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CHAPITRE XVII

Des trois œuvres principales par lesquelles on satisfait à la justice de Dieu.

Les œuvres de pénitence étant satisfactoires de leur nature, nous parlerons des trois principales, qui (comme l'enseigne l'Église, et les saints avec elle) sont le jeûne, l'aumône et la prière. Outre que ces œuvres se distinguent par leur sainteté et leur efficacké , il faut remarquer qu'elles contrarient notre chair, et que la douleur qu'elles causent est un moyen sûr d'expier le plaisir qui naît du péché. Remarquez encore qu'en général nous nous servons de trois choses pour offenser Dieu : de noshiens, de notre corps et de notre âme. Or, il est bien juste que nous lui offrions tout cela en sacrifice : que nous lui sacrifiions nos biens par l'aumône, notre corps par le jeûne, et notre âme par la prière. Enfin, comme tous les péchés que nous commettons sont ou contre Dieu , ou contre nous-mêmes, ou contre notre prochain, la prière est là pour rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû , le jeûne pour châtier notre corps, et l'aumône pour subvenir aux besoins de nos frères.

De la première œuvre satisfactoire, qui est le Jeûne.

Il faut donc que celui qui veut sincèrement et de tout son cœur satisfaire à la justice de Dieu , s'applique à ces différents exercices, et commence par s'habituer au jeûne. Le jeûne, ainsi que nous le disions tantôt, sert de contre-poids au plaisir, en même temps qu'il châtie la chair, qui est presque l'unique cause de nos égarements. « Par le jeûne, dit saint Bernard, nous nous abstenons des choses permises; et en nous abstenant des choses permises , nous obtenons le pardon de celles qui sont défendues. Un jeûne de quelques heures ou de quelques jours rachète les jeûnes que pendant toute léternité nous serions obligés de subir dans l'enfer; car nous avons mérité l'enfer par nos péchés, et dans l'enfer, où depuis tant d'années le mauvais riche demande une seule goutte d'eau sans pouvoir L obtenir, il n'y a ni nourriture, ni consolation, ni perspective du moindre soulagement. Heureux jeûne, par conséquent, celui qui nous exempte d'un tel jeûne, qui nous soustrait à de tels supplices ! Non-seulement , continue le même Saint , non -seulement le jeûne nous purifie de nos péchés , mais il déracine nos vices ; non-seulement il nous obtient le pardon de nos péchés, mais il nous-

mérite la grâce ; non -seulement il efface nos péchés passés, mais il nous préserve de ceux que nous pourrions commettre à l'avenir. » En effet, comme dit saint Pierre de Ravenne, «le jeûne est le palais de Dieu, le quartier général de Jésus- Christ, le rempart de l'Esprit -Saint, la bannière de la foi , le signe de la charité , l'étendard de la sainteté. » — « Le jeûne, dit saint Augustin, purifie l'âme , élève les sens , soumet la chair à l'esprit , rend le cœur contrit et humilié , dissipe les ténèbres de la concupiscence , apaise les ardeurs de la luxure, allume le feu de la charité. Le jeûne réprime nos appétits , mortifie nos passions , règle notre conduite, et tempère nos convoitises. Le jeûne est le frère de la pauvreté , le fils de la pénitence , le père de la chasteté , le compagnon de la prière, le couteau qui tranche l'amourpropre , le gardien de notre salut, le moyen le plus efficace pour calmer la colère de Dieu et attirer sur nous ses miséricordes. C'est par le jeûne que les Ninivites désarmèrent le Seigneur. C'est par le jeûne et en s'humiliant que les enfants d'Israël furent délivrés de leurs ennemis, que les trois jeunes Hébreux échappèrent à la fureur du roi de Babylone , qu'Élie fut enlevé au ciel , emporté sur un char de feu , que Moïse reçut la loi de Dieu, et que le Fils de Dieu lui-même, sans y être obligé, mais pour nous servir d'exemple , se prépara à la prédication de l'ftvangile. »

Que celui donc qui veut satisfaire à Dieu , tirer vengeance de ses ennemis et jouir des privilèges dont nous venons de parler, s'arme d'une sainte et violente colère contre sa propre chair; qu'il en fasse justice, et que pour la châtier il emploie les jeûnes, les veilles, les disciplines, les cilices , les vêtements grossiers, les lits durs et peu commodes, en un mot, toutes les austérités qui lui viendront à l'esprit. De cette manière non-seulement il offrira à Dieu une j uste satisfaction , mais après avoir terrassé le plus puissant de ses ennemis, il fera de son corps et de son âme le temple vivant de l'Esprit- Saint. En tout ceci pourtant la sagesse et la modération sont d'une absolue nécessité , et il faut que nous châtiions le corps sans le détruire , parce qu'autrement nous nous mettrions dans l'impossibilité de servir le Seigneur. Dieu avait ordonné que dans tous les sacrifices on lui offrit du sel. Le sel est l'image de la discrétion qui doit présider à nos exercices spirituels; car, faute de cette discrétion, il arrive souvent que les personnes pieuses, après avoir compromis leur santé , sont forcées de s'arrêter au milieu du chemin, abandonnent leurs pratiques de piété, et par suite, ce qui est pire encore, se relâchent dans la vertu.

De la deuxième œuvre satisfactoire, qui est l' Aumône.

Mais pour que le jeune soit plus profitable il faut qu'il soit accompagné des œuvres de miséricorde. « Le jeûne sans la charité et sans l'aumône , dit saint Augustin, est une lampe sans huile. » « Mes frères, dit -il encore, faites l'aumône, et vos prières seront exaucées , et Jésus-Christ vous aidera à changer de vie ; il vous pardonnera vos péchés, il vous défendra des maux qui vous menacent, il vous accordera les biens éternels. » — « Le jeûne, dit saint Pierre de Ravenne, guérit bien les infirmités des vices et des passions , en faisant disparaître les causes du péché ; mais sans la pureté, la miséricorde et l'aumône, l'âme ne jouit jamais d'une santé parfaite. » — « Le jeûne, continue- 1- il, guérit les blessures faites par le péché ; mais sans le baume de la miséricorde , il n'en détruit point les cicatrices. » — « L'aumône, » disait Tobie, en parlant à son fils, « délivre de « tout péché et de la mort; elle ne laisse point « l'âme aller dans les ténèbres. » (Tob., iv, 11.) « L'eau, » dit l'Ecclésiastique (m, 33.), « éteint le « feu dans sa force , et l'aumône résiste au péa cbé. » — « Admirable effet de l'aumône, s'écrie saint Ambroise, les eaux qui s'échappent de

cette source suffisent pour abattre les flammes du péché , le torrent qu'elles forment éteint complètement l'incendie des vices. L'aumône apaise la colère du Seigneur alors même qu'il est sur le point de faire éclater sa vengeance. » — « De même, dit saint Augustin, que les eaux du Baptême éteignent le feu de l'enfer, l'aumône et les œuvres de justice éteignent les flammes du péché. Ce que le Baptême a opéré une fois, l'aumône comme un second Baptême l'opère tous les jours, et chaque fois qu'on la fait. » Je n'ignore pas que la comparaison n'est pas juste de tout point, mais on ne pouvait mieux louer et exalter l'aumône qu'en la mettant, pour ainsi dire, sur la même ligne que le Baptême , qui est le principe de notre régénération et la porte même de la vie. Pour détourner de la tête de Nabuchodonosor la terrible sentence que le Ciel avait portée contre lui , le prophète Daniel ne trouva pas de meilleur conseil à lui donner que celui de faire l'aumône. « 0 roi , » lui dit-il , « que « mon conseil te soit agréable , rachète tes péchés « par l'aumône , et tes iniquités par la miséri- « corde envers les pauvres. » (Dan., iv, 24.) Il savait, en effet, que le plus sur moyen d'obtenir miséricorde auprès de Dieu, est d'user de miséricorde envers les hommes; « car, » comme dit le Sauveur (Luc, vi, 38), « on nous mesurera avec « la même mesure dont nous nous serons servis a pour mesurer les autres. » Après cela il est fa-

cile de comprendre comment , au jour du dernier jugement, on fera si grand cas des œuvres de miséricorde. « Il est écrit, dit saint Augustin, Rachetez « les péchés par l'aumône. » Or, le Seigneur estime l'aumône, parce qu'en fin de compte c'est à cause d'elle qu'il récompensera ses élus. Il me serait bien difficile, semblera -t-il leur dire, d'user de miséricorde envers vous , après avoir fait l'examen de votre conduite ; «venez » pourtant, «possédez le «royaume des cieux; car j'ai eu faim, et vous « m'avez donné à manger, etc. Venez, possédez le « royaume des cieux, » non pas parce que vous n'avez pas commis de péchés, mais parce que vous avez racheté vos péchés par vos aumônes. « Allez, » au contraire, dira t-il, aux méchants, « allez au feu éternel, » non pas parce que vous avez commis des péchés , mais parce que vous ne les avez pas rachetés par vos aumônes; car si vous les eussiez rachetés je ne vous condamnerais pas maintenant. » Ainsi parle saint Augustin. Saint Pierre de Ravenne s'exprime d'une façon bien plus énergique encore. « C'est chose admirable, dit-il, combien l'aumône corporelle est agréable à Dieu. En effet, dans le royaume du ciel en présence des Anges, devant l'immense assemblée des bienheureux , il n'est fait mention ni de la mort d'Abel , ni du monde sauvé par Noé, ni de la foi d'Abraham, ni de la loi de Moïse , ni de la croix sur laquelle mourut saint Pierre, maison ne trouve pas assez

d'éloges pour le morceau de pain qui a été donné

au pauvre. » Touché de la beauté et de l'efficacité

de l'aumône , saint Jean Chrysostome en parle en

ces termes : « L'aumône, dit- il, est l'amie de

Dieu, et ne quitte jamais sa présence ; elle obtient

grâce pour qui elle veut, elle rompt les liens du

péché , elle dissipe les ténèbres de nos passions ,

et elle en apaise les flammes. Les portes du ciel

s'ouvrent devant elle comme devant une reine;

personne n'ose lui demander qui elle est, ni ce

qu'elle désire. C'est au contraire à qui lui fera

l'accueil le plus bienveillant. Elle est vierge, ses

ailes sont d'or, ses vêtements resplendissent de

beauté, son visage est doux et affable, et telle est

la rapidité de ses mouvements, que dans un

clin d'œi lelle se transporte au pied du trône de

Dieu. »

Puisque l'aumône est si efficace , que celui qui

veut satisfaire à Dieu et obtenir miséricorde « se

« revête donc, » comme dit l'Apôtre, « d'entrailles

« de miséricorde » (Coloss., m, 12), prenantpart

aux misères des pauvres, les aidant, s'il ne peut de

sa bourse , du moins de ses conseils , de ses avis ,

de ses prières, et, s'il ne peut pas même cela,

leur témoignant le plus vif intérêt et sympathisant

avec toutes leurs peines ; « car, comme dit saint

Grégoire, il n'y a pas moins de mérite à compatir

aux malheurs de nos frères, c'est-à-dire à leur

donner notre âme , qu'à leur fane l'aumône. » En

terminant , remarquons avec saint Augustin que , lorsqu'il s'agit d'obtenir le pardon de nos péchés , la plus efficace de toutes les œuvres de miséricorde , est de pardonner de bon cœur à ceux qui nous ont fait quelque injure. « 0 homme, s'écrie saint Pierre de Ravenne, à chaque instant tu commets des péchés, et cependant tu es bien aise que toujours on te pardonne. Veux -tu qu'on te pardonne? eh bien ! commence par pardonner, sa- *-he qu'en pardonnant aux autres tu te pardonnes à toi-même. » Saint Césaire parle dans le même sens. « Vous n'avez pas, dit-il , de quoi racheter les captifs, et vêtir ceux qui sont nus, appliquez -vous à bannir de votre cœur tout sentiment de haine , ne rendez pas le mal pour le mal , aimez vos ennemis , priez pour eux , et confiants dans la miséricorde et la promesse de Dieu , dites-lui : Seigneur, donnez -moi, parce que j'ai donné; pardonnezmoi, parce que j'ai, pardonné. »

§ ni.

De la troisième œuvre satisfactoire, qui est la Prière.

La prière n'est pas seulement une œuvre satisfactoire , elle est aussi le moyen le plus ordinaire par lequel nous puissions obtenir la contrition et le pardon de nos fautes, ainsi que cela ressort de l'histoire du Publicain et de celle de l'Enfant pro-

digue. « Tournez -vous vers Dieu, » nous dit le Prophète, « portez-lui vos paroles. Tournez-vous « vers le Seigneur, et dites -lui: Ote-nous nos « iniquités , reçois notre offrande , et nous te ren- « drons le sacrifice de nos lèvres. » (Osée, xiv, 2, 3.) C'est ainsi que lame entre en commerce avec Dieu dans la prière, c'est-à-dire qu'elle touche son cœur, ce cœur plus dur que le diamant à l'endroit des orgueilleux superbes, plus tendre que la cire qui se fond , à l'endroit des pénitents et des humbles. En effet, dites -moi quel est celui qui oserait s'inscrire en faux contre cette promesse formelle: « Quiconque invoquera le nom du Sei- « gneur, sera sauvé? (Osée, H, 32.) Maintenant si nous voulons que la prière s'élève et monte enhaut, il faut nécessairement que nous lui adaptions les deux ailes dont nous parlions tantôt, je veux dire le jeûne et l'aumône; car c'est avec ces ailes que prenant son essor elle ira jusqu'à Dieu. La raison de ceci est facile à comprendre. L'aumône qui accompagne la prière fait que celle-ci ne se présente point devant Dieu les mains vides , et d'ailleurs la miséricorde attire la miséricorde. « Vous aimez la prière , dit saint Jean Climaque , aimez aussi la miséricorde. Plus vous vous serez montré propice aux vœux du pauvre , plus Dieu sera prompt à vous exaucer. » De son côté , le jeûne aide au succès de la prière , en ce sens qu'il nous sert de préparation pour prier. A mesure que le corps de-

vient moins pesant l'âme s'élève avec plus de facilité; la prière de celui qui jeûne, outre qu'elle mérite davantage, est toujours plus spirituelle et plus pure. » — « L'âme de celui qui jeûne, dit le même Saint que nous venons de citer, prie avec sobriété et attention; mais l'âme de l'intempérant est remplie de vaines imaginations , quand elle ne l'est pas de pensées mauvaises. »

Mais, de même que le jeûne aide à la prière, la prière à son tour aide au jeûne. « La prière , dit saint Bernard, nous obtient la force de jeûner, et le jeûne nous mérite la grâce de prier. » L'esprit de mortification va de pair avec l'esprit d'oraison , et chacune de ces deux vertus contribue pour sa part à la sanctification de l'homme ; « car, comme dit saint Jérôme, le jeûne guérit les vices du corps, et la prière , les infirmités de l'âme. »

La prière n'est donc pas seulement une œuvre satisfactoire , ainsi que nous avons tâché de le démontrer, elle est de plus une œuvre méritoire, impétratoire, et l'on peut dire qu'elle sert de fondement à la véritable dévotion. Elle est satisfactoire, parce qu'elle nous décharge des dettes que nous avons contractées par nos péchés. Elle est méritoire, parce qu'elle nous mérite une augmentation de grâce et un accroissement de gloire. Elle est impétratoire, parce qu'elle nous obtient ce que nous demandons avec humilité; enfin elle sert de

fondement à la dévotion , parce que sans elle il n'y aurait en nous ni lumière , ni goût des choses de Dieu, ni bons propos, ni désirs, ni paix, ni tranquillité , ni promptitude à bien faire , rien, en un mot, de ce qui constitue la véritable dévotion. Tels sont les fruits qui naissent de la prière, mais nous ne pourrons les recueillir qu'à la condition de prier constamment, et avec le plus d'attention qu'il nous sera possible.

Nous reviendrons plus tard sur le même sujet; pour le moment, je me contenterai de renvoyer le lecteur aux prières et aux considérations qui se trouvent au commencement de ce livre. Qu'il les lise avec soin; pendant, avant et après sa confession , qu'il se pénètre bien des sentiments qui y sont exposés, et qu'il insiste en particulier sur le souvenir des bienfaits de Dieu et de sa propre ingratitude ; car, c'est par là surtout qu'il parviendra à concevoir un profond repentir de ses fautes et un vif désir de satisfaire à Dieu par la pénitence. Après s'être exercé quelque temps de cette façon, il pourra recourir aux prières et aux considérations du livre cinquième ; et passant ainsi tour à tour d'un exercice à l'autre , il recevra chaque jour de nouvelles lumières, il se sentira plus porté vers les choses de Dieu , et désormais il le servira sans éprouver le moindre dégoût.

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