CHAPITRE I
Première règle de conduite à L'usage de ceux qui commencent à servir Dieu.
Il faut que celui qui désire sincèrement et de toi il smi cœur servir Dieu et sauver son âme se persuade bien que toutes les affaires du monde, (ans en excepter le gouvernement des empires, ne sont, rien en comparaison de celle-là, et que, lui fallût-il perdre la fortune, l'honneur, ou même la vie, il doit être dans l'inébranlable résn-
kition de ne jamais commettre un péché mortel. Il faut qu'il soit vis-à-vis de Dieu dans la même disposition qu'une épouse tidèle vis-à-vis de son époux, ou qu'un général fidèle vis-à-vis de son roi : c'est-à-dire qu'il soit prêt à mourir plutôt que de lui faire la moindre trahison. « La fin des « commandements , » dit saint Paul, « est la « charité » (ï Tim., i, 5), qui consiste dans l'amour de Dieu et du prochain. Or, comme le péché mortel est la seule chose qui soit directement opposée à la charité, il s'ensuit qu'en l'évitant on accomplit toute la Loi. * Si vous voulez entrer « dans la vie, » dit le Sauveur au jeune homme qui l'interrogeait, « gardez les Commandements.» (Matth., xix, 17.) Or, garder les commandements ou ne pas les violer, c'est s'abstenir de tout péché mortel : il est donc vrai de dire que la sainteté et le salut consistent principalement dans la ferme résolution de ne jamais commettre un péché mortel , en transgressant les Commandements de Dieu ou ceux de l'Église. Je parle à dessein des commandements de Dieu et de l'Église sans nommer les péchés capitaux, parce que les péchés capitaux ne sont mortels qu'autant qu'ils violent quelqu'un de ces Commandements : comme, par exemple, lorsque la gourmandise nous fait manquer aux jeûnes de l'Église ; lorsque la paresse nous retient au lit au point de nous empêcher d'entendre la messe un jour d'obligation; lorsque
la colère nous porte à dire des paroles outrageantes contre le prochain, etc.
Voilcà en peu de mots ce que le chrétien est rigoureusement obligé de faire pour assurer son salut. Il semble d'abord qu'il n'y ait là aucune difficulté; mais pour peu qu'on veuille réfléchir sur les pièges et les dangers du monde , sur les inclinations perverses de notre chair, sur les combats continuels que nous livre le démon , on ne tardera pas à se convaincre que sans le secours de nombreuses vertus et une très-grande vigilance sur soi-même on ne parviendra jamais à éviter le péché. L'essentiel est donc de savoir par quels moyens on pourra l'éviter, et c'est ce dont nous allons nous occuper maintenant.
Le la laideur et de la malice du péché.
La première chose que nous ayons à faire pour éviter le péché mortel , c'est d'en considérer la laideur et la malice , en tant qu'il s'attaque à Dieu , dont nous avons reçu des milliers de bienfaits, et envers lequel nous avons des obligations infinies. Dieu est tout à la fois le Roi et le Seigneur de l'univers, le principe et la fin de toutes choses , l'auteur de tous les biens, l'océan de toutes les perfections, le créateur, le conservateur, le rédempteur, le sanctificateur et le glorificateur du
genre humain. Or, ce sont là autant de titres qui nous lient à lui , et que nous foulons aux pieds lorsque nous nous rendons coupables d'un péché mortel. A ce propos, Guillaume de Paris remarque que dans un seul péché mortel on trouve toutes les difformités qui peuvent se rencontrer dans les péchés les plus divers. «Le péché mortel , dit-il, est une sorte de trahison spirituelle; car en le commettant nous nous révoltons contre notre Roi et contre notre Empereur ; nous faisons hommage des clefs de notre àme à son ennemi, et nous nous déclarons vassaux du démon. C'est aussi une sorte de sacrilège ; car en péchant nous souillons et nous profanons le temple vivant de notre cœur, qui était consacré à Dieu. C'est aussi une sorte d'apostasie, parce que nous abandonnons le parti de Dieu pour nous ranger sous les étendards de Satan, aux pompes duquel nous avions renoncé dans le Baptême. C'est aussi une sorte d'adultère spirituel , parce que notre âme , qui avait été fiancée à Dieu , viole la foi qu'elle lui avait promise , et n'a plus d'attache que pour les créatures auxquelles elle s'abandonne. C'est aussi une sorte de larcin, parce que nous sommes la propriété de Dieu , et qu'en lui refusant nos services , nous le privons d'une chose qui lui appartient à mille titres. Enfin, comme Dieu mérite tout l'honneur, tout le respect, toute la considération que les créatures, même les plus
élevées, seraient en droit d'attendre de nous, et bien plus encore, il s'ensuit que l'offenser, c'est faire une action qui résume à elle seule toutes les bassesses et toutes les infamies dont l'homme puisse être capable.» « 0 péché, s'écrie un saint Docteur, ô mal que le monde ne connaît point, tu te révoltes contre Dieu, tu méprises sa majesté, tu te moques de sa grandeur; tu étouffes les vertus, tu détruis la grâce, tu nous prives du souverain Bien, tu nous fermes les portes de la félicité éternelle. Tu obscurcis l'entendement, tu pervertis la volonté. Tu es le venin du démon, le lien de l'enfer, la ruine du monde , le chemin de la perdition , la mort du pécheur, la semence de Satan, la porte des abîmes, et par toi les hommes deviennent insensés. Tu es le filet dans lequel nous jette la tentation, une œuvre faite à l'imitation des esprits des ténèbres, une obscurité dont rien n'approche, une puanteur insupportable, une turpitude qui soulève le cœur, une infamie de la pire espèce. Tu es une bête fauve, un mal enfin dont les conséquences sont affreuses,el qui est la cause universelle de tous nos maux. »
Cette considération est très-puissante pour exciter en nous la haine et L'horreur du péché; mais on pourra y ajouter celles qui se trouvent au second livre de cet ouvrage, comme : les avantages dont le péché nous prive, la haine que Dieu lui porte, l'injun- qu'il fait à sa boulé, et les autres qui ont été
traitées longuement et sur lesquelles il serait inutile de revenir.
De la fuite des occasions.
La seconde chose que nous ayons à faire pour éviter le péché, c'est d'en fuir les occasions : telles que les jeux, les mauvaises compagnies, les conversations dangereuses, les vains discours, les regards trop libres, une trop grande familiarité avec les femmes, alors même qu'elles sont honnêtes. Nous sommes tellement faibles, que bien souvent sans la moindre pro vocation nous tombons de nous-mêmes: que sera-ce donc si l'occasion nous tirant en quelque façon par le bras, vient nous mettre en présence d'un objet séduisant, et nous faciliter les moyens d'accomplir nos désirs?
L'occasion fait le larron, dit un proverbe vulgaire ; si nous voulons servir Dieu , fuyons toutes les occasions de péché , et tenons pour certain que c'est à cette seule condition que nous nous conserverons dans la vertu. Souvenons - nous que, pour avoir jeté les yeux sur une femme, et trouvé le moyen de satisfaire sa passion, David , malgré sa sainteté, fut précipité dans un abîme de malheurs et dut pleurer et gémir pendant tout le reste de sa vie. Souvenons-nous que Salomon , son fils , le plus sage des hommes , et qui
avait mérité le surnom de bien-aimé du Seigneur, fut victime de la même présomption. Afin que les Juifs ne tombassent pas dans l'idolâtrie , Dieu leur avait défendu d'épouser des femmes étrangères. Salomon, se croyant assez fort pour écarter le péril, ne tint pas compte de cette défense; dans son aveuglement il en vint, chose épouvantable! jusqu'à se prosterner devant les idoles, jusqu'à leur bâtir des temples, et, en se perdant, il perdit aussi son royaume. Or, lorsque deux hommes si renommés, l'un par sa sainteté et l'autre par sa sagesse , sont tombés d'une manière si déplorable , quelle sécurité pouvons-nous nous pro mettre en face de l'occasion que nous aurons recherchée ?
Fuyez donc, mon frère, fuyez l'occasion du péché autant que le péché lui-même , et lorsque vous vous sentirez attiré vers elle, dites -vous que s'il est difïicile de résister à la fascination qu'elle exerce, ce sera bien plus difficile de vous en arracher quand une fois vous serez pris dans ses filets; n'oubliez pas surtout qu'en vous exposant au danger sans nécessité, vous tentez Dieu, et vous \ous rendez indigne du secours de sa grâce.
De toutes les occasions, la plus fréquente et la plus ordinaire est la société des méchants. Le monde esl tellemenl composé, qu'à chaque pas que nous faisons nous sommes sûrs d'en rencontrer; il importe donc de nous tenir sur nos
gardes, sans quoi nous tomberons infailliblement. Les mauvaises compagnies sont une vraie peste, et elles font beaucoup plus de mal qu'un chien enragé ou qu'une vipère gonflée de venin.
« Les mauvais entretiens , » dit l'Apôtre , « corrompent les bonnes mœurs. » (I Corinth., xv, 33.) Gravez profondément dans votre cœur ces paroles du Sage : « Qui marche vers les sages « est sage; qui nourrit les insensés sera sem- « blable à eux. » (Prov., xm, 20.) «Celui qui « touche la résine en sera souillé, et celui qui vit « avec le superbe se revêtira d'orgueil. » (Eccli., xm, 1.) Ce sont là des maximes que les pères de famille et les instituteurs ne sauraient trop inculquer dans l'esprit des enfants, s'ils ne veulent perdre dans quelques heures le fruit d'une éducation à laquelle ils auront peut-être consacré des années.
Qu'il importe de résister à la tentation dès ses premières atteintes.
La troisième chose que nous ayons à faire pour éviter le péché , c'est d'opposer la plus prompte résistance ta la tentation dès le moment qu'elle se fait sentir, et de rejeter loin de nous l'étincelle de la pensée mauvaise avant qu'elle soit arrivée jusqu'au cœur. En agissant de la sorte, la victoire nous deviendra facile, et nous acquerrons beau-
coup de mérites, tandis que si nous demeurons dans l'hésitation, outre que nous éprouverons plus tard de grandes difficultés, nous commettrons certainement une nouvelle faute qui sera au moins vénielle si elle n'est pas mortelle. On éteint sans peine une flamme qui jette ses premières lueurs, on arrache sans effort un arbuste que l'on vient de planter; mais lorsque la flamme s'est avivée, lorsque l'arbuste a pris racine, c'est une tout autre affaire. Tant qu'une ville est assiégée, elle peut se défendre avec avantage ; mais une fois que l'ennemi a pénétré dans son sein , l'en chasser n'est pas chose facile; on retient aisément une pierre sur le plateau d'une montagne; mais si la pierre prendla pente et commence à rouler, son mouvement devient irrésistible. Toutes ces comparaisons nous font comprendre combien il en coûte plus de détourner une mauvaise pensée, après qu'elle s'est emparée de notre cœur et qu'elle s'y est implantée, que de la repousser vivement et promptement dès qu'elle se montre à l'esprit.
Mais le moyen le plus efficace pour triompher en pareilles rencontres, c'est de nous représenter L'état pitoyable de Jésus-Christ sur la croix, les torrents de sang qui s'échappaient de toutes les parties de son corps, les plaies et les blessures qui le couvraient depuis La tête jusqu'aux pieds; de nous souvenir qu'il n'a enduré de si cruels tourments que pour détruire Le péché ef de lui dire du fond
du cœur : Eh quoi! mon Dieu, vous vous êtes réduit à cet état afin que je ne péchasse plus, et j'oserais vous offenser encore ! Oh, je vous en supplie au nom de votre miséricorde infinie , au nom du sang que vous avez répandu pour moi, ne le permettez pas ! Aidez-moi, Seigneur; ne m'abmdonnez-pas, car je n'ai pas d'autre refuge que vous. Il sera bon en même temps, si nous nous trouvons seuls, de faire le signe de la croix sur notre cœur, afin de repousser avec encore plus d'énergie la pensée qui intérieurement nous fatigue.
Saint Bernard raconte d'une religieuse qui vivait de son temps, et k qui cette pratique était familière , que plusieurs années après sa mort , comme on eut occasion d'ouvrir son tombeau, on trouva que le pouce avec lequel elle avait coutume de tracer le signe sacré n'offrait aucune marque de corruption. A ce propos un autre Docteur raconte d'un prieur du couvent des Frères Prêcheurs de Strasbourg, qui avait la même dévotion, que bien des années après sa mort, lorsqu'on ouvrit son tombeau, on aperçut sur les os de la poitrine qui se rapprochent le plus du cœur, une croix parfaitement caractérisée , dont le pied était façonné comme si elle eut dû être plantée quelque part , et les trois pointes d'en haut se terminaient chacune par une fleur de lis: ce qui donna à entendre que ce saint personnage s'était conservé dans la vertu par le sou-
venir de la Passion du Sauveur, et par l'habitude de faire le signe de la croix sur sa poitrine , afin de chasser les tentations dont il était assailli. L'Auteur qui raconte ce prodige assure avoir fait plus de quarante milles pour le voir de ses yeux. Ces exemples montrent combien Jésus-Christ honore ceux qui ne craignent pas d'honorer ses ignominies, et en nous les rappelant nous devrions faire tous nos efforts pour nous rendre dignes de la même faveur.
§ IV
De quelle manière on doit faire l'examen de conscience.,
La quatrième chose que nous ayons à faire pour éviter le péché, c'est, chaque soir, avant de nous mettre au lit, de repasser dans notre mémoire les fautes que nous avons pu commettre dans la journée, par œuvre, par parole, par pensée, ou de toute autre manière. Nous examinerons en particulier si nous nous sommes permis quelque mensonge ; si nous avons donné au diable les créatures de Dieu; si nous nous sommes laissé emporter à des malédictions ; si nous avons prononcé des paroles injurieuses, violentes, déshonnêtes ou autres semblables; si nous n'avons pas résisté aux mauvaises pensées qui se sont présentées à notre esprit; si nous nous y sommes arrêté; si nous n'avons pas promptement rejeté loin de nous ces étincelles
sorties de l'enfer; si nous avons rempli fidèlement les obligations de notre état; si nous nous sommes fidèlement acquittés de nos devoirs envers notre maison, notre famille , etc. etc.
Cette pratique est fortement recommandée par un grand nombre de saints, et particulièrement par Eusèbe d'Émèse, qui s'exprime ainsi dans une des ses homélies : « Que chacun, dit -il, jette chaque jour les }Teux sur sa conscience, et qu'il se demande à lui-même : Ai -je passé la journée sans péché ? Ne me suis-je pas laissé aller à l'envie , à la contention , à la médisance ? Ai-je fait quelque chose pour mon propre avancement , ou pour l'édification de mes frères? Hélas ! Peutêtre que j'ai menti, j'ai juré, je me suis mis en colère, j'ai lâché la bride à mes mauvais penchants ; je n'ai rien fait de bien , je n'ai pas gémi une seule fois par crainte des peines de l'enfer. Qui me rendra ce jour pendant lequel je ne me suis occupé que de bagatelles et de pensées oiseuses? C'est ainsi, mes frères, que nous devons nous exciter au repentir, nous accuser et nous condamner devant Dieu , dans le secret de nos maisons et dans celui de nos cœurs. »
Mais ce n'est pas assez de nous examiner et de reconnaître nos fautes, il faut, si nous voulons être plus circonspects et ne plus y retomber à l'avenir, nous imposer quelque pénitence. J'ai connu une personne qui, pour se punir d'avoir péché
en paroles, le soir au moment de l'examen, se bâillonnait la bouche ; et j'en ai connu une autre qui pour le même péché, ou pour n'importe quel autre péché, prenait la discipline de telle sorte qu'indépendamment de la satisfaction qu'elle offrait à Dieu , elle éprouvait naturellement plus de crainte de l'offenser de nouveau.
Il sera bon aussi, chaque semaine, de s'attacher à combattre quelque vice particulier ; et, pour en triompher plus sûrement, on prendra des moyens pour se rappeler de temps en temps la résolution que l'on aura formée ; on pourra se ceindre les reins d'une ceinture qui cause quelque gêne, et ce simple stimulant empêchera que l'on ne s'endorme.
S'il vous arrive de tomber dans les mêmes fautes , ne perdez pas courage ; seriez- vous tombé mille fois par jour, relevez-vous mille fois , toujours confiant dans la bonté infinie du Seigneur. Se soy. x pas surpris de voir que vos passions vous dominent encore; souvent on obtient dans trèspeu de temps ce que l'on a poursuivi pendant de longues .innées. Du reste, c'est le Seigneur seul qui donne la victoire , et plus d'une fois il lui plaît de laisser quelque Jébuzéen, je veux dire quelque passion ou quelque tentation, dans la terre de notre âme, autant pour exercer notre vertu <jm- pour omis tenir dans l'humilité.
Il faut mi outre, le matin après notre lever, avoir recourt a la prière, DOUS armer d'une nouvelle.
résolution contre le péché ou les péchés pour les quels nous nous sentons plus de propension, et accumuler nos moyens de défense là ou le danger nous paraît plus imminent.
De la nécessité d'éviter les péchés véniels.
La cinquième chose que nous ayons à faire pour éviter le péché mortel , c'est d'éviter le péché véniel qui y prédispose. Les personnes qui redoutent la mort s'appliquent non -seulement à conserver leur santé, mais à se garder de toute maladie qui pourrait abréger leurs jours : il doit en être de même de ceux qui ne veulent pas mourir spirituellement , il faut qu'ils se gardent nonseulement du péché mortel , qui donnerait la mort à leur àme, mais aussi du péché véniel, qui peu à peu les conduirait au même résultat. En général, je suis convaincu que celui qui a longtemps persévéré dans la grâce, ne tombe que pour avoir manqué de vigilance et s'être laissé aller à une multitude de péchés véniels; insensiblement ses forces s'affaiblissent , puis vient un moment où Dieu retire sa main, ei la première tentation le renverse. Il y a des degrés dans le bien comme dans le mal; et, si personne ne s'élève tout d'un coup au comble de la perfection.
personne non plus ne descend tout d'un coup jusqu'au plus profond de l'abîme : voilà pourquoi on lit dans le livre de Job (xli, 13) que « la pauvreté précède l'ennemi, » c'est-à-dire qu'avant de tomber dans le péché mortel, l'âme s'est appauvrie et a perdu de sa vigueur par suite des négligences et des péchés véniels dont elle s'est rendue coupable.
Il est certain, d'ailleurs, que celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes (Matth., xxv), et que celui qui s'applique à se garantir des maux qui paraissent légers , se garantira encore mieux de ceux qui sont graves. Par péchés véniels, nous entendons les paroles oiseuses, les rires immodérés, l'excès dans le boire , dans le manger ou le dormir, et autres fautes semblables qui , sans nous causer beaucoup de mal, nous privent néanmoins de beaucoup de bien , en ce qu'elles sont un obstacle à la dévotion, et qu'en diminuant l'ardeur de la charité, elle nous rendent plus tièdes et plus négligents dans le service de Dieu.
§ VI
Le la mortification du corps.
La sixième chose que nous ayons à faire pour éviter Le péehé mortel, est de mortifier notre corps, en lui retranchant quelque chose sur le
boire, le manger, le dormir, les vêtements, etc. Notre chair est un foyer de passions et d'appétits déréglés; plus elle sera faible et privée de forces, moins ces passions et ces appétits seront violents. Les plantes qui croissent dans un terrain sec et aride , outre qu'elles n'ont ni suc ni vigueur, ne s'élèvent jamais bien haut; mais celles qui croissent dans une terre grasse, fertile et bien arrosée, sont, au contraire, très -hautes, trèsvertes et très-puissantes : ainsi en est- il des passions et des appétits , selon qu'ils prennent naissance dans un corps affaibli par la mortification et les jeûnes, ou bien dans un corps gorgé de viandes et de vins délicats; celui qui veut les réprimer doit donc les attaquer dans leur cause. La vertu n'a pas d'ennemi et de contradicteur plus redoutable que la chair : c'est la chair, en effet , qui , par la violence de ses désirs et la passion d'être bien traitée, met obstacle à tous nos exercices : à l'oraison , à la lecture , au silence , au recueillement, aux jeûnes, aux veilles ou autres pratiques. Si de bonne heure nous nous habituions à lui résister, à la contredire, à combattre ses inclinations vicieuses , la victoire nous deviendrait facile , et nous éprouverions d'autant moins de difficulté à pratiquer la vertu, que sans la corruption de notre nature la vertu n'offrirait en réalité rien de pénible. « La mortification, dit un Père, châtie la chair, élève l'esprit,
dompte les passions, satisfait pour les péchés, et, ce qui est encore plus admirable, coupe la racine des vices , c'est-à-dire la cupidité ; par la raison qu'un homme qui se contente de peu ne convoitera jamais ce qui est superflu. » Non-seulement la mortification nous délivrera du péché , mais elle nous délivrera encore de toutes les peines, de toutes les inquiétudes, de tous les soucis auxquels sont en butte ceux qui s'occupent exclusivement de leur corps, et, en laissant à notre esprit toute sa liberté, elle nous permettra de nous donner entièrement à Dieu. Ceci nous explique pourquoi les anciens solitaires de l'Egypte s'appliquaient avec tant de soin à cette vertu, et aussi pourquoi saint François a tant recommandé la pauvreté de corps et d'esprit ; car dans la pensée de ces saints, la mortification et la pauvreté conduisent nécessairement au même résultat.
Il faut donc que le véritable serviteur de Dieu ne se donne point de relâche, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à traiter son corps comme un ennemi ou comme un tyran (car c'est un tyran, en effet); ou bien encore comme un esclave voleur et débauché , auquel on doit tout au plus du pain et des coups de bâton; ou bien encore, pour user de quelque adoucissement, comme un fils dont le père vertueux el discret veut le bien, mais qu'il! élève d'une manière dure et sévère, ne lui faisant! jamaii aucune caresse, ne se déridant jamais de-
vaut lui, et réprimant les mouvements les plus naturels de son cœur. Tant qu'il ne le traitera pas de la sorte, qu'il ne s'imagine point avoir fait le moindre progrès dans le chemin de la vertu. Heureux l'homme qui sait maîtriser son corps, qui sait le fatiguer, le maltraiter, lui retrancher le sommeil et la nourriture , le forcer à servir l'esprit , et triompher ainsi de ses penchants les plus intimes; car on peut dire de lui qu'il ne vit plus selon la chair et le sang, mais selon l'esprit de Jésus-Christ; qu'il ne combat plus sous la loi et les étendards de la nature, mais qu'il domine la nature ; qu'il n'est plus simplement un homme , mais un homme qui s'est élevé au-dessus de la condition des autres hommes! Et maintenant voyez ce que c'est que le monde, lui qui , par un esprit tout opposé à l'esprit de Jésus-Christ, et contrairement à ce que demande la perfection chrétienne , ne pense qu'à satisfaire le corps , et à lui procurer tous les plaisirs possibles.