CHAPITRE IX
I) où vkiiI que plusieurs éprouvent peu de goût et peu de dévotion lorsqu'ils célèbrent ou qu'ils communient.
(>n peut à ce sujet nous adresser diverses question^ que nous ne voulons pas laisser sans réponse. On nous demandera d'abord pourquoi un
très -grand nombre de personnes qui sont dans l'habitude de célébrer ou de communier souvent, n'éprouvent point dans leur âme ce goût et ces consolations qui semblent toujours devoir accompagner une action aussi sainte. On nous demandera ensuite pourquoi non -seulement elles n'éprouvent pas ce goût et ces consolations, mais pourquoi , en célébrant et en communiant si souvent, elles ne font, ou du moins elles ne paraissent faire aucun progrès dans la vertu.
A la première question, je réponds que plus d'une fois cela n'arrive que par leur faute; parce qu'elles ne se préparent pas comme il faut, ou bien que leur vie manque de régularité. 11 n'est donc pas surprenant qu'il existe une dilférence entre elles et celles dont la conduite est plus parfaite, qui se préparent mieux, et qui, ayant le palais de leur âme plus sain, naturellement goûtent davantage les choses de Dieu.
Il arrive pourtant que ce n'est pas par leur faute, mais uniquement par une dispensation secrète de Dieu, qui trouve là un moyen de les sanctifier. Lorsque les justes, dans la Communion comme dans la prière, cessent d'éprouver la joie et les consolai ions auxquelles ils étaient accoutumés, ce n'est pas une raison de penser qu'ils s'en sont rendus indignes. Tout ce que l'on peut conclure de là, c'est que Dieu, en les humiliant, les éprouve, les exerce et les purifie.
Quelquefois cela vient , selon la remarque de saint Bonaventure , de ce que l'on se porte à la dévotion d'une manière qui n'est pas discrète. «Iiya, dit-il, des personnes pieuses qui trouvent d'autant plus difficilement la dévotion qu'on nomme sensible, qu'elles la cherchent avec plus de soin : plus elles s'en approchent, plus elle s'éloigne, comme, par exemple, à l'époque des grandes fêtes ou lorsqu'elles se préparent à communier. Alors elles s'affligent outre mesure, elles perdent courage en s'imaginant que Dieu ne veut pas qu'elles le reçoivent dans cet état, qu'il les rejette comme indignes de s'asseoir à sa Table, et elles abandonnent le remède d'où dépend leur salut. »
Je ne veux ni trop les blâmer, ni trop les excuser ; car s'il y a de leur faute en cela, il peut y avoir aussi quelque dessein de Dieu ; mais toujours est-il qu'elles ont tort de rechercher la dévotion avec trop d'empressement et d'ardeur, et comme qui dirait à jour fixe. C'est enlever à l'âme sa liberté et violenter la nature que de vouloir ainsi presser et exprimer en quelque sorte le suc de la dévotion; et si l'on s'attriste, si l'on se désole parce qu'on ne réussit pas, on ne fait que s'endurcir et s'éloigner du but que l'on poursuivait. Plus l'on se donne de mal, moins l'on avance, et l'on finit par se dessécher; car, comme dit le
ge, a Celui qui presse trop fort la mamelle, au
« lieu de lait en fait sortir du sang. » (Prov., xxx, 33.) Au contraire, plus le cœur est libre, plus la dévotion est vive et suave ; et c'est ce qui explique pourquoi dans les autres temps, lorsque l'esprit n'est ni inquiet, ni préoccupé , nous nous sentons beaucoup mieux disposés, et nous agissons avec beaucoup plus de liberté et de pureté d'intention.
A la seconde question : Pourquoi les personnes qui célèbrent ou qui communient souvent, nonseulement ne font point de progrès dans la dévotion et les autres vertus, mais semblent toujours persévérer dans la même tiédeur et la même négligence? un Docteur répond en assignant deux raisons : la première c'est, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'elles vont communier sans préparation, sans charité, sans cette faim et ce désir que l'on doit avoir d'un Pain qui est descendu du ciel ; mais par coutume, par manière d'acquit, par force, et que tout de suite après elles se répandent en discours inutiles et lâchent la bride à tous les appétits déréglés de leur cœur. Or, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'en se présentant ainsi à la Table sainte les mains vides, elles en reviennent aussi les mains vides ou presque vides. Les causes, avons-nous dit au commencemeDt de ce livre, produisent leurs effets en proportion des dispositions qu'elles rencontrent dans la matière sur laquelle elles agissent, et il en est par conséquent de
même du sacrement de l'Eucharistie, qui produit des grâces plus ou moins abondantes dans les âmes, selon que ces âmes sont plus ou moins bien disposées.
La seconde raison, qu'assigne le même Docteur, c'est que le plus souvent ces sortes de personnes sont sujettes à certaines passions mal réprimées, qui les entraînent, qui les troublent et qui font obstacle à leur avancement , comme par exemple à un amour-propre porté à l'excès, à une volonté qui ne veut céder en rien, à une attention exagérée pour tout ce qui regarde le corps et les sens. Or, tout cela les porte à se répandre, à chercher des plaisirs et des consolations parmi les créatures ; et nécessairement leur dévotion en souffre, quand elles ne la perdent pas tout à fait. On pourrait les comparer à des vases d'argile mal cuite qui ne peuvent retenir la liqueur dont on les avait remplis. Ce que nous remarquons ici s'applique particulièrement à ceux qui passent leur temps à rire, à parler, à s'entretenir de bagatelles, à courir les rues, à se mêler d'affaires inutiles, sans s'inquiéter en aucune façon de préparer le lieu où l'Époux céleste doit prendre son repos. Certes, c'est une noble chose, une chose très-délicate que l'amitié de Dieu ; mais qu'on le sache bien, elle n'admet point de compétiteurs, et elle veut régner en nous sans partage.