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CHAPITRE X

S'il est bon de communier fréquemment.

Comme dans le chapitre qui précède nous avons insisté sur la fréquentation des Sacrements en général, on nous demandera peut-être quelle règle il faut suivre lorsqu'il s'agit de l'Eucharistie. La réponse à cette question est tout à la fois trèsfacile et très- difficile. S'il n'y avait à considérer que la vertu et l'efficacité d'un Sacrement qui contient Jésus-Christ, source de toutes les grâces, et dont l'efiet principal est de nous appliquer les mérites infinis de sa Passion, il est clair que nous devrions communier une infinité de fois, si nous le pouvions, puisque par là nous obtiendrions infailliblement une infinité de grâces ; mais il faut aussi considérer les dispositions et la préparation que ce Sacrement exige, et d'après lesquelles il opère ; il faut considérer que ce n'est pas un sacrement des morts, mais un sacrement des vivants (car on ne peut manger qu'à la condition de vivre), et dès lors, avant de rien déterminer, il y a bien des choses dont on doit tenir compte.

Et d'abord l'on doit tenir compte de l'état de

chacun : si ce sont des personnes consacrées à Dieu, comme les prêtres, les religieux et les religieuses, elles peuvent plus facilement user de la communion fréquente, parce qu'étant débarrassées des soucis et des affaires du monde, l'état dont elles font profession leur permet de s'y mieux préparer. Quand je parle de cet état, il ne faut point s'imaginer que je le considère comme un privilège, attendu que Dieu, qui distribue ses dons comme il lui plaît et à qui il lui plaît, ne laisse pas d'élever à une très - haute perfection des hommes qui, par la nature de leurs occupations, semblaient ne devoir jamais en approcher. Ici tout le monde peut se rappeler l'exemple de David, d'Abraham, de Job et d'une foule d'autres rois et d'autres patriarches qui, triomphant avec le secours de la grâce de toutes les difficultés, sont devenus des saints.

L'on doit tenir compte aussi des obligations qui incombent à chacun et veiller à ce qu'il ne les sacrifie jamais, sous prétexte de se livrer à des exercices pieux. Une femme qui a un mari et des enfants à soigner, des filles à garder et une maison à diriger, ne peut consacrer son temps aux pratiques de dévotion qu'après avoir fidèlement accompli tous ses devoirs ; par la raison que les pratiques de dévotion sont facultatives et dépendant de nous, tandis que les devoirs étant d<* précepte, personne ne saurait nous en dis-

penser. L'un des principes fondamentaux de la vie chrétienne, est qu'il ne faut pas laisser les œuvres de la justice pour celles de la grâce. « L'obéissance vaut mieux que le sacrifice » (I Rois, xv, 22), a dit un Prophète; en d'autres termes, ce qui est de précepte vaut mieux que ce qui est de pure dévotion. Malheureusement les hommes ne l'entendent pas toujours de la sorte, et il est vrai de dire qu'en général leur goût les porte plutôt vers les choses qu'ils font librement que vers celles qu'on leur impose. Ce que je dis des femmes qui ont un mari et des enfants, je le dis aussi des enfants dont les parents vivent encore, et j'ajoute qu'il y a pour eux une obligation plus grande de les secourir lorsqu'ils sont vieux, pauvres ou infirmes. Le premier commandement de la seconde Table est formel làdessus, et après Dieu ce sont de tous les hommes ceux qu'ils doivent entourer de plus d'attention et de plus de respect. Il serait inutile, je pense, de leur rappeler l'exemple si célèbre et si connu des cigognes, qui se montrent, dit-on, si généreuses envers leurs parents lorsque ceux-ci sont devenus vieux. Commençons donc par remplir les obligations de notre état, et approchons-nous ensuite des Sacrements ; car sans cela Dieu n'agréerait point notre dévotion.

11 faut encore, avant de prendre l'habitude de communier fréquemment, examiner si l'on est

à même d'y persévérer, si l'on se sent assez de force pour cela. Un arbre que l'on prive subitement de la portion d'eau qui lui revenait chaque jour, perd forcément de sa beauté et finit par se dessécher complètement. C'est l'image de l'âme qui s'approchait journellement delà Table sainte, puis qui tout à coup s'en retire; en se privant d'un avantage aussi considérable , elle se refroidit dans la piété, et plus d'une fois elle en vient jusqu'à abandonner ses résolutions les plus fermes. Lorsqu'un malade ne se soutient qu'à l'aide de remèdes, il suffit de les lui retrancher un jour pour qu'aussitôt on le voie languir et tomber en défaillance. C'est encore l'image de l'âme qui, changeant tout d'un coup ses habitudes, laisse là, par sa faute, la Communion d'où elle tirait toute sa force. Concluons de tout ceci, qu'on ne saurait trop prendre de précautions avant de s'engager dans une voie d'où plus tard Ton ne pourra sortir qu'à son grand détriment.

Remarquez encore que lorsqu'il s'agit d'aller à L'église, de s'adresser aux prêtres ou de leur demander les Sacrements, sans attirer l'attention, les hommes ont beaucoup plus de liberté que les femmes, et les femmes âgées beaucoup plus que Les jeunes. De tout temps les saints ont insisté pour que les jeunes personnes, dont la réputation peut être si facilement compromise , se tins-

sent dans le recueillement et la retraite ; et l'ancienne Loi qui obligeait les hommes à se rendre trois fois par an au temple de Jérusalem, ne leur prescrivit jamais rien de semblable. C'est que pour elles il y a toujours grand péril à se produire au dehors. Dina, la fille de Jacob, en fit, hélas ! la trop triste expérience ; pour avoir quitté une seule fois la maison de son père, elle se perdit, et en se perdant elle entraîna la ruine d'une ville entière. Aussi saint Ambroise loue-t-il la sainte Vierge de ce que, ayant toujours vécu tranquillement chez elle, elle s'en alla néanmoins en grande hâte lorsqu'il lui fallut visiter sa cousine Elisabeth.

En parlant de la sorte, je ne prétends point condamner les jeunes personnes à une clôture perpétuelle, je veux seulement qu'elles s'habituent à s'entretenir avec Dieu, sans franchir le seuil de leur porte, à le chercher dans leur maison même, et à ne sortir que lorsque l'Église les y oblige, ou bien encore lorsqu'elles doivent recevoir quelque sacrement; mais dans ce dernier cas, je leur recommande toujours la plus grande modération. Ceci n'est pourtant pas une règle sans exception, car il peut se rencontrer des personnes d'un âge plus avancé pour lesquelles les inconvénients que je signale n'existent pas, et, dès lors, il va sans dire qu'elles peuvent agir en toute liberté.

Après avoir pris en considération les divers points ci-dessus, il est bon que chacun examine à part soi le profit qu'il retire de la fréquente Communion. S'il se sent plus de dévotion; si sa conduite est plus régulière ; s'il est plus circonspect dans ses paroles , plus diligent dans ses bonnes œuvres, plus vigilant sur soi-même, plus maître de sa colère, de ses appétits et de ses autres penchants déréglés, bien que tout cela laisse encore beaucoup à désirer, c'est une preuve que ses communions sont bonnes, salutaires, et il doit les multiplier en proportion du progrès spirituel qu'il constate chez lui. Mais si c'est le contraire qui a lieu, il est évident que, ses communions restant infructueuses , il faut ou qu'il s'y prépare avec plus de soin, ou bien qu'il en restreigne le nombre.

Il arrive parfois que les effets de l'Eucharistie sont tellement secrets, que l'on a grand'peine à les apercevoir ; car la grâce agit comme la nature, au sein de laquelle souvent un arbre nous frappe par sa hauteur sans que pourtant nous l'ayons vu croître. Dans ce cas, le mieux est de se choisir un confesseur éclairé et pieux, et de s'en remettre à son jugement.

Quoique saint Bernard assure que ne pas avancer dans les voies de Dieu c'est reculer, je crois pouvoir dire que l'on profite de ses communions lorsque sans avancer, néanmoins on ne recule pas. Il

est plus facile de remarquer si l'on recule que si l'on avance , comme il est plus facile de voir descendre la pierre qui se précipite en roulant vers le bas d'une montagne, que de voir monter celle qui est lancée en l'air avec force. Il est plus difficile de croître que de décroître, et plus difficile d'édifier que de détruire. Or, en supposant que celui qui communie fréquemment ne fait pas de grands progrès dans la vertu , si d'autre part il s'aperçoit que pour vouloir diminuer le nombre de ses communions, il tombe dans une foule de défauts; s'il se sent plus faible en face des tentations, plus tiède dans l'oraison, plus porté à la désobéissance, plus négligent dans les œuvres de miséricorde , plus enclin à la raillerie et aux vains discours , plus prompt à se mettre en colère, plus impatient au milieu des souffrances, plus négligent à veiller sur lui-même , il est clair qu'il y a avantage pour lui de continuer ses communions. C'est déjà un profit que de ne rien perdre, et le remède qui prévient une maladie n'est pas moins précieux que celui qui sert à entretenir la santé. Voilà, je pense, un sujet de consolation pour les personnes dont les progrès sont peu sensibles , bien qu'elles s'approchent souvent de la Table sainte. En admettant même qu'elles se laissent aller de temps en temps à des fautes vénielles, ce n'est pas une raison, du moment qu'elles en ont le repentir, d abandonner la Com-

munion. Car, comme dit saint Hilaire, « lorsqu'on n'a pas commis de péché mortel , le corps du Seigneur est un remède que l'on ne doit pas quitter à la légère ; il faut, au contraire, y recourir fréquemment, attendu que c'est le meilleur préservatif contre les conséquences inévitables de la fragilité humaine. »

D après ce que nous venons de dire , il sera facile à chacun de déterminer le nombre de fois qu'il devra se présenter à la sainte Table. Ainsi, tandis que pour les uns il suffit de communier aux grandes fêtes de l'année, pour les autres, au contraire, il est bon de communier tous les mois, tous les quinze jours, une fois chaque semaine, selon que le conseille saint Augustin. C'est à quoi devraient se borner les personnes même les plus vertueuses, à moins qu'il n'existe quelque motif ou quelque circonstance qui les oblige d'aller au delà, car en fait de pratiques pieuses on ne peut fixer des limites certaines, et il n'y a pas de règles sans exception. Saint Bonaventure est du même avis, et clans un traité sur la perfection qu'il écrivit pour sa sœur il expose la doctrine suivante : « Si quelqu'un, ditil , désire savoir lequel vaut mieux de communier souvent ou de communier rarement, je réponds qu'il n'est pas facile d'établir là-dessus une l&gle générale, vu que si l'on considère les hommes, leurs mérites, leurs goûts, leurs occu-

pations, leurs projets, les effets que le Saint-Esprit opère dans leurs âmes, les états qu'ils ont embrassés et dans lesquels ils vivent, il n'en est pas deux qui se ressemblent. Or, comme Ton ne donne pas le même remède, ni la même quantité de remède à tous les malades, mais que l'on a égard à la qualité des personnes, à la nature de leurs maladies, à leur complexion, au temps et au lieu où elles sont, je pose en principe que l'on doit en faire autant lorsqu'il s'agit du remède spirituel qui est contenu dans la divine Eucharistie. Il est certain que les gens du monde, dont l'esprit est toujours fatigué par une multitude d'affaires, ne peuvent pas le recevoir aussi souvent que ceux qui passent leur vie dans les exercices de la piété; encore faut-il distinguer, parmi ces derniers, ceux qui veillent avec plus d'attention sur eux-mêmes et qui ont la conscience plus délicate. Les uns s'en vont à la Communion tout embrasés d'amour et poussés par une sorte d'avidité; les autres, au contraire, éprouvent de si grandes terreurs, que si la conscience, la règle et la crainte de trop s'éloigner de Dieu en ne communiant pas ne les retenaient, ils ne s'approcheraient jamais de la sainte Table. Quant à moi, je suis d'opinion que, si l'on en excepte ks prêtres, dont l'office est de célébrer la messe , il n'y a personne qui ne doive se contenter de communier une fois par semaine, à moins d'une raison toute particulière , comme

serait par exemple une maladie subite, une fête qui surviendrait, un sentiment extraordinaire de dévotion , un désir irrésistible de recevoir Celui qui est seul capable de tempérer les ardeurs d'une âme embrasée d'amour ; car dans ce dernier cas surtout, l'action du Saint-Esprit paraissant évidente, s'il n'existe d'ailleurs aucun empêchement, on aurait tort de lui résister. En effet, combien de fois n'a-t-on pas vu des chrétiens dont la vie était toute en Jésus-Christ tomber malades , dépérir, et donner les signes d'une fin prochaine , uniquement parce qu'ils ne pouvaient pas se rassasier du Pain céleste autant qu'ils l'eussent voulu? « L'essentiel est de ne pas mettre trop d'intervalle entre ses communions, de communier toujours aussi dévotement que possible, et, après avoir communié, de veiller attentivement sur soimême. Ce que je dis ici regarde spécialement les religieux qui se sont consacrés à Dieu, parce que, faute de s'y conformer, ils n'atteindraient jamais à la sainteté et à la perfection de leur état. Il leur arrivera peut-être de ne pas se sentir suffisamment préparés; mais confiants dans la miséricorde divine , qu'ils ne laissent pas pour cela de se nourrir du Pain céleste; et, malgré qu'ils s'en reconnaissent indignes, qu'ils se rappellent que plus ils sont faibles, plus ils sont malades, et plus ils doivent rechercher le Médecin qui leur rendra la santé; car, connue il l'a dit lui-même, « ce

a sont les malades qui ont besoin du médecin. » (Matth., ix, 12). Du reste, nous n'allons pas à Jésus -Christ pour le sanctifier en lui communiquant notre sainteté, mais bien pour qu'il nous sanctifie en nous faisant part de la sienne. Enfin ne nous décourageons pas quand, après avoir fait ce qui dépend de nous, nous n'éprouvons pas au moment de la Communion ou après la Communion toute la ferveur que nous aurions souhaitée. Dieu a ses desseins, et souvent il se plaît à éprouver les siens en les privant pour quelque temps de ses consolations accoutumées. » Ainsi parle saint Bonaventure , ce docteur si célèbre, si savant , si versé dans les choses de Dieu; et certes nul n'a le droit de s'inscrire en faux contre son témoignage.

On voit par là et par tout ce qui a été dit jusqu'ici, combien sont peu raisonnables ceux qui, emportés par un faux zèle et sous prétexte qu'il faut être respectueux envers Dieu, jettent le blâme, quelquefois même du haut de la chaire, sur les personnes qui fréquentent les Sacrements ; certes, en admettant que dans certaines occasions il y eût excès de la part de celles-ci, on rencontre dans le monde des maux d'une bien autre gravité et sur lesquels ils tonneraient avec beaucoup plus d'à-propos. A tout prendre, le désordre résulte bien moins de ce que l'on communie trop souvent, que de ce que l'on ne communie pas assez. Comme toute

vertu morale consiste dans un juste milieu , dit saint Thomas, elle a nécessairement, et alors même qu'il n'y paraît pas, deux vices qui lui sont opposés, l'un par excès et l'autre par défaut. On en peut dire autant de l'usage des Sacrements, et en général de toutes les pratiques pieuses ; là aussi il peut y avoir du trop ou du trop peu; mais si Ton considère avec soin ces deux extrêmes , on se convaincra facilement que le premier est infiniment moins dangereux que le second. Quoi de pire, en effet, que de voir les hommes s'éloigner des Sacrements, où Dieu a mis le remède qui seul peut les guérir et sauver leur âme? D'où vient, dites-moi, que la corruption est aujourd'hui si générale? N'est-ce pas parce que la plupart des chrétiens ont pris en dégoût le Pain céleste? Comparez notre siècle avec les siècles qui nous ont précédés , et vous verrez lequel vaut mieux de communier fréquemment, ou bien de communier une fois chaque année. Ah! que ceux qui ont encore quelque sentiment au fond du cœur, en voyant la profonde indifférence avec laquelle on traite Dieu et les choses de Dieu , pleurent et versent des larmes; car assurément c'est là la cause de tous nos malheurs.

Ceux qui sont a La lète du gouvernement savent très-bien que l'État peut avoir à souffrir de l'abondanca comme de la disette des vivres, et néanmoins ils préfèrent l'abondance, parce que de ce

côté ils ont moins à craindre. C'est aussi ce que doivent faire les pasteurs des âmes , il faut qu'ils aient plus à cœur d'engraisser leurs ouailles que de leur retrancher la subsistance ou de la leur distribuer avec parcimonie; car juger de Tintérieur qui ne se voit pas et décider qu'il est pourvu au delà du nécessaire, c'est vouloir rendre une sentence sans connaître les pièces d'un procès. Mais en voilà assez sur ce sujet; nous allons ajouter maintenant quelques méditations et quelques prières à l'aide desquelles les fidèles pourront s'entretenir dévotement, soit avant, soit après la Communion.

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