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CHAPITRE XVI

De la Satisfaction considérée dans son principe et dans sa cause.

Maintenant que nous avons établi la nécessité de la Satisfaction, efforçons-nous d'en bien saisir le principe et la cause. Ce sera le moyen de connaître à quoi nous en tenir dans la pratique. Rappelons d'abord ce que nous avons dit au commencement de ce livre, à savoir qu, la gràcfe du repentir ét <W la conversion était la plus grande grâce, la

plus grande miséricorde que Dieu put faire au pécheur en ce monde. En effet, bien que la gloire l'emporte sur la grâce (en ce sens que ce qui est achevé vaut mieux que ce qui est simplement ébauché), il est certain que l'âme qui passe du péché à la grâce , reçoit une plus grande faveur que celle qui de la grâce passe à la gloire.

Rappelons encore que si le Baptême, qui est la porte des sacrements et le principe même de notre régénération , apporte avec soi la grâce aussi bien que les vertus et les dons du Saint-Esprit qui en procèdent, la véritable pénitence, qui est le principe de notre résurrection, apporte les mêmes dons et les mêmes trésors. Elle fait plus encore, elle répand dans l'esprit de nouvelles clartés , de telle sorte que l'homme , qui auparavant était aveugle, et comme assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, voit et connaît parfaitement les choses spirituelles et divines ; elle inspire au cœur des sentiments tout nouveaux de charité et d'amour de Dieu ; et ces sentiments qui forment son essence aussi bien que celle des autres vertus , produisent constamment les effets les plus admirables. Et de fait, de même que l'amour naturel est le principe de toutes les affections et de toutes les passions naturelles, ainsi Famour surnaturel de Dieu est le principe de toutes les affections et de toutes les passions surnaturelles , et ces affections et ces passions sont d'autant plus vives, qu'il est lui-même

plus violent. On peut dire aussi qu'elles varient selon les divers degrés de grâce que Dieu accorde , soit dans les conversions extraordinaires , comme celles de saint Paul et de saint Augustin, soit dans les conversions ordinaires , comme celles dont nous sommes témoins chaque jour.

L'âme véritablement pénitente éprouve un tel regret, un tel déplaisir d'avoir offensé Dieu, que, s'il lui était permis de revenir sur le passé , elle préférerait souffrir mille tourments, plutôt que de se résoudre à l'offenserde nouveau. Elle éprouve aussi une vive crainte de la Majesté divine : et en pensant qu'elle Ta si souvent outragée , que si souvent elle a provoqué sa colère , elle se reconnaît digne des plus grands châtiments. Elle éprouve en sa présence une honte irrésistible , comme serait celle dune femme infidèle qui rentrerait dans la maison de son mari , après que celui-ci lui aurait pardonné sa faute; comme celle qu'éprouvait le Publicain de l'Évangile, lequel n'osait lever les yeux au ciel, tant il était rempli de confusion. Enfin elle éprouve un grand désir de satisfaire à Dieu par la pénitence , et de venger sur sa propre chair les offenses dont elle s'est rendue coupable envers lui. Voilà pourquoi, lorsqu'elle considère que c'est sa chair, que ce sont les appétits de sa chair qui l'ont détournée de l'amour et de l'obéissance qu'elle devait à son Seigneur et à son légitime Epoux pour la jeter dans les bras des créa-

tures, elle entre dans une telle colère qu'elle voudrait la mettre en pièces, l'écraser, l'anéantir. Pour mieux comprendre ceci , supposez qu'une jeune fille de condition, trompée par les artifices d'une femme perverse , donnât sa main à un autre qu'à son fiancé , vécût avec lui pendant quelque temps, puis vint à découvrir son erreur; eh bien ! pensez-vous qu'elle demeurerait tranquille, qu'elle n'éprouverait aucun sentiment d'indignation contre celle qui l'aurait ainsi déshonorée ? Oh ! sans doute, elle croirait peu faire si, pour se venger, elle pouvait tremper ses mains dans le sang de cette infâme créature. C'est là l'image de ce qui se passe dans l'âme, lorsque Dieu l'éclairé et lui ouvre les yeux. D'un côté elle comprend que Dieu est son légitime époux et sa dernière fin , et de l'autre elle est forcée d'avouer que si elle a tendu les bras aux créatures , si elle les a aimées d'un amour qui n'était dû qu'au Créateur, c'est à la sollicitation d'une femme abominable, c'est-à-dire à la sollicitation de sa propre chair qu'elle a obéi. Honteuse d'une pareille conduite, elle s'irrite contre celle qui a été la cause de son adultère , elle la hait d'une haine profonde , elle n'a plus qu'un désir, celui de lui faire éprouver sa vengeance. Ceci nous explique pourquoi, dans les premiers jours de leur conversion, certains pénitents montrent tant d'ardeur pour les disciplines, les cilices, les jeûnes et autres austérités semblables , que si on ne parvenait

à modérer leur zèle, ils auraient bientôt ruiné leur santé.

C'est cet esprit de pénitence qui animait le saint homme Job , lorsque s'adressant à Dieu, il lui disait : « Je vous ai offensé; que dois-je faire, ô Pasce teur des hommes? » (Job, vu. 20.) Comme s'il eût voulu dire , ainsi que l'interprète saint Augustin : « Seigneur, je confesse ma faute ; la peine que je mérite est si grande , qu'il n'y a pas pour moi de châtiment assez sévère. Que voulez -vous que je fasse? Je suis prêt à tout ce que vous exigerez de moi. Je n'ai autre chose à vous offrir qu'un cœur soumis par avance à tout ce que vous ordonnerez. Si vous commandez que je sois jeté au milieu des flammes , que mon corps soit coupé en morceaux, ou quej 'endure quelque autre tourment, ce tourment fût-il encore plus effroyable, j'y consens, je m'y soumets. Me voici prosterné devant vous les mains et les pieds liés. Je ne fuis point , je n'en appelle pas de votre sentence, je ne récuse point votre juridiction , je n'allègue aucune excuse pour ma défense, je ne vous demande aucune faveur, je ne veux qu'une chose, c'est que vous me punissiez comme vous le voudrez. Soyez le couteau , et moi la chair. Coupez partout où il vous plaira, pourvu que vous me pardonniez mes péchés. »

C'est cet esprit qui animait le saint roi David lorsqu'il disait : « .le suis languissant et brisé ; je

« rugis dans les frémissements de mon cœur. Sei- « gneur, tous mes désirs sont en votre présence , » et les soupirs de mon cœur ne vous sont point « cachés. Mon cœur est dans le trouble, ma force « m'abandonne. La lumière de mes yeux s'éteint, « elle n'est plus à moi. » (Ps. xxxvn, 8-10.)

Modèle admirable pour tous ceux qui ont eu le malheur d'offenser Dieu ! ainsi devraient-ils gémir, s'humilier et faire pénitence. Car, comme dit un Docteur, « lorsqu'une âme s'est avilie au point d'abandonner Dieu et de lui désobéir pour se plonger dans les jouissances terrestres , il est bien juste qu'elle expie désormais ces jouissances par une vie de renoncement et de sacrifice. » Le châtiment est en quelque façon la réparation des désordres causés par le péché. Or, comme tout péché mérite châtiment, nul ne peut en dispenser le coupable. Vous avez abandonné le Créateur pour une vile créature , vous avez méprisé et indignement outragé la Majesté divine , il ne vous reste plus qu'un moyen de réparer le mal que vous avez fait ; c'est de vous humilier, de vous mépriser, de vous abaisser jusqu'à la poussière de la terre.

C'est du reste ce qui arrive chaque fois que les pécheurs ouvrent les yeux à la lumière d'en Haut, ils n'ont pas plutôt compris la douceur et l'immensité de la bonté divine, que reconnaissant leur bassesse et leur ingratitude , leur unique désir est de satisfaire pour les péchés qu'ils ont commis. En

preuve de ce que j'avance, pour l'instruction, et j'ose dire à la honte des chrétiens de notre siècle, je citerai les quelques exemples d'austérités dont saint Jean Climaque fut témoin et qu'il raconte luimême à peu près dans les termes suivants :

« En entrant dans ce monastère, dit-il, je vis ce que l'oeil du paresseux n'a point vu, ce que l'oreille du négligent n'a point entendu , ce que le cœur du lâche ne comprendra jamais. J'entendis des paroles, je vis des œuvres, capables, s'il est permis de parler de la sorte , de faire violence au Tout-Puissant et de le forcer à la miséricorde. Je vis quelques-uns de ces saints pénitents qui passaient les nuits entières , exposés à l'air, sans dormir, sans remuer de place ; puis quand la nature semblait vouloir succomber, je les vis lutter contre eux-mêmes, s'adressant les plus vifs reproches, et chassant le sommeil de leurs yeux , pour ne point laisser de repos à leur corps. J'en vis d'autres qui tenaient constamment les yeux levés au ciel , pleurant amèrement, et demandant pardon et miséricorde ; d'autres au contraire qui , à l'exemple du Publicain, les tenaient baissés vers la terre, se disant indignes de tourner leurs regards vers Dieu, de lui adresser la moindre prière , osant tout au plus lui offrir leur âme muette, silencieuse, remplie de confiance et de terreur. J'en vis d'autres revêtus de sacs, couverts de cilices , cachant leur face entre leurs genoux , ou bien frappant la terre

de leur front avec les signes de la plus amère douleur. Je vis autour de quelques-uns le sol baigné de larmes , et j'en aperçus d'autres qui se désolaient de ne pouvoir pleurer. Un grand nombre pleuraient et s'apitoyaient sur l'état de leur âme comme on a coutume de le faire aux funérailles d'un mort. Il y en avait qui frémissaient intérieurement et faisaient tous leurs efforts pour retenir leurs plaintes , puis tout à coup, quand la douleur prenait le dessus, on les entendait pousser des gémissements semblables aux rugissements du lion. Il y en avait enfin que l'on eût pris pour des statues de pierre, tant ils paraissaient absorbés, tant la douleur les avait rendus insensibles ; depuis longtemps leurs larmes ne coulaient plus , et ils étaient là comme anéantis devant Dieu. »

Un peu plus bas le même Saint continue : « Vous les eussiez vus , le visage triste , marchant courbés jusqu'à terre, ne tenant plus à leur corps, mangeant leur pain comme de la cendre et mêlant leur boisson avec leurs larmes. S'il leur arrivait parfois de laisser échapper quelques paroles, c'étaient celles - ci : Malheureux que je suis ! malheureux que je suis! c'est justice, c'est justice, Pardonnez- moi, Seigneur; Seigneur, pardonnez-moi. Il y en avait parmi ceux-ci qui, secs, décharnés, dévorés par la soif, tiraient la langue comme des chiens. Il y en avait qui pendant l'été demeuraient exposés aux ardeurs Hu

midi, et, d'autres qui pendant l'hiver bravaient la gelée et le froid. Enfin , il y en avait qui se contentaient d'un peu d'eau pour rafraîchir leur langue, et d'autres qui après avoir mordu à leur pain, en rejetaient le reste, parce que, disaientils, la nourriture des hommes ne convenait nullement à ceux qui avaient mené la vie des bêtes.

« On conçoit sans peine que pour des hommes qui se livraient à de pareils exercices , les rires , les paroles oiseuses, les colères et les emportements n'étaient guère de saison ; que les amusements, les soins du corps, les plaisirs de la table, et jusqu'à la plus petite fumée de vaine gloire , n'avaient pas grande chance de les toucher. Leur unique occupation était de crier jour et nuit vers le Seigneur, et de toutes parts s'élevait un concert de prières. Les uns, comme si la porte du ciel eût été là devant eux , disaient en se frappant rudement la poitrine : Juge miséricordieux, ouvrez la porte que nos crimes ont fermée. 0 Dieu, disaient les autres, « faites voir votre visage, et « nous serons sauvés. » (Ps. lxxix ,4.) Seigneur, montrez- vous à ces pauvres misérables, qui sont assis dans les ténèbres et les ombres de la mort. « llàtez-vous de nous prévenir, car nous sommes « devenus bien pauvres. » (Ps. lxxviii, 8.) Qui sait, disaient-ils encore, si quelque jour le Seigneur ne nous regardera [jas d'un œil favorable, si nous n'entendrons pas sa douce voix nous din> : Cap-

tifs, sortez de votre prison; aveugles, recevez la lumière ?

« Toujours la pensée de la mort était présente à leur esprit, et s'interrogeant les uns les autres : Que croyez-vous, disaient-ils, que nous puissions attendre à cette heure? Quelle sera notre fin? L'arrêt de notre condamnation aura-t-il été révoqué? Nos prières seront -elles montées jusqu'à Dieu, et, dans le cas où elles seront montées jusqu'à lui, les aura- 1- il accueillies? Savons-nous l'effet qu'elles auront produit, jusqu'à quel point elles auront apaisé son courroux? Partant d'une bouche aussi impure que la nôtre, sommes-nous assurés qu'elles aient pu toucher son cœur? Les anges, à la garde desquels nous avons été confiés, s'empresseront -ils autour de nous, ou bien la puanteur de nos crimes les tiendra-t-elle éloignés? A ces questions, quelques-uns répondaient : Qui sait, mes frères, comme dirent les Ninivites , « qui sait si Dieu ne reviendra pas vers nous « pour nous pardonner ? » (Jonas , ni , 9) et nous ne périrons pas. Continuons donc de pleurer jusqu'à la fin de notre vie ; le Seigneur est miséricordieux, notre persévérance désarmera sa colère. Courons, mes frères, courons, car nous avons besoin de courir, et de courir de toutes nos forces pour retourner au lieu d'où nous sommes tombés. Courons sans cesse vers ce but, n'épargnons pas notre chair corrompue , faisons-lui sentir les effets

de notre vengeance et crucifions -la sans pitié, puisqu'elle nous a crucifiés la première.

« Mais c'est l'apparence extérieure de leurs corps qu'il fallait voir : leurs visages étaient aussi pâles que ceux des morts, leurs yeux languissants et abattus, leurs joues livides et desséchées. Les flots de larmes qui s'échappaient continuellement de leurs yeux en avaient détaché les cils , et, à force de prier, leurs genoux étaient devenus calleux comme ceux des chameaux. La plupart crachaient du sang, tant étaient rudes les coups dont ils se frappaient la poitrine. Il n'était pas rare de les entendre prier leur supérieur, un ange véritable , qu'il voulût bien leur enchaîner le cou et les mains, leur mettre des entraves aux pieds et les laisser dans cet état jusqu'au moment où on les porterait au tombeau , si toutefois on croyait devoir leur rendre cet honneur; car ils s'en jugeaient indignes.

« Mais lorsque l'un d'entre eux était sur le point d'expirer, le spectacle devenait bien plus effrayant. Ses compagnons, s'approchant alors de sa couche et se plaçant autour de lui, lui demandaient avec un visage abattu, des paroles entrecoupées et des instances incroyables : Mon frère, comment vous trouvez- vous maintenant? Que se passe -t- il en vous? Que nous dites- vous? Quelles sont vos espérances? Que pensez-vous que vous allez devenir? Avez vous trouvé ce que vous cherchiez? Ktes-vous

arrivé au port du salut? Vous a-t-on donné un gage de sécurité? Avez- vous senti au fond de votre cœur une lumière nouvelle? Avez -vous entendu une voix qui vous dit : « Vos péchés vous sont « pardonnes. » (Luc, v, 23.) « Votre foi vous a « sauvé » (Matth., ix, 22); ou bien ces terribles paroles : « Que les impies et tous ceux qui ont « oublié le Seigneur soient précipités dans l 'ence fer. )) (Ps. ix, 18.) « Liez-lui les mains et les « pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures, » (Matth., xxn, 13); ou bien encore : Otez de là le méchant, « il ne verra point la gloire du Sei- « gneur. » (ïs., xxvi, 10.) Vous ne répondez pas, mon frère ! Un mot, s'il vous plaît, afin que nous sachions ce qui nous est réservé plus tard. Votre cause va se décider bientôt , votre sort est à peu près fixé; mais notre cause est encore pendante, et il est peut-être temps encore de prévenir une condamnation. A toutes ces demandes quelquesuns répondaient : « Béni soit le Seigneur, qui ne « nous a pas livrés à la dent de nos ennemis » (Ps. cxxiii , 5) ; d'autres répondaient avec l'accent de la plus profonde tristesse : Malheur à l'âme qui n'a pas été fidèle à sa vocation, elle comprendra à cette heure ce que l'éternité lui prépare.

« En voyant et en entendant les choses que je viens de rapporter, je demeurai éperdu, épouvanté, et lorsque je me mis à réfléchir aux fautes de ma vie, à la tiédeur de ma pénitence, que je

comparai ma conduite avec celle de ces saints personnages, peu s'en fallut que je ne me livrasse au désespoir. Parlerai-je maintenant du lieu qui leur servait de demeure? On ne saurait imaginer rien de plus laid, de plus obscur, de plus infect, de plus horrible, en un mot. C'était bien là une prison, ainsi qu'on l'appelait, et il suffisait de le voir pour se sentir porté à la pénitence.

« Ceci paraîtra incroyable et même impossible aux négligents et aux tièdes ; mais les véritables pénitents le tiendront pour véritable. En effet, quand une âme se souvient d'avoir perdu la paix et l'amitié de Dieu , d'avoir rompu l'alliance qu'elle avait contractée avec lui, d'avoir sacrifié, avec les inestimables trésors de sa grâce, les consolations du Saint-Esprit, d'avoir éteint dans son cœur la flamme de la charité, de cette chanté qui jadis lui faisait répandre de si douces larmes; quand, dis-je, elle se souvient de tout cela, elle se trouve pénétrée d'une si vive douleur, que nonseulement elle se sent disposée à endurer patiemment tous les maux , mais que volontiers , si on la laissait faire , elle crucifierait son corps et le mettrait en pièces. C'est ainsi qu'au souvenir de leur félicité passée, ces Pères vénérables, empruntant les paroles de Job (xxix, 4, 3, 6), s'écriaient : « Qui me rendra ces jours de ma jeunesse, quand le « Seigneur habitait en secret dans ma lente; lorsque i son flambeau brillait sur ma tète, et que sa lu-

«. mière me guidait dans les ténèbres ; quand je bai- « gnais mes pieds dans des ruisseaux de lait, et que « la pierre répandait pour moi des flots d'huile. » C'est ainsi qu'au souvenir des doux et saints exercices qui étaient autrefois leur seule occupation , des consolations et des grâces que le Seigneur leur accordait avec tant de libéralité, ils se disaient en pleurant : Que sont devenues ces oraisons si pures qui s'élevaient jusqu'à Dieu , cette confiance qui nous animait, ces douces larmes qui adoucissaient l'amertume de nos cœurs? Qu'est devenue cette chasteté qui faisait notre gloire , cette fidélité et cette obéissance dont nous ne nous départions jamais envers celui que Dieu avait placé à notre tête? Qu'est devenue enfin la vertu et l'efficacité de nos prières? Hélas! tout a disparu, tout s'est évanoui comme de la fumée.

« Et pendant qu'ils exhalaient ainsi leurs regrets, telle était leur douleur, telle était la haine dont ils étaient transportés contre eux-mêmes, qu'ils suppliaient le Seigneur de ne point épargner leur corps, et de lui faire expier ses désordres en l'accablant de toute espèce de maux. Tantôt ils lui demandaient des maladies aiguës; tantôt ils souhaitaient de perdre les yeux et la vue , afin de n'être plus qu'un spectacle de misères ; tantôt ils faisaient des vœux pour que leurs membres devinssent difformes , pour que leurs mains et leurs pieds fussent paralysés, persuadés qu'en souffrant

maintenant de la sorte , ils n'auraient plus rien à craindre dans l'avenir.

« Quant à moi , je ne sais, mes frères , comment il me fut possible de passer trente jours au milieu de scènes aussi émouvantes. Ce temps expiré, je me décidai enfin à prendre congé du supérieur du monastère , et comme il s'aperçut du trouble et de l'étonnement où j'étais plongé : Eh bien ! père Jean , me dit-il , avez-vous vu les efforts de ces combattants? — Je les ai vus, Père, lui dis-je, je les ai vus, et j'en suis émerveillé. A mon avis, il vaut bien mieux être tombé et pleurer comme eux, que de rester debout sans pleurer. C'est à leur chute sans doute que , la grâce de Dieu aidant, ils doivent de s'être élevés si haut. »

Ce qui précède est tiré presque mot pour mot de saint Jean Climaque , lequel raconte des choses encore plus admirables et plus surprenantes , non pas sur ouï-dire, mais comme en ayant été luimême le témoin. J'ai cru devoir le citer tout au long pour plusieurs raisons : c'est d'abord afin que nous nous humiliions, que nous nous confondions en comparant la tiédeur de notre pénitence avec la rigueur et l'austérité de celle des anciens Pères ; c'est ensuite pour que nous comprenions jusqu'où peuvent aller la charité et la lumière du Saint- Esprit, charité et lumière auxquelles tous les fidèles, n'importent les temps où ils vivent, sont en droit de prétendre, du moment qu'ils s'efforcent

de marcher sur les traces de leurs devanciers ; c'est, en troisième lieu, pour que, ranimant notre confiance et sortant de notre sommeil , nous travaillions désormais avec plus d'ardeur, dans la pensée que les saints n'avaient point des corps différents des nôtres , et que leur Dieu , qui les aidait et les soutenait, est aussi notre Dieu. Je n'ai pas craint de rapporter ces grands exemples qui, à coup sûr, trouveront peu d'imitateurs ; mais il m'a semblé , du moins, qu'en les lisant chacun comprendra que ce serait folie de se croiser les bras et de rester sans rien faire. On aurait tort de se décourager, parce que l'on n'est pas parvenu à une si haute perfection : de même que dans le corps humain il y a différentes sortes de membres , les uns'plus nobles et les autres moins nobles, et, dans le ciel, différentes demeures , les unes plus élevées et les autres moins élevées, il y a aussi dans l'Église divers degrés de mérites , diverses vocations , et , selon ces diverses vocations, diverses sortes de pénitence, au point que ce qui est nécessaire au salut des uns , n'est en aucune façon nécessaire au salut des autres. Du reste, rien ne nous oblige à faire tout ce qu'ont fait les saints ; le plus souvent on nous propose leurs actions bien plus pour les admirer que pour les imiter. Ce qui sied à un géant ne sied guère à un nain , et telle chose qui est louable chez un homme parfait, devient ridicule là où la vertu fait défaut.

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