CHAPITRE VIII
De l'usage des sacrements et des avantages qu'ils procurent à ceux qui les fréquentent.
Nous en avons dit assez sur la préparation que l'on doit apporter à la sainte Communion ; il nous reste à parler maintenant de l'usage des sacrements, et des avantages qu'ils procurent à ceux qui les fréquentent avec les dispositions requises.
Les sacrements de la loi nouvelle sont des canaux célestes par lesquels le Saint-Esprit nous corn-
mimique ses grâces, et dont la source est au côté même de Jésus - Christ. « Voilà pourquoi , dit saint Jean Chrysostome , celui qui communie doit se figurer qu'il colle ses lèvres à ce côté sacré, et qu'il y boit l'eau de la vie éternelle. » Ils sont de plus des remèdes destinés à soutenir notre faiblesse , et composés par Celui qui la connaît d'autant mieux , qu'il a été envoyé au monde uniquement pour la guérir. Il ne se pouvait , lorsqu'il existe tant de remèdes pour le corps, qu'il n'y en eût point pour l'âme, cette partie supérieure de nous-mêmes, qui n'en est pas moins sujette à une infinité de maladies, et dont la guérison nous importe bien davantage. Ces maladies étant de diverses natures , la loi de grâce , qui est une loi parfaite , a dû y pourvoir, et c'est ce qui nous explique pourquoi Jésus- Christ a établi plusieurs sacrements.
Mais les sacrements n'opèrent pas seuls , il faut aussi que de notre côté nous y apportions certaines dispositions. C'est ainsi que, lorsque nous allons nous confesser, nous nous accusons des péchés que nous avons commis ; nous en avons le repentir; nous nous humilions aux pieds du confesseur qui lient la place de Jésus-Christ; nous demandons pardon de nos égarements ; nous formons la résolution de nous amender. A la fin, Dieu nous reçoit, et nous sommes réconciliés avec lui par le ministère de l'Église. Or, tout cela nous
sert merveilleusement à nous tenir dans l'ordre • car, à mesure que nous nous rendons plus souvent compte de l'état de notre conscience, nous veillons davantage sur elle; et comme un homme qui , marchant entre deux palissades, va droit son chemin, il suffit de nous rappeler notre dernière confession, ou bien la confession que nous devons bientôt faire, pour nous abstenir de tout ce qui pourrait déplaire à Dieu.
Oh! comme on comprendrait la nécessité du sacrement de Pénitence, si l'on avait pour les choses spirituelles l'estime que Ton a pour les choses corporelles. Dites-moi : pourquoi s'occupe-t-on sans cesse à sarcler son jardin? Pourquoi balaie-t-on chaque jour sa maison? Pourquoi lave -t-on son linge? N'est-ce pas parce que l'on veut que tout cela soit propre et bien tenu? Eh bien! votre àme ne vaut-elle pas votre linge? et lorsqu'à chaque pas elle court risque de perdre sa pureté, croyez- vous trop faire en la lavant une fois par semaine? Voyez avec quel empressement les marins ont recours à la pompe pour vider l'eau qui s'amasse dans la cale, surtout en temps de pluie, et empêcher par là que le navire ne sombre ! Les péchés véniels que vous commettez chaque jour sont comme autant de gouttes d'eau qui , tombant sur le navire de votre âme, la disposent aux péchés mortels, et menacent à tout instant de l'engloutir; hâtez-vous donc de recourir au remède
qui, en prévenant des chutes très -légères en apparence , aura pour effet néanmoins de vous garantir contre une ruine totale.
Souvent, pour chasser les humeurs d'un corps qui en est surchargé , la nature leur ouvre une issue que les médecins ont grand soin d'entretenir , parce qu'ils savent que la vie et la santé en dépendent; or, ce que la nature fait pour sauver les corps , la grâce divine l'a fait pour sauver les âmes ; et comme le péché engendre constamment dans celle-ci de mauvaises humeurs, elle a voulu que les mauvaises humeurs s'écoulassent par le canal de la Confession.
Des effets du sacrement de l'Eucharistie.
Si le sacrement de Pénitence rend à l'âme la santé et la vie, le sacrement de l'Eucharistie les lui conserve, et c'est pour cela que Jésus-Christ l'a étahli en forme de nourriture. De même que le propre de la nourriture est d'entretenir la vie corporelle , le propre de ce Sacrement est d'entretenir la vie spirituelle (qui consiste dans la charité), au milieu de toutes les difficultés et de tous les obstacles qui se rencontrent ici-has. a Ma chair , » rlit Jésus- Christ, « est vraiment une nourria turc, et mon sang vraiment un hreuvage. »
( Jean, vi , 56.) Or, au témoignage unanime des Pères, cette nourriture divine opère dans lame tous les effets que la nourriture ordinaire opère dans le corps: elle entretient la vie spirituelle; elle satisfait le goût intérieur, refait les forces surnaturelles, ranime la vertu chancelante, fortifie contre les tentations de l'ennemi, et conduit l'homme jusqu'à la perfection, à moins que par sa faute il ne veuille rester en arrière. Si vous me demandez comment il est possible qu'une substance corporelle dont on fait sa nourriture opère d'une manière toute spirituelle au point de conserver , d'augmenter la charité , et de maintenir la vie de Fàme, je vous répondrai que c'est par la vertu surnaturelle des sacrements que Dieu a établis en vue de soulager notre faiblesse, et qui, sous une forme corporelle et visible , produisent des effets invisibles. Ainsi, par exempte, l'eau du saint Baptême, qui, extérieurement lave le corps, lave l'àme en même temps et l'établit dans la grâce de Dieu. L'Eucharistie, qui est un sacrement, et le plus grand des sacrements, ne saurait avoir moins d'efficacité; elle a même deux avantages sur les autres : le premier, c'est qu'en outre de la chair de Jésus- Christ, elle contient aussi son âme, ainsi que le Verbe éternel du Dieu vivant, par qui toutes choses ont été faites, et qui, en entrant dans l'àme du pieux communiant , lui communique la vie
spirituelle. A l'exemple du médecin qui, pour que son remède fasse plus d'effet et se répande par tout le corps , commence par le délayer dans l'eau et le donne ensuite à son malade , le Médecin céleste a voulu que le Verbe divin s'unît à la chair, afin que, pénétrant au moyen de celle-ci dans le cœur des hommes, qui sont de chair, il y opérât des fruits de salut et de vie.
Le second avantage , c'est que la chair de Jésus- Christ, étant unie au Yerbe, participe à sa vertu divine, et opère les mêmes effets que lui , comme nous l'avons dit plus haut , à la seule différence qu'elle lui sert d'instrument.
Après que le Sauveur eut ressuscité la fille du prince de la synagogue, « il commanda qu'on lui « donnât à manger. » (Luc, vm, 56.) 11 ne se contenta pas de lui rendre la vie par sa puissance, il voulut qu'elle prît les moyens de la conserver en usant de sa nourriture ordinaire, et cela pour nous montrer que l'Eucharistie nous est aussi nécessaire que la Pénitence ; en effet, si ce dernier sacrement nous donne la vie spirituelle, le premier nous la conserve, et il faut que nous nous confessions pour ressusciter, comme il Faut que nous communiions pour ne pas mourir.
Faute de suivre ce conseil et de s'appliquer les remèdes que Dieu a misa leur disposition, la plu pari des hommes laissent éteindre laûarame de la rli.uité. qui estlavie même de l'âme, et finissent par
mourir spirituellement. «La eharité, ditle cardinal Cajétan, n'est pas de ce monde; sa résidence est au ciel, où, en présence du souverain Bien, elle ne cesse de brûler de l'amour le plus vif ; mais sur la terre elle est comme une étrangère qui voyage loin de son pays , et au milieu de toutes les difficultés et de tous les obstacles qui s'y rencontrent , elle a grand besoin d'être soutenue. » Si vous jetez une goutte d'eau dans la mer, elle s'y conserve, parce qu'elle est dans son élément ; si, au contraire, vous la répandez sur la terre, elle s'y dessèebe comme le sol qui la reçoit. Une ville située au cœur du royaume est à l'abri d'un coup de main, et n'a besoin ni de soldats ni de garnison ; mais lorsqu'elle est à la frontière, elle court de grands risques, à moins qu'elle ne soit fortifiée, pourvue de sentinelles et défendue par un corps respectable de troupes. Il en est de même de la eharité, qui, ici -bas, n'étant plus dans son centre, se trouve exposée de tous côtés aux attaques de l'ennemi ; aussi le souverain Monarque du ciel, qui ne la perd jamais de vue, l'a-t-il mise en état de se défendre en lui donnant le sacrement de l'Eucliaristie, auquel on peut appliquer ces paroles du Prophète : « Seigneur, vous avez préparé une table pour « moi contre ceux qui me persécutent. »(Ps., xxn, 6.) Mais si tous tant que nous sommes, nous avons des ennemis à combattre , que ferons-nous sans le secours de cette Table que Dieu nous a pré-
parée? « Malheur, dit saint Bernard, malheur à ceux qui sont appelés à faire l'œuvre des forts, et qui ne mangent pas le pain des forts. » Or, quels sont ceux qui sont appelés à faire l'œuvre des forts, sinon ceux qui, le jour de leur baptême, se sont enrôlés sous la bannière de Jésus-Christ, et ont déclaré la guerre à Satan et à ses pompes? Qu'est-ce que le pain des forts, le pain qui fortifie Fàme contre ses ennemis, sinon le très-saint Sacrement, lequel, au témoignage de saint Jean Chrysostome, nous rend comme « des lions dont la gueule jette des flammes? » Cette interprétation est justifiée d'ailleurs par saint Jérôme, qui, au lieu de dire avec la Yulgate, « l'homme a mangé « le pain des anges » (Ps. lxxvii, 25), traduit le texte primitif par ces paroles : « l'homme a mangé « le pain des forts, » qui figurait l'Eucharistie. Nous comprenons maintenant pourquoi saint Bernard déplore le malheur de ces chrétiens qui, appelés chaque jour à combattre et n'ayant pas de meilleures armes que celles dont nous parlons, refusent de s'en servir ; il faut nécessairement qu'ils tombent et qu'ils périssent, et certes les exemples oe manquent pas. Dans les premiers temps de l'Église, alors que les fidèles s'approchaient fréquemment de la sainte Table, on les voyait défier tarage el la fureur des tyrans, et sacrifier volontiers leur vie pour la justice ; mais, hélas! telle est aujourd'hui notre faiblesse que, placés dans
les mêmes conditions, c'est à peine si nous consentirions à faire un pas. Pourtant le péril n'a pas cessé, et la mort est toujours là qui nous menace ; si nous voulons l'éviter, allons nous asseoir au céleste Banquet, nourrissons -nous du Pain des forts, ayons à cœur de suivre non pas les errements de nos contemporains , mais les exemples de nos devanciers, et après avoir combattu comme eux nous partagerons leurs couronnes.
Réponse am différentes objections de ceux qui, par négligence, différent de se confesser et de communier.
Les hommes charnels, et qui n'ont pas d'autre règle de conduite que leurs caprices , diront : Pourquoi tant de confessions et de communions? N'est-ce pas assez de se confesser une fois Fan , ainsi que l'Église l'ordonne? Pour parler de la sorte, il faut ne rien connaître de la faiblesse humaine ; il faut complètement ignorer la vertu des remèdes que Dieu nous a préparés , et ne pas sentir le besoin que nous en avons. Si l'homme n'était malade qu'une fois l'an, il lui suffirait d'user de ces remèdes une fois Fan ; mais sa vie n'est qu'un long tissu d'infirmités de tout genre : le feu de la convoitise, les tumeurs de l'orgueil, les abcès de l'envie, la lèpre de la luxure, les plaies envenimées de la haine, le dégoût des choses
spirituelles, la faim dévorante des choses charnelles le tourmentent tour à tour, et il est absurde de croire qu'en présence de ces maux quotidiens il n'ait à s'occuper de sa guérison qu'après une année écoulée. C'est lorsque la plaie se forme que l'on doit appliquer le remède ; si le remède vient trop tard, il est fort à craindre qu'il ne produise pas tout son effet : car, bien que la Confession efface entièrement tous les péchés, elle n'en détruit pas pourtant les racines, je veux dire les mauvaises habitudes dans lesquelles on a vieilli et dont il est si difficile de se débarrasser.
Dites-moi, quel est celui qui, en voyant le feu à sa maison ou l'ennemi aux portes de la ville, attendrait la fin d'une année pour en arrêter les progrès? Mais ne sentez-vous pas au dedans de vous-même le feu de la concupiscence, la flamme des mauvais désirs qui vous brûle? N'entendezvous pas le démon, voire ennemi capital, qui bat continuellement les murs de votre cœur? et au mi] litii de ce danger pressant, lorsque les sacrements sont vos seuls moyens de défense, vous ne compte/ y recourir qu'à la lin d'une année! En vérité, ce u'est pas là comprendre la dignité de votre âme] la malice <-t la perversité de votre chair, la vertu et l'efficacité des sacrements, la fin pour laquelle ilsonl été établis, puisque, dans le sens le plus vrai, la Pénitence est le remède qui guérit lame, et l'Eucharistie le pajn (fui la Boutient,
A cela vous répondez qu'à la lin de l'année Dieu vous pardonnera tous les péchés à la fois ; mais vous ne dites rien de la tyrannie de la mauvaise habitude, des racines profondes qu'elle laissera dans votre âme ; vous ne dites rien des fautes que vous eussiez pu éviter, et qu'il faut déplorer bien plus que la perte de mille mondes ; vous ne dites rien des fautes sans nombre qui seront la conséquence de celles-ci ; car, comme dit saint Grégoire, « le péché auquel on ne remédie point par la pénitence, en amène bientôt un second par son propre poids. » Ne valait-il pas mieux prévenir le mal que d'avoir ensuite à le guérir? Ne valait-il pas mieux que l'épouse fût fidèle et qu'elle n'eût point de pardon à obtenir de son époux?
Je sais très-bien que l'Église ne nous oblige à communier qu'une fois l'an ; mais en cela elle agit comme une bonne mère qui ne veut pas mettre les faibles dans l'alternative, ou de communier indignement, ou de lui désobéir en s'éloignant pour toujours de la Communion, ce qui malheureusement n'est pas rare. Elle a fait une loi où elle a su tenir compte de la faiblesse humaine ; mais elle n'a pas prétendu par là fermer la porte du festin et empêcher les personnes pieuses de s'asseoir à la Table céleste.
11 y a des personnes qui connaissent par expérience la vertu des sacrements, mais qui s'abstiennent de les fréquenter par respect humain. Ils sont
comme ces Pharisiens dont parle saint Jean, qui crurent en Jésus-Christ, mais qui n'osèrent pas le confesser publiquement, parce que, dit-il, « ils « aimaient plus la gloire des hommes que la « gloire de Dieu. » (Jean, xn, 42.) Eh quoi ! vous avouez que Jésus-Christ a institué le sacrement de l'Eucharistie, qu'il vous le recommande de la façon la plus expresse , et vous avez honte de le recevoir ! Mais n'est-ce pas là avoir honte de paraître bon chrétien et disciple de Jésus- Christ? N'est-ce pas là le renier? N'est-ce pas là se rendre coupable du crime que l'on reproche à saint Pierre? Jésus-Christ règne au ciel ; il est maintenant adoré par toute la terre , et nous voyons des hommes qui croiraient se déshonorer en faisant quelque chose par où l'on pût conjecturer qu'ils sont ses disciples ! Mais, s'écrie Salvien, « de quelle considération Jésus-Christ jouit-il donc parmi nous , si c'est perdre de sa valeur que de lui appartenir ! » En vérité, il faut que les hommes soient descendus bien bas pour rougir de la religion et de la vertu , si respectables d'elles-mêmes, et auxquelles toutes les lois divines et humaines ont toujours prodigué tant d'honneur!
Vous redoutez, dites- vous , les discours et les clameurs du monde; mais le monde n'est-il pas l'un des ennemis de notre âme? N'est-ce pas lui qui a persécuté Jésus-Christ, les Apôtres , les Prophètes, tous les Saints, en un mot? Et vous feriez
cas de ses discours; mais qui jamais prit conseil d'un ennemi , et d'un ennemi qui a juré de le perdre !
Cet ennemi s'efforce de vous éloigner des saints Mystères ; mais Jésus-Christ vous y invite : « Ve- « nez, » vous dit-il, « vous tous qui êtes chargés, « et je vous soulagerai. » (Matth.,xi, 28.) Lequel des deux mérite la préférence? Si nous laissons Jésus -Christ pour répondre à l'appel du monde , comment pouvons -nous dire que nous sommes serviteurs de Jésus-Christ? L'on n'est serviteur de quelqu'un qu'autant que l'on exécute ses ordres et que l'on cherche à le contenter. « Si je voulais « encore plaire au monde, » dit l'Apôtre, « je ne « serais pas serviteur de Jésus-Christ. » (Gai., i, 10.) Il y aurait quelque raison d'écouter le monde , si le monde nous promettait le repos pendant que Jésus-Christ nous appelle au travail; mais il n'en est rien, selon la remarque de saint Augustin : « Le monde, dit -il, répète à qui veut l'entendre : Je n'ai ni force ni courage. Jésus-Christ, au contraire, crie à haute voix : Je puis tout pour vous fortifier; et mon àme malheureuse, s'attachant à Celui qui avoue son impuissance, laisse là Celui sur l'appui duquel elle pourrait compter. »
Mais que vous importent les discours du monde? Y gagnez -vous quelque chose ? Y perdez-vous quelque chose? N'est -il pns vrai que souvent
comme un cheval ombrageux, nous nous épouvantons d'une ombre, du moindre mouvement qui se fait dans l'air? Tout cela est l'effet de notre amour-propre qui tremble pour ses intérêts , nonseulement en présence de périls réels , mais même dans la crainte de périls imaginaires.
Je vais plus loin et je dis : Quand même nous aurions à redouter les persécutions des hommes, quand même les hommes en voudraient à notre vie , faudrait-il pour cela renoncer à un si grand bien? et serait-ce trop de le payer de notre sang? L'ours qui s'attache à une ruche s'inquiète peu que les abeilles le piquent. Yous avez dans la sainte Hostie une ruche inépuisable, un rayon de miel qui remplit votre âme d'une douceur toute divine , et pour en jouir vous ne voudriez pas supporter la piqûre de quelques langues médisantes !
J'en connais qui, par paresse et pour n'avoir pas le soin de s'y préparer, abandonnent la Communion et refusent l'entrée de leur cœur à Jésus- Christ, cette fontaine de tous les biens. Pour jouir d'un si riche trésor, ce n'est pas la peine, à leur avis, de s'imposer la moindre contrainte. Oh ! combien le bienheureux martyr saint Ignace était éloigné de ces sentiments , lui qui disait dans une de ses lettres : « Oui, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ, je ne crains ni le feu, ni la croix, ni les bétes, ni la séparation de mes os, ni la
division de mes membres, ni la destruction de mon corps , ni tous les tourments que la rage du démon pourra inventer. » Mais si pour jouir de Jésus-Christ , qui s'offre aussi à vous dans l'Eucharistie , ce Saint ne reculait devant aucun supplice, pourquoi regarderiez -vous comme un travail au-dessus de vos forces de vous confesser et de vous recommander à Dieu afin d'avoir le même bonheur? N'est-ce pas le comble de la folie que de se laisser mourir plutôt que de tendre la main vers la nourriture que l'on a devant soi? « Le pa- « resseux , » dit le Sage , « tient sa main cachée « dans son sein, et il préfère mourir de faim plutôt « que de la porter à sa bouche. » (Prov., xix, 24.) Or, quoi de plus répréhensible, je dirai même , de plus abominable? et quel compte n'aura pas à rendre celui qui aura ainsi méprisé un remède qu'on lui offrait de si bonne grâce , et à un prix si minime ?
Quelques-uns s'éloignent de la Communion sous prétexte qu'en communiant moins souvent ils le font avec plus de respect. Or, s'il est vrai que dans le commerce ordinaire de la vie la familiarité engendre le mépris , assurément il n'arrive rien de semblable lorsqu'il s'agit de l'adorable Sacrement de nos autels; au contraire, comme son effet principal est de donner la grâce, plus on s'en approche, plus on reçoit de grâces; et à mesure que la grâce augmente , l'amour, la crainte , la dévotion,
le respect, en un mot, toutes les vertus auxquelles elle donne naissance, et qui sont nécessaires pour communier dignement, augmentent en proportion avec elle, d'où il suit que Ton communie avec bien moins de dévotion et de respect lorsqu'on communie rarement.
Ceci ressort encore de la comparaison que saint Grégoire établit entre la joie que causent les plaisirs spirituels (et parmi ceux-ci il faut compter la participation au sacrement de l'Eucharistie), et la joie qui naît des plaisirs sensuels. « Les plaisirs sensuels, dit-il, excitent nos désirs; mais à peine les avons-nous goûtés, que nous n'en voulons plus. Car autre est l'homme qui a faim, autre est l'homme qui est rassasié. Le contraire arrive pour les plaisirs spirituels : tant que nous ne les avons pas goûtés, ils nous sont indifférents; mais lorsqu'une fois nous avons appris à les connaître , nous ne pouvons plus nous en passer, et plus nous en avons, plus nous voulons en avoir, plus nous en sommes affamés, ainsi que nous l'assure la Sagesse divine elle-même, lorsqu'elle dit : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et « ceux qui me boivent auront encore soif, » Kccli., xxiv, 29. ) Mais si la faim et le désir de l'Eucharistie sont une des conditions pour la recevoir dignement, si cette faim et ce désir croissent en proportion qu'on Ja reçoit plus souvent, n'est-il p.is de La dernière évidence que moins on la re-
cevra , moins on la désirera et moins on s'en approchera dignement. Il faut donc en venir à cette conclusion , que l'on sera d'autant mieux préparé à communier que l'on sera dans l'habitude de communier plus souvent. En différant la Communion vous vous privez d'un secours nécessaire ; vos péchés se multiplient , et lorsqu'à la fin vous voulez la faire , c'est forcément avec des dispositions qui sont loin d'être parfaites.
Je suis pécheur, dites-vous, je suis faible, et par conséquent indigne de la Nourriture céleste. À cela je réponds que si vous n'êtes pas en état de péché mortel, c'est précisément parce que vous êtes faible et pécheur, qu'au lieu de vous éloigner de la Table sainte, vous devez tout faire pour vous en approcher. L'Eucharistie réconcilie les pécheurs avec Dieu, soutient les faibles, guérit les malades, enrichit les pauvres, et pourvoit aux besoins de tous les malheureux. Jésus-Christ ne l'a pas établie uniquement pour nourrir les vivants et fortifier ceux qui se portent bien , mais aussi pour qu'elle serve de remède aux malades, et qu'elle ressuscite les morts. C'est ce qui a fait dire aux saints, que souvent par sa vertu le pécheur qui la reçoit , d'attrit, devient contrit, ou en d'autres termes, que de mort il devient vivant. N'oubliez pas que Jésus- Christ s'assit plus d'une fois à la table des publicains et des pécheurs, et qu à ceux qui en murmuraient , il répondit : « Ceux qui se portent bien
« n'ont pas besoin de médecin , mais les malades. « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les « pécheurs. » (Matth., îx, 12, 13.)
C'est une bonne chose de s'éloigner de la Communion par un motif de crainte, et c'est aussi une bonne chose de s'en approcher par un motif d'amour; car, dans l'un et l'autre cas, Dieu est honoré. « Mais, dit saint Thomas, il vaut mieux céder à l'amour qu'à la crainte, parce que les œuvres produites par l'amour sont toujours plus méritoires. » Lorsque Oza fut frappé de mort subite, David , au lieu de transporter l'Arche dans sa maison, ainsi qu'il en avait eu d'abord la pensée, la fit placer dans celle d'Obédédom ; mais , plus tard, lorsqu'on lui eut raconté les bénédictions dont ce dernier avait été l'objet, il bannit la crainte de son cœur, et, s'armant d'une sainte confiance , il exécuta son dessein ; ce dont il n'eut qu'à se louer dans la suite.