‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 5 sur 170 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

3ue l'on ne doit point différer sa conversion sous prétexte que l'on se trouve chargé d'une multitude de dettes vis-à-vis de Dieu.

Si d'une part il y a tant de motifs qui nous engagent à changer de vie , et que de l'autre il soit vrai zjue nous n'avons aucune excuse valable pour nous 2n dispenser, je vous prie de me dire pourquoi vous différez votre conversion de jour en jour? Je vous 3n conjure , mon frère, jetez les yeux sur votre vie passée, et, quel que soit le nombre de vos années, voyez s'il n'est pas temps, et grand temps, de commencer à payer quelques-unes de vos dettes.

Considérez que , bien que vous soyez chrétien , et régénéré dans les eaux du baptême , bien crue vous ayez Dieu pour père, et l'Église pour mère, bien que vous vous soyez nourri du lait de l'Évangile, c'est-à-dire de la doctrine des apôtres et des évangélistes, que dis -je? du pain même des anges, du divin Sacrement de l'autel, cependant vous avez mené une vie aussi licencieuse que celle d'un païen qui ne connaît point le vrai Dieu. Dites-moi quelle est l'espèce de péchés que vous n'avez pas commis? Quel est l'arbre défendu sur lequel vous n'avez pas porté vos regards?

Quel est le jardin fermé dont vous n'avez pas , du moins en pensée, franchi les barrières? Qu'avezvous vu que vous ne l'ayez désiré ? Quelle est la satisfaction que vous vous êtes refusée , sachant très-bien que Dieu vous voyait, et que vous étiez chrétien? Qu'auriez - vous fait de plus si vous n'eussiez pas eu la foi , si vous ne vous fussiez pas attendu à une autre vie, si vous n'eussiez pas craint le jugement? Qu'est-ce que votre vie, sinon une longue suite de péchés, un bourbier de vices, un champ de ronces et d'épines , une révolte continuelle contre Dieu? Pour quelle fin avez -vous vécu jusqu'à cette heure, sinon pour satisfaire vos mauvais penchants , pour contenter votre ambition, pour gagner les bonnes grâces du monde? Voilà quels ont été vos dieux, les idoles que vous avez servies et dont vous avez gardé les lois. Quant à Dieu, quant à sa loi, quant à l'obéissance que vous lui deviez , vous n'en avez pas fait plus de compte que s'il eût été un dieu de bois. Hélas! il faut bien l'avouer, la plupart des chrétiens, sans renoncer à leur foi , pèchent avec autant de facilité que s'ils avaient la conviction que Dieu n'existe pas. Quel plus grand mépris peut-on afficher pour une si haute Majesté? Enfin il est certain que, tout en croyant ce que la religion chrétienne nous enseigne, vous avez vécu de la même manière que si ses enseignements étaient une fable absurde et le plus grossier mensonge du monde : or, si vous n'êtes

pas effrayé de la multitude de vos péchés passés et de la facilité déplorable avec laquelle vous les avez commis, que du moins l'excellence et la majesté de Celui que vous avez offensé vous fasse trembler. Levez les yeux , contemplez l'immensité et la grandeur de ce Dieu que les puissances du ciel adorent, devant la face duquel l'univers entier se prosterne, et toutes les créatures sont comme la paille qu'un souffle de vent emporte, et voyez ce qu'il a fallu d'impudence pour qu'un ver de terre comme vous osât l'offenser et provoquer sa colère. Considérez les effets épouvantables de sa justice, et les horribles châtiments que de tout temps il a infligés en punition du péché , non pas seulement à quelques hommes pris en particulier, mais à des villes, à des nations, à des provinces, à des royaumes, au monde tout entier, non pas seulement à la terre , mais au ciel , non pas seulement à des coupables et à des étrangers , mais à son propre Fils innocent, et cela parce que celui-ci s'était chargé de nos dettes. Après quoi dites-vous à vous-même : «Si l'on traite de la sorte le bois vert,» à cause des péchés d'autrui, «que fera-t-on du bois sec, » couvert de ses propres péchés? » (Luc, xxm, 31.) En effet, comment, vous, homme méprisable, seriezvous assez insensé pour vous moquer du Seigneur, de ce Seigneur dont la main est si pesante, que s'il la laissait tomber sur votre tête , d'un seul coup il vous précipiterait jusqu'au fond des enfers?

Considérez aussi la patience de ce Dieu qui vous attend depuis le premier jour que vous avez commencé à l'offenser. Mais, malgré sa patience et sa longanimité, persuadez-vous bien que si vous continuez d'abuser de sa miséricorde et de provoquer sa colère , il bandera son arc , agitera son carquois , et fera pleuvoir sur vous des flèches brûlantes.

Considérez la profondeur de ses jugements dont chaque jour nous lisons, nous voyons de nos yeux de si terribles exemples. Salomon, ce roi si sage , qui avait écrit trois mille paraboles, et les mystères renfermés dans le livre des Cantiques , est abandonné de Dieu, et se prosterne devant des idoles de pierre et de bois. L'un des sept premiers diacres de l'Église, qui tous avaient été remplis du Saint- Esprit, devient non-seulement hérétique, mais le chef de tous les hérésiarques. Enfin ne voit-on pas bien souvent les étoiles du ciel tomber misérablement sur la terre , et ceux qui , assis à la table de Dieu, se nourrissaient du pain des anges, se vautrer dans la boue et disputer aux pourceaux leur nourriture? Mais si, après de longues années passées au service de Dieu, les justes, à cause de quelque secret orgueil, de quelque négligence, de quelque manque de gratitude , se trouvent ainsi abandonnés, à quoi faudra-t-il donc vous attendre, vous qui, pendant toute votre vie, n'avez fait que multiplier vos offenses?

De bonne foi, ne serait-il pas juste que l'homme

qui a vécu de la sorte cessât enfin d'entasser péchés sur péchés , dettes sur dettes , et commençât à chercher les moyens d'apaiser la colère de Dieu, en allégeant le fardeau qui pèse sur son âme? Ne serait-il pas juste que , après avoir accordé tant de temps au monde, à la chair et au démon, il donnât du moins ce qui lui en reste à Celui qui lui a tout donné? Après tant d années passées dans le crime, ne serait-il pas juste qu'il conçût quelque crainte de la justice de Dieu, de cette justice qui châtie avec d'autant plus de rigueur qu'elle fait preuve de plus de patience? Ne serait-il pas juste qu'il tremblât à la pensée que depuis longtemps il vit dans le péché , dans la disgrâce de Dieu , qu'il a contre soi un ennemi puissant, que d'un père miséricordieux il s'est fait un juge impitoyable, que d'un moment à l'autre la mauvaise habitude peut se changer en une seconde nature , et le vice devenir pour lui presque une nécessité? Eh quoi ! mon frère, vous courez ainsi de gaieté de cœur au précipice , et vous ne craignez pas d'être livré à ce sens réprouvé qui fait que l'on n'a plus aucun souci de son salut. « Il y a quatorze ans que je vous « sers , » dit le patriarche Jacob à Laban , son beau-père , « il est bien juste que je pourvoie aussi « maintenant à ma maison.)) (Gen., xxx, 30.) N'estil pas juste que vous aussi , après avoir passé tant d'années au service du monde, après vous être tant occupé de cette vie, vous songiez à votre âme et

à la vie future? Il n'y a rien de si court, rien de si fragile que la vie de l'homme ici-bas. Lors donc que vous êtes si prévoyant pour la vie qui passe , d'où vient qu'en présence de la vie qui n'aura point de fin , vous montrez tant d'indifférence ?

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