CHAPITRE I
De quelle manière on doit se préparer à la Communion.
Après avoir parlé de la Confession, il est naturel que nous parlions de la Communion; puisque d'ordinaire on ne va se confesser que pour pouvoir communier. En bonne règle, nous devrions commencer par faire ressortir les vertus et les effets admirables du sacrement de l'Eucharistie; mais comme ce sujet est susceptible de longs développements et qu'il nous entraînerait au delà des bornes que nous nous sommes prescrites, nous nous contenterons d'insister sur les dispositions nécessaires pour bien communier, et d'engager les chrétiens à ne rien négliger pour se préparer à recevoir un Sacrement qui non-seulement contient la source de toutes les grâces, mais dont l'effet est aussi de leur communiquer les mérites infinis de la Passion du Sauveur; car plus leur préparation sera sérieuse, plus les grâces qu'ils recevront
seront abondantes; et il leur arrivera comme à celui qui va puiser dans l'Océan, et qui en rapporte autant d'eau que le vase dont il se sert est capable d'en contenir. Leur bouche sera remplie, selon la promesse que le Seigneur fit autrefois à David : « Ouvre la bouche » de ton cœur, « et je la rem- « plirai. » (Ps. lxxx, 9.)
C'est une règle admise par tous les philosophes qu'un agent n'opère qu'en proportion des dispositions qu'il rencontre dans son sujet. Le feu, par exemple, agit rapidement sur le bois sec, mais non pas sur celui qui est vert. Or, comme dans la sainte Eucharistie c'est Jésus- Christ qui agit, il s'ensuit qu'il opère plus ou moins de fruits dans une àme , selon que cette àme est plus ou moins bien disposée. Au reste, l'expérience est là pour confirmer la vérité de cette observation.
Mais ce n'est pas seulement l'espérance d'avantages considérables qui doit nous rendre diligents, c'est encore la crainte d'attirer sur nous de grands malheurs. Autant les sacrements de la loi de grâce sont utiles à ceux qui les reçoivent avec les dispositions convenables, autant ils deviennent funestes à ceux qui les reçoivent indignement. « Voyez, dit un Docteur, comment le soleil, l'eau et l'air contribuent puissamment à faire pousser et fructifier les plantes qui sont vertes et pleines de sève, et comment, au contraire, ils les dessèchent et les corrompent lorsqu'elles ont perdu leur pre-
mière vigueur. Il en est de même du sacrement de l'Eucharistie, qui est la source de tous les biens. L'âme est-elle vivante et remplie de charité? il lui procure un nouvel accroissement de vertus et de grâces; est-elle languissante et sans vie? il ne fait que l'aveugler, l'endurcir et la rendre pire de jour en jour, non par quelque défaut d'efficacité qui soit en lui , mais parce qu'elle n'est pas bien disposée. Ceci est très - conforme à la nature même de ce Sacrement, qui est la nourriture spirituelle de l'âme. En effet, de même que le pain matériel est salutaire ou préjudiciable à notre corps, selon les dispositions dans lesquelles se trouve celui-ci, l'Eucharistie est salutaire ou préjudiciable à notre âme, selon que notre âme est bien ou mal préparée.
Maintenant si vous voulez savoir quelle est la préparation que demande un si grand Mystère, je vous dirai qu'elle nous est indiquée par la raison et la nature elle-même. En effet, plus les formes naturelles sont excellentes, et plus elles exigent de dispositions dans le sujet auquel elles s'appliquent. C'est ainsi, par exemple, qu'en s'épurant et en se transformant, les aliments passent successivement dans des organes toujours plus parfaits les mis que les autres. Il en est de même dans Tordre spirituel, et les sacrements en particulier exigent des dispositions d'autant plus grandes qu'ils sont eux-mêmes plus augustes et
plus éminents. En effet, on peut recevoir certaine sacrements à la seule condition d'avoir la douleur et le repentir de ses fautes , sans qu'il soit besoin de se confesser; mais telle est la dignité et l'excellence de l'Eucharistie, rie ce Sacrement où Dieu réside, que pour tout homme qui se sent coupable d'un péché mortel, la confession est absolument nécessaire. J'ajoute que pour s'en approcher dignement, la confession ne suffit pas, et que Ton doit de plus y apporter un très -grand respect et une très-grande dévotion ; ce en quoi il n'est pas possible de réussir si l'on ne s'applique à considérer les choses d'en Haut, et si l'on ne bannit de son esprit toutes les vaines imaginations, toutes les pensées du monde pour les fixer uniquement en Dieu. Ce n'est donc pas assez que notre conscience ne nous reproche rien , il faut encore que notre cœur, libre et dégagé de tout souci , soit tout entier à la grande action qu'il va faire. Lorsque Dieu ordonna à Moïse de gravir le faîte du Sinaï, il défendit en même temps qu'aucun homme ou aucun animal approchât de la montagne : non content de cela, afin de lui ôter tout sujet de distraction pendant qu'il s'entretiendrait seul à seul avec lui, il l'enveloppa d'une épaisse nuée. Or voilà de quelle manière le chrétien doit s'approcher de la Table sainte : comme un autre Moïse , il doit entrer dans une sorte de solitude , et là se tenir aussi élevé au-dessus de la terre, aussi absorbé en Dieu que si véritablement
il n'y avait plus que Dieu et lui dans le monde ; comme un autre Moïse, il doit ôter sa chaussure avant de poser le pied sur la terre où Dieu se manifeste, c'est-à-dire se dépouiller de toute affection aux choses qui passent.
Et quoique ce complet détachement paraisse impossible à la nature humaine , il ne l'est pas pourtant à la charité et à la grâce divine ; car, selon l'expression de l'Épouse des Cantiques (vin, 6), « l'amour est fort comme la mort; » et de- même que la mort rend le corps insensible aux objets qui l'environnent, de même la charité parfaite, en s'insinuant dans le cœur de l'homme, le transporte tellement en Dieu, qu'elle lui ôte toute pensée de ce qui n'est pas Dieu.
Je sais très-bien que la mort spirituelle dont il s'agit est un privilège particulier à l'Épouse, c'est à - dire à l'âme qui par ses vertus s'est rendue digne de ce nom ; mais on la propose à tous, et tous doivent la désirer, parce que ce Sacrement, qui est le pain des anges, demande de la part de ceux qui le reçoivent la pureté même des anges. Que chacun, du reste, fasse ce qui dépendra de lui pour s'absorber dans la pensée de Dieu ; car Dieu sera là pour bénir ses efforts.
Et maintenant, pour en venir à des considéralions moins générales, voici quelles sont les dispositions avec lesquelles on doit s'approcher du très-saint Sacrement de l'autel.