CHAPITRE V
Que l'on ne doit communier qu'après s'y être préparé pendant quelque temps.
Pour communier avec les dispositions requises, il faut s'y préparer plusieurs jours à l'avance et employer le temps soit à repasser dans son esprit les considérations qui précèdent, soit à purifier sa conscience en s'examinant avec soin, en s'excitant à la coi il ri lion et au repentir de ses fautes, et en s'approchait du Tribunal de la pénitence.
A ce propos, on ne saurait trop flétrir la témérité de certains prêtres qui, sans s'être leillis un instant, dès que leur tour est venu , se lèvent <lu milieu d'une compagnie où ils étaient à rire <l à s'occuper d'affaires temporel les. c\ s'en vont célébrer les saints Mystères.
A voir leur indifférence , on serait tenté de croire non pas qu'on les invite à s'asseoir à la table du Seigneur, et à manger le Pain des anges, mais qu'il ne s'agit pour eux que d'un repas ordinaire. Certes , l'irrévérence ne peut guère aller au delà ; aussi n'est il pas étonnant qu'après avoir usé pendant tant d'années de cette médecine céleste, ils n'aient fait aucun progrès dans la vertu. Si à chaque messe qu'il leur est arrivé de dire , ils se fussent rendus dignes d'un nouvel accroissement de grâces, il est indubitable que depuis vingt ans qu'ils célèbrent, la plupart auraient acquis des trésors; mais, hélas! c'est tout le contraire, car on les voit toujours les mêmes, toujours sensuels, toujours dissipés, et quelque fois pires encore. Or, quoi de plus terrible que de s'approcher ainsi, chaque jour, de la fontaine des grâces,, de la table des anges, du remède des remèdes, et, au bout de longues années, de se trouver aussi sec, aussi affamé, aussi faible et aussi malade qu'auparavant. !
J'en dis autant de ces malheureux chrétiens qui, après s'être vautrés dans toutes sortes de vices, pendant une année entière, vont à la hâte se jeter aux pieds d'un confesseur, à l'époque de Pâques, et n'ont pas plutôt achevé l'aveu de leurs turpitudes et de leurs abominations, qu'ils courent s'asseoir à la Table divine pour y manger le Pain d^s anges, ce pain pour
lequel pourtant ce ne serait pas trop de la pureté même des anges. Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils s'efforçassent auparavant d'apaiser la colère de Dieu , et de laver, à force de larmes , la demeure qu'ils lui destinent? Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils fissent précéder d'une veille ce jour de fête solennelle? Quand les enfants d'Israël durent recevoir la loi de Dieu, Moïse leur ordonna de laver leurs vêtements, et, pendant trois jours, de se tenir éloignés de leurs femmes; mais que ne devraient donc pas faire ces chrétiens, lorsqu'ils vont recevoir le Dieu qui non-seulement nous a donné la Loi, mais la grâce , Laquelle l'emporte de beaucoup sur la Loi ? Et comment sont-ils assez hardis pour s'appro- < lier d'un Mystère si pur, d'un Dieu de si grande majesté, alors que le souvenir de leurs péchés est encore tout frais dans leur mémoire, alors qu'ils exhalent encore , pour ainsi dire , l'odeur fétide de leurs vices et de leurs impuretés?
Certes, c'est là un abus trop commun, et si l'on veut s'en faire une idée, en le pesant non pas dans la balance de Chanaan, qui est une balance menteuse, mais en l'estimant au poids du sanctuaire , c'est-à-dire en tenant compte du jugement de Dieu et des saints, on n'a qu'à lire ce que dil saint Cyprien à propos de ceux uni étaient tombés eu sacrifiant aux idoles : « A peine d< retour des autels du démon, dil-
il, et les mains encore imprégnées de l'odeur des sacrifices profanes, ils approchent du Saint des saints ! Ils n'ont pas encore digéré les viandes offertes aux faux dieux, et leur bouche trahit encore le secret de leur crime, qu'ils se jettent avec avidité sur le corps du Seigneur , et cela malgré l'Écriture qui est là et qui leur crie : « Quiconque sera pur pourra manger de cette « nourriture; l'homme souillé qui en mangera « sera exterminé du milieu de son peuple. » (Lev., vu, 19, 20.) Les malheureux se bouchent les oreilles, et, en faisant ainsi violence au corps et au sang de Jésus- Christ, ils commettent un plus grand crime que lorsqu'ils l'ont renié devant les tribunaux. » Quoi de plus propre à nous remplir de terreur que les paroles de ce Saint ? On peut bien les taxer de quelque exagération ; mais elles expriment évidemment sa pensée, et il est certain qu'elles condamnent la hardiesse dont nous faisons preuve chaque jour.
Vous me direz peut-être que déjà vous vous êtes réconcilié avec Dieu par la confession; mais ce n'est pas là une raison pour que vous alliez vous asseoir aussitôt au céleste Banquet: il faut auparavant que vous accordiez quelque temps aux larmes et au repentir, et que vous ne négligiez rien pour purifier à fond votre conscience. Marie, sœur de Moïse, avait murmuré contre son frère; mais, bien qu'elle se fût repentie de sa
faute, et que sa faute lui eût été pardonnée, elle n'en fut pas moins condamnée à demeurer pendant huit jours en dehors du camp d'Israël. David pardonna à Ahsalon le meurtre de son frère Amon , mais il le hannit de sa présence , et ce ne fut qu'après trois ans qu'il lui permit de paraître devant lui. Trois ans se passèrent avant que ce fils coupable, mais dont le crime avait été pardonné, pût voir la face de son père; et vous, qui avez offensé votre Père céleste d'une manière bien plus outrageante, vous qui avez si souvent crucifié son Fils, vous ne voudriez pas attendre au moins trois jours, avant de vous présenter devant lui !
Que me direz -vous encore, que vous vous sentez entraîné malgré vous, qu'il vous importe d»! communier au plus vite, avant que de nouveaux péchés viennent encore ajouter à votre indignité? Je vous réponds que s'il s'agit de péchés véniels vous n'avez pas tant de motifs de vous alarmer, puisque le juste tombe sept fois par jour, et qu'à cela on trouve facilement remède; s'il s'agit, au contraire, de péchés mortels, dites-moi, y a-t-il quelque chose de pire que de s'approcher de la Communion avec une conscience si peu ferme, si peu résolue , si chancelante, que nous ne puissiez passer trois jours
ns offenser Dieu mortellement? Où est donc ce ferme propos de mourir plutôt que d'offenser
Dieu? Où est cet amour qui fait que Ton aime Dieu par-dessus toutes choses , et que Ton craint plus de l'offenser que n'importe quel autre malheur? Certes, la grâce est assez puissante par elle-même, et le péché mortel n'est pas tellement facile à commettre, qu'avec un peu de bonne volonté , et appuyés sur Dieu , nous ne puissions persévérer dans la vertu , je ne dis pas plusieurs jours, plusieurs années, mais pendant tout le cours de notre vie.
Il est vrai que vouloir imposer de pareilles obligations à des hommes charnels et sensuels, ne fût-ce que pour un court espace de temps, c'est comme si l'on entreprenait de détourner un fleuve de son lit. Lorsque les eaux suivent une certaine direction depuis des siècles, on a beau vouloir leur en donner une autre, elles ne tardent pas à reprendre d'elles-mêmes leur cours primitif. 11 en est de même des pécheurs : ils sont tellement habitués à tout dire, à tout faire au gré de leurs désirs, à n'écouter que leurs mauvais penchants, que lorsqu'on veut les tirer de cette voie et leur persuader de résister aux assauts de la nature corrompue , ils n'ont plus de repos jusqu'à ce qu'ils aient secoué le joug et repris le cours de leurs anciennes habitudes. Voihà pourquoi ils sont si pressés d'en finir avec une obligation qui leur pèse , et que trois jours leur paraissent un siècle. Infortunés ! comment vous flattez-vous
d'être sauvés et de devenir un jour les compagnons de ceux qui ont combattu fidèlement, lorsque trois jours de combat, trois jours passés dans l'exercice de la vertu vous épouvantent, et que, si l'Apôtre a dit vrai, « personne ne « sera couronné , à moins qu'il n'ait vaillamment « combattu? » (II. Tim., n, 5.)
Et remarquez que ceci n'est pas en contradiction avec ce que nous avons dit plus haut, en parlant de la confiance avec laquelle nous devons aller à la Table sainte. Nous nous sommes efforcé d'abord de ranimer le courage des âmes faibles et pusillanimes qui , par une crainte exagérée , s'éloignent de la communion; mais il ne fallait pas perdre de vue celles dont la témérité dépasse toute limite, et, sans vouloir les priver d'un remède qui leur est nécessaire, il importait d'obtenir qu'elles y apportassent plus de disposition et une plus grande pureté de cœur.