PROLOGUE DU VENERABLE P. M. Fr. LOUIS DE GRENADE
Lorsque le pécheur revenu à Dieu s'est purifié dans le sacrement de la Pénitence et dans celui de l'Eucharistie , tout n'est pas fini pour lui : il lui reste encore à mettre de l'ordre dans sa conduite, et à prendre toutes les précautions possibles pour s'amender et ne plus retomber dans ses anciennes fautes : c'est de quoi nous allons l'entretenir maintenant. La nature procède toujours du moins au plus ; elle commence par ce qui est moins parfait, puis peu à peu elle tend vers ce qui est plus parfait; or, comme la grâce suit la même progression , nous proposerons ici deux règles de conduite : l'une à l'usage de ceux qui commencent à servir Dieu, et bornent tous leurs désirs à se sauver, l'autre à l'usage de ceux quiveulenl croître en vertus, et s'avancer chaque jour davantage dans le chemin de la perfection.
« Éloignez-vous du mal » , dit le Roi-Prophète, « et pratiquez le bien » (Ps. xxxiii, 14) : c'est-
à-dire bannissez tous les vices de votre âme, et remplissez-la , ornez-la de toutes les vertus. On ne saurait mieux diviser le sujet qui nous occupe; car, en s'éloignant du mal, le chrétien devenu un homme nouveau, une créature nouvelle, détruit l'image de l'Adam terrestre; et, en pratiquant le bien , il rétablit dans son âme l'image du second Adam, Jésus-Christ Notre- Seigneur. Il devient en même temps un homme surnaturel et divin, par la raison qu'ayant été créé pour une fin surnaturelle et divine, c'està-dire pour voir Dieu dans tout l'éclat de sa gloire et de sa beauté , il doit nécessairement vivre d'une vie surnaturelle et divine, selon cet axiome des philosophes, que les moyens sont toujours proportionnés à la fin et de même ordre que celle-ci.
Ces deux choses marchent ensemble , et on les confond assez généralement, parce qu'à tout prendre, il serait bien difficile de triompher du vice sans le secours de la vertu. Nous tâcherons toutefois, afin d'être plus clair et plus précis, de les séparer autant que possible. Nous ferons aussi remarquer que parmi les règles que nous établirons, les unes sont obligatoires et les autres facultatives ; que les unes sont de précepte , comme, par exemple, les Commandements de Dieu et de l'Église , et que les autres ne sont que de conseil, comme certaines pratiques sug-
gérées par les saintes Écritures, dont le but est de nous faciliter l'observation des Commandements et de nous élever à une plus grande perfection. Il est très-important que chacun sache distinguer entre ce qui est un devoir et ce qui est laissé à son libre choix, afin de n'être pas exposé , comme il n'arrive que trop souvent, à négliger le principal pour l'accessoire. Après avoir dit en peu de mots ce qui est essentiel, nous nous occuperons donc de ce qui, bien que très-avantageux, n'est pas rigoureusement nécessaire , et en cela nous croyons entrer dans les vues des personnes pieuses, qui , jalouses de s'avancer dans la vertu , ne veulent point mettre de bornes à leur perfection.