CHAPITRE XI
Méditation avant la sainte Communion, afin de réveiller dans l'àme les sentiments de crainte et d'amour dont elle doit être animée envers le très-saint Sacrement.
Qui êtes-vous, ô mon Dieu, et qui suis-je, pour oser me présenter devant vous? Qu'est-ce que l'homme pour oser recevoir dans son cœur le Créateur de toute chose? Qu'est-ce que l'homme, sinon un vase de corruption, un enfant du démon, un héritier de l'enfer, un ouvrier d'iniquité, un ennemi de Dieu, une créature inhabile à tout bien et capable de tous les excès? Qu'est-ce que
l'homme , sinon un être rempli de misères , aveugle dans ses conseils, vain dans ses œuvres, déréglé dans ses appétits, inconstant dans ses désirs, petit en tout, excepté en sa propre estime ? Mais comment une créature si vile osera-t-elle aborder un Dieu de si grande majesté? Devant vous, Seigneur, les étoiles ne sont pas pures, les colonnes du ciel sont ébranlées , les séraphins sublimes se couvrent de leurs ailes, et confessent leur néant. Encore une fois, comment une créature si vile et si misérable osera-t-elle vous recevoir dans son cœur? Saint Jean-Baptiste, sanctifié dès le sein de sa mère, craint de lever la main sur votre tête, et se déclare indigne de délier les cordons de votre chaussure. Le Prince des Apôtres se récrie, et vous dit : « Seigneur, « éloignez -vous de moi, parce que je suis un « homme pécheur. » (Luc, v, 8.) Et moi, couvert et chargé de péchés, je m'approcherai de vous sans trembler ! Hé quoi ! pour manger les pains de proposition, qui n'étaient qu'une figure de l'Eucharistie, il fallait auparavant s'être purifié de toute souillure : et j'aurais la prétention de manger le Pain des anges, dépourvu que je suis de toute sainteté ! On ne pouvait manger l'Agneau paâcal (autre figure du même Sacrement) qu'avec du pain sans levain et des laitues amères ; il fallait de plus que l'on se ceignît les reins et que l'on eût une chaussure aux pieds; et j'aurais la har-
diesse de in'approcher du véritable Agneau pascal sans m'être conformé aux prescriptions de la loi ! Où est, en effet, ce pain sans levain, c'est-à-dire cette pureté dégagée de toute malice, dont je dois être muni? Où sont ces laitues amères, c'est-à-dire ces angoisses d'une véritable contrition, qui doivent remplir mon cœur d'amertume ? Où est cette ceinture qui donne de la force aux reins, et cette chaussure qui protège les pieds, c'est-à-dire où sont mes bons désirs? Hélas ! je ne possède rien, et je tremble à l'accueil que l'on me fera, si je me présente à cette Table. Celui qui s'y présenta sans la robe nuptiale, c'est-à-dire sans la charité, outre qu'il en fut impitoyablement chassé, entendit prononcer la sentence qui le condamnait à être jeté pieds et mains liés dans les ténèbres extérieures. Mais à quoi dois-je [n'attendre moi-même, si j'ai cette présomption? 0 mon Dieu, vous qui découvrez les replis les plus cachés des âmes, que deviendra la mienne si elle a le malheur de paraître ainsi nue à vos yeux ? Pour avoir touché à l'Arche d'alliance, Oza fut incontinent frappé de mort; mais comment échapperai -je au même châtiment, si je reçois indignement Celui dont l'Arche n'était que la figure ? Un jour que la même Arche était portée à travers les terres des Bethsamites, ceux-ci s'étant permis de jeter sur elle des regards indiscrets, Dieu les fit périr au nombre de cinquante mille ; mais, ô Dieu miséricordieux
et terrible, combien votre Sacrement est-il plus digne de respect et de vénération que FArche d'alliance , et quelle différence n'y a-t-il pas entre vous recevoir et vous regarder ! Comment oseraije donc vous recevoir dans mon cœur, vous dont la majesté est si grande et la justice si redoutable? Mais si j'ai tant de raisons de trembler en contemplant vos grandeurs infinies, que sera-ce si je considère ma malice et mes iniquités? Hélas! Seigneur, que de péchés n'ai -je pas commis contre vous ! Il fut un temps ( et plaise à votre miséricorde que ce temps n'existe plus) où je n'avais rien moins à cœur , où je n'aimais rien moins que votre beauté infinie, que dis-je? où la poussière des créatures me paraissait mille fois préférable aux trésors de votre grâce et à l'espérance de votre gloire. Je n'avais pas d'autre loi que mes désirs, pas d'autre règle que mes penchants; j'agissais en toutes choses comme si jamais je ne vous eusse connu. Semblable à cet impie qui disait dans son cœur : « Il n'y a point (( de Dieu» (Ps. xm, 1 ) , je vivais comme si véritablement je n'eusse pas cru en vous. Je ne faisais rien pour votre amour, je n'avais aucune crainte de votre justice, je ne me souciais en rien d<; vos commandements, je ne vous témoignais aucune reconnaissance pour vos bienfaits. Je n'ignorais pas que vous êtes présent en tout lieu, et pourtant je ne cessais pas de pécher devant vous.
Je ne refusais rien à mes yeux, et ce que mon cœur désirait, je le lui accordais sans m'imposer aucune retenue. Il n'est pas d'iniquité qui ait épouvanté ma malice. Ma vie n'a été qu'une guerre continuelle dirigée contre vous, un renouvellement de tous les martyres que vous avez endurés pour racheter mon âme. J'ai communié bien des fois ; mais en retombant presque aussitôt dans mon péché, qu'ai -je fait, sinon imiter ces soldats qui d'une part fléchissaient le genou devant vous, et de l'autre vous frappaient avec le roseau que vous teniez à la main ?
0 mon Sauveur et mon Juge, comment pourrai-je me résoudre à vous recevoir dans une demeure si misérable, et à placer votre corps sacré dans un repaire de dragons, au milieu d'un nid de serpents? Car, qu'est-ce que l'âme soumise au péché, sinon une habitation de démons, un rendez-vous d'animaux immondes, un bourbier infect, un réceptacle de toutes les impuretés ? Comment votre pureté virginale, votre beauté, source de toute beauté, pourra-t-elle s'accommoder d'un lieu si abominable ? « Quelle union y a-t-il entre « la lumière et les ténèbres? Quel accord entre « Jésus-Christ et Bélial?» (II Corinth., vi, 14, 15.) 0 fleur des champs, ô lis des vallées, comment pouvez -vous consentir à devenir la pâture des animaux ? Hé quoi ! vous donnerez aux chiens cette Nourriture du ciel, vous jetterez devant les
pourceaux cette Perle précieuse ! 0 amant des âmes pures, « vous qui paissez parmi les lis juste qu'à ce que le jour s'élève et les ombres s'in- « clinent » (Cant., iv, 5, 6), que trouverez -vous dans mon cœur, où ne naissent que des épines et des chardons? « Votre trône est fait avec les cèdres « du Liban, les colonnes en sont d'argent, le « siège en est d'or, ses degrés sont couverts de « pourpre » (Cant., m, 9, 10) ; mais je n'ai rien de tout cela : et où vous ferai-je reposer, si vous venez dans mon âme? Votre corps sacré fut enveloppé dans un linceul blanc et placé dans un sépulcre neuf, où personne n'avait encore été mis ; mais quelle est la partie de moi-même assez neuve et assez pure pour que je vous y ensevelisse? Ma bouche, jusqu'à cette heure, n'a été qu'une sorte de sépulcre ouvert, à travers lequel s'échappaient l'infection et la puanteur de mes péchés ; mon cœur, une source de mauvais désirs; ma volonté une retraite assurée, un lieu de repos pour le démon : comment avec des lèvres impures, et une âme aussi peu préparée, oserai-je me présenter à vous, et vous offrir le baiser de paix ? 0 mon divin Rédempteur, je demeure confondu en me voyant tel que je suis; la rougeur me monte au front, en pensant dans quel état de misère je m'approche de l'Epoux céleste qui consent à me recevoir de nouveau.