CHAPITRE XVI
Continuation du même sujet.
C'en est fait, Seigneur; après avoir été admis en votre compagnie, après m'être assis à votre table, après avoir reçu vos embrassements et vos caresses, après avoir été comblé de vos bienfaits, après avoir porté les chaînes de votre amour, je renonce pour vous plaire à toutes les autres amours. Désormais, il n'y aura plus pour moi ni monde, ni pompes ni séductions du monde ; loin de moi tous ces biens faux et mensongers ; vous êtes le seul vrai bien, vous seul êtes le souverain Bien. Celui qui se nourrit du Pain des anges n'a rien à envier à la pâture des animaux, et celui qui possède Dieu dans son cœur doit en bannir la créature. Si une femme de basse extraction était appelé»' à devenir l'épouse d'un roi, elle n'aurait rien <!«' plus pressé que de quitter ses vêtements grossiers el de faire oublier sa condition première en preoaol des habitudes dignes de son haut rang.
Mon âme a été élevée à cette dignité par le sacrement de l'Eucharistie; comment pourra-t-elle con* tinuer de porter les marques de son ancienne bassesse? Elle a reçu dans son sein le Seigneur et h Maître de l'univers ; comment pourra-t-elle se laisser aller derechef aux pensées du monde? Elle a été consacrée et sanctifiée par la présence de son Dieu ; comment pourra-t-elle s'occuper encore des choses de la terre ? Salomon ne permit pas que la fille de Pharaon restât dans le lieu où jadis l'Arche d'alliance avait été déposée; mais si un roi si sage refusa cette faveur à celle qui était devenue son épouse, par cela seul quelle était d'une race infidèle, ((imment laisserai-je pénétrer dans mon cœur le moindre sentiment profane, depuis que Dieu luimême y a fait sa demeure? Comment ma poitrine, qui a été le sanctuaire de Dieu, s'ouvrira-t-elle a des pensées et à des désirs dont les païens seuls sont capables? Comment enfin ma langue, sur laquelle Dieu s'est reposé , osera- 1- elle prononcer des paroles i ni} dires? Le même roi Salomon ayant offert un sacrifice sous le porîique du Temple, dès cet instant ce lieu regardé coûime saint fut interdit aux usages profanes. Or, puisque mon âme a reçu Celui qui était uniquement figuré par les sacrifices et les sacrements de la Loi ancienne, n'est-il pas juste au moins que je la traite avec le même respect?
Vous m'avez visité, Seigneur; oh ! je vous en
conjure, achevez votre œuvre, et rendez -moi digne de l'honneur qu'il vous a plu de me faire. Vous n'avez pas coutume de conférer des honneurs sans donner aussi les moyens d'en soutenir l'éclat; si donc vous avez daigné m'honorer de votre présence, sanctifiez-moi par votre vertu, afin que je ne sois pas trop au-dessous du rôle auquel vous m'avez destiné. Votre conduite a toujours et partout été la même. Vous êtes entré dans le sein virginal de votre très-sainte Mère, et, en élevant celle-ci au plus haut degré de gloire, vous lui avez donné en même temps les grâces les plus propres à rehausser sa dignité. Vous n'étiez pas encore né, et, en entrant dans la maison d'Élisaheth, vous avez réjoui et sanctifié Jean-Baptiste, son fils, vous l'avez remplie elle même de votre Saint-Esprit. Vous êtes entré dans le monde, vous vous êtes mis à converser avec les hommes, et, en même temps que vous les avez favorisés de votre présence, vous avez travaillé à les rendre meilleurs ; vous les avez sanctifiés en vivant au milieu d'eux. Enfin vous êtes entré dans Fenfer, et de l'enfer vous avez fait un paradis, en répandant le honheur parmi ceux que vous honoriez de votre visite. Que dis-je, il n'y a pas jusqu'à l'Arche d'alliance, figure de votre divin Sacrement, qui n'ait produit les mêmes résultats ; car àpeineOhédédom l 'eut-il reçue <lans sa maison, qu'en récompense de sou hospitalité vous fîtes pleuvoir sur lui voshéné-
dictions les plus abondantes. Vous êtes venu aussi dans ma pauvre demeure, Seigneur, et vous n'avez pas dédaigné de devenir mon hôte; bénissez donc la maison de votre serviteur, et donnez-moi ce qui me manque pour la rendre digne de vous. Vous avez voulu que je fusse comme le sépulcre dans lequel on déposa vos dépouilles sacrées, faites que je ressemble à ce sépulcre : accordezmoi la fermeté de la pierre , le suaire de l'humilité, la myrrhe de la mortification, afin que, mourant à mes appétits et à ma volonté propre , je ne vive plus que pour vous. Vous avez voulu que je fusse comme l'Arche de l'Ancien Testament , où vous pussiez manifester votre présence ; or, de même que l'Arche ne renfermait rien de bien important, à part les tables de la Loi , faites que mon cœur n'ait d'autres pensées et d'autres désirs que celte même Loi. En vous donnant à moi dans ce Sacrement, vous avez voulu me prouver que vous êtes mon Père, et vous m'avez traité, en effet, comme un fils, et un fils bien-aimé; faites que je réponde à tant d'amour, non -seulement par un amour généreux et constant , mais par un amour si tendre , que mes entrailles en soient émues, et qu'au seul souvenir de votre doux Nom j'éprouve les plus vifs transports. Donnez-moi de plus un esprit et un cœur de fils , c'est-à-dire un esprit d'obéissance , de respect, d'amour et de confiance, qui, dans
toutes mes tribulations, me fasse recourir à vous, aussi naturellement qu'un fils soumis et dévoué se jette dans les bras d'un père chéri. Enfin vous avez voulu agir envers moi , comme un époux plein de tendresse envers une épouse bien -aimée; mettez donc dans mon cœur des sentiments conformes aux vôtres, afin que je vous aime d'un amour fidèle, d'un amour chaste, d'un amour sincère, d'un amour tellement fort, que jamais rien ne puisse me séparer de vous.
Doux Époux de mon âme, tendez -lui vos bras amoureux, et enlacez -la de telle manière, que désormais ni la vie, ni la mort ne soient capables de vous l'arracher. C'est là l'union que vous vous êtes proposée quand vous avez institué votre divin Sacrement. Vous saviez combien la créature était mieux avec vous que livrée à elle- même; vous saviez qu'avec vous elle était comme fondue en Dieu, tandis que, livrée à elle-même, elle n'avait pour appui qu'un fondement fragile; et voilà pourquoi vous avez voulu qu'elle s'unît à vous, et qu'elle ne fut plus qu'une même chose avec vous. Une goutte d'eau mise au contact de l'air ne tarde pas à s'évaporer; mais si on la jette dans la nier, elle retrouve son élément, et elle se conserve. Seigneur, faites -moi donc sortir de moiméme, et recevez-moi dans votre sein. En vous, je suis sur de trouver la vie; en moi, je ne rencontre que la mort. En vous, je suis rem-
pli de force; en moi, je me sens défaillir. En vous, je suis stable et constant ; en moi , je passe et je suis emporté comme la vanité. 0 bon Jésus, a ne nous quittez point, mais demeurez avec « nous, car le soir avance, et le jour est sur son « déclin. » (Luc, xxiv, 29.)
Mais puisque j'ai le bonheur de vous posséder dans ma maison , je ne perdrai point cette occasion de traiter avec vous les affaires de mon âme. Non , Seigneur, « je ne vous laisserai point « partir, » je lutterai au besoin toute la nuit, « jusqu'à ce que vous m'ayez béni. » (Gen., xxxn, 26.) Otez-moi le nom que j'ai porté jusqu'ici, et donnez-m'en un tout nouveau: c'està-dire donnez-moi une nouvelle vie, une nouvelle manière d'être. Rendez boiteux un de mes pieds, et ne touchez pas à l'autre : c'est-à-dire faites que je meure entièrement à l'amour du monde, et que je ne vive plus que pour vous aimer. Que je bannisse de mon cœur toute affection dont vous n'êtes point l'objet; que je n'aime personne autre que vous; que je ne désire rien autre chose que vous; que je ne pense qu'à vous; que je ne vive qu'avec vous et pour vous; que tous mes soins et toutes mes attentions se dirigent vers vous , et qu'au milieu de mes peines et de mes afflictions je n'aie d'autre espérance ni d'autre refuge que vous, qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.