compagnie du riche voluptueux.

Page 1