CHAPITRE V
Conclusion de ce premier livre.
Mais si ce qui précède est indubitable, je vous conjure, par le sang de Jésus-Christ, de penser à vous, ô mon frère, de penser que vous êtes chrétien et que vous tenez essentiellement pour vérité tout ce qu'enseigne la foi. Or la foi vous dit que vous avez au-dessus de vous un Juge, dont les yeux sont attentifs à tous vos mouvements, à toutes les actions de votre vie, et que ce Juge viendra infailliblement un jour pour vous demander compte même d'une parole inutile. La foi vous dit que tout ne meurt point avec l'homme; qu'après cette vie qui passe , il y a une autre vie qui ne passe point ; que l'âme ne meurt point en même temps que le corps ; que le corps , une fois enseveli, l'àme entre dans une nouvelle région, dans un nouveau monde, où son état et la compagnie qu'elle rencontre sont en rapport avec la vie qu'elle a menée. La foi vous dit, en parlant
de la récompense qui est réservée aux justes et des supplices auxquels sont condamnés les pécheurs, que c'est là un sujet si vaste que, le monde entier fut-il rempli de livres, chaque créature fut-elle transformée en écrivain, les écrivains se lasseraient , le monde se viderait , avant que l'on en eut expliqué la moindre partie. Enfin, la même foi vous dit qu'en retour des bienfaits que nous avons reçus de Dieu, des obligations que nous avons contractées envers lui , eussions-nous autant de vies qu'il y a de grains de sable sur les bords de la mer, ce ne serait point assez de les consacrer toutes à son service.
Eh quoi ! lorsque les hommes ont tant de motifs qui les poussent à la vertu, d'où vient qu'il y en a si peu qui l'aiment et qui l'embrassent? Si c'est l'intérêt qui les fait agir, quel plus grand intérêt que celui d'une vie éternelle? Si c'est la crainte, quoi de plus à craindre qu'une peine, qu'un châtiment qui dure toujours? Si c'est le souvenir des bienfaits qu'ils ont reçus , des obligations qu'ils ont contractées, que sont toutes les obligations en comparaison de celles qu'ils doivent à Dieu, tant à cause de ce qu'il est en luimême , qu'à cause des grâces dont il les a comblés ? Si c'est la crainte des dangers , quel plus grand danger que celui de la mort, dont l'heure est incertaine, et qui sera suivie d'un jugement si rigoureux? Si la paix, la liberté, la tranquillité
d'esprit sont des choses que tout le monde désire, du moment que l'homme n'est pas une brute, n'estil pas évident qu'on les trouvera plutôt dans une vie qui se règle sur la raison et la vertu, que dans celle qui est dominée par le caprice et la passion? Ajoutez à ces considérations qu'un Dieu est descendu du ciel sur la terre , qu'il s'est fait homme ; que , alors que six jours lui avaient suffi pour créer le monde , il lui a fallu trente - trois ans pour achever l'œuvre de votre salut; que dis-je! qu'il lui a fallu pour cela perdre la vie. Dieu meurt afin que le péché meure, et nous voulons faire vivre dans notre cœur ce que Dieu s'est proposé de détruire en mourant ! Que dirai-je de plus? Certes, ce ne sont pas les arguments qui me manquent ; car, en ne faisant usage que du simple bon sens, de quelque côté que nous nous tournions, en jetant les yeux , je ne dis pas sur un Dieu crucifié , mais sur tout ce qui nous entoure , nous entendrons les créatures, qui, comme autant de prédicateurs, autant de livres, autant de voix, autant* de raisons, nous appellent à Dieu , et nous exhortent à l'aimer et à le servir.
Comment se fait-il donc que tant de voix, tant de promesses, tant de menaces qui retentissent à nos oreilles, nous trouvent insensibles? Pour nous attirer à lui , pour nous arracher au péché , Dieu pouvait-il faire plus qu'il n'a fait, promettre plus qu'il n'a promis , menacer plus qu'il n'a me-
nacé? Quel nom donner, je ne dis pas à cette impudence, mais à ce charme incompréhensible qui fait que les hommes qui ont la foi ne craignent pas de passer leur vie dans le péché, qu'ils se couchent et qu'ils se lèvent en état de péché, qu'ils s'abandonnent à toute espèce de péché , et cela sans crainte , sans scrupule , continuant de dormir et de manger, comme si ce qu'ils croient était un songe, et l'Évangile, un tissu d'impostures? Dites-moi, traître, dites-moi, tison destiné à brûler éternellement dans l'enfer, que feriezvous de plus, si vous étiez persuadé que les enseignements de la foi ne sont que mensonges? Je vois bien que vous reculez devant la justice des hommes ; mais je ne vois pas que la crainte de Dieu vous empêche d'agir au gré de vos passions, de vous venger de qui bon vous semble, de satisfaire tous vos désirs, quand la chose est possible. Dites-moi, homme aveugle et insensé, pendant que vous êtes si tranquille, si confiant, que fait en vous le ver de la conscience? Que sont devenus le sens, le jugement, la raison, qui vous distinguent? Comment ne redoutez - vous pas des périls si grands, si certains, si indubitables? Je suppose que, pendant votre repas, un homme, même pour plaisanter, vînt vous dire que l'on vous a servi un plat empoisonné, ce plat fût -il encore plus attrayant , oseriez-vous y toucher, et traiteriezvous de menteur celui qui vous avertirait de la
sorte? Mais voilà les prophètes, les apôtres, les évangélistes, Dieu lui-même, qui vous crient sur tous les tons: Malheureux, la mort est dans ce plat, la mort est dans cette viande délicate que le démon vous offre, et vous tendez les mains vers la mort, vous buvez à longs traits le breuvage qui vous perd ! En vérité, le bon sens, le jugement , la raison , tout est éteint en vous , tout est émoussé : hélas! votre folie est arrivée à son comble ; vous êtes le jouet de l'ennemi, condamné à de perpétuelles ténèbres, passant des ténèbres intérieures aux ténèbres extérieures, aveugle sur le compte de votre propre misère, insensible à votre malheur, plus dur, enfin, que le diamant puisque vous ne sentez pas les coups du marteau de la parole de Dieu. Que je vous plains , malheureux, et que votre sort est déplorable! Ah! il faudrait ici les larmes que répandit autrefois le Sauveur, lorsque, s'apitoyant sur votre sort, il prononça ces paroles : « Si tu savais, en ce jour, ce qui « peut t'apporter la paix, » le repos et les richesses que Dieu t'offre ; « mais maintenant tout cela est ca- « chéà tes yeux.» (Luc,xix, 42.) Quel malheureux jour que celui de votre naissance; mais combien plus malheureux celui de votre mort, ce jour d'où datera votre condamnation. A être condamné pour toujours, mieux eût-il valu pour vous de n'être pas né ! A être condamné avec la dernière rigueur pour avoir abusé des dons de Dieu ,
mieux eut-il valu pour vous de n'avoir pas été baptisé , de n'avoir pas reçu la foi ! En effet , si les philosophes qui n'avaient d'autre lumière que celle de la raison, ont été jugés inexcusables, « parce qu'ayant connu Dieu , » comme dit l'Apôtre, « ils ne l'ont point glorifié » (Rom., i, 21), quelle excuse pourrait-on alléguer en faveur de celui qui, éclairé des lumières de la foi, régénéré dans les eaux du baptême , nourri chaque année de la chair même de son Dieu, entendant chaque jour sa parole, ne se conduit pas autrement qu'ils ne l'ont fait?
Quelle conclusion devons-nous tirer maintenant, sinon que le véritable jugement, la véritable sagesse consistent à laisser là tous les embarras et toutes les intrigues du monde pour entrer résolument dans le chemin qui conduit à la paix et à la vie éternelle? La raison le demande, la prudence l'exige; la loi, le ciel, la terre, l'enfer, la vie et la mort, la justice et la miséricorde de Dieu nous en font un devoir. Le Saint-Esprit nous y exhorte d'une manière toute particulière par ces paroles de l'Ecclésiastique (vi, 18-20, 24-31) : «Mon fils, « dès ta jeunesse reçois l'instruction, et tu obtien- « dras la sagesse jusque dans tes derniers jours. « Approche-toi de la sagesse comme celui qui lace boure et qui sème , et qui attend en paix sa moisce son. Dans ce travail il y a peu de fatigue, et tu « te nourriras bientôt de ses fruits. Écoute, mon
« fils, et reçois le conseil de l'intelligence. Mets tes « pieds dans ses fers , et engage ton cou dans ses « chaînes. Baisse ton épaule et porte-la, et ne te « fatigue pas dans ses liens. Approche-toi d'elle de « tout ton cœur, et garde ses voies de toutes tes « forces. Cherche-la, et elle te sera manifestée, et « quand tu l'auras une fois embrassée, ne la quitte « pas; car, au dernier jour, tu trouveras en elle le « repos , et elle se changera pour toi en délices. « Et ses fers deviendront pour toi une sorte de « protection, et ses chaînes un vêtement de gloire ; « car en elle est une beauté qui donne la vie, et « ses chaînes sont des liens qui guérissent. »
Vous pouvez comprendre par là quelle est la beauté de la véritable sagesse , quelles sont les délices, la liberté et les richesses que procure cette vertu, laquelle n'est autre chose que la connaissance de Dieu, dont nous avons parlé jusqu'ici. Que si cela ne suffit pas encore pour toucher votre cœur, levez les yeux en haut, et sans plus faire attention aux eaux de ce monde qui roulent et se perdent , attachez vos regards sur le Sauveur mourant sur la croix et offrant satisfaction pour vos péchés. Considérez qu'il a les pieds attachés pour vous attendre , les bras étendus pour vous recevoir , la tête inclinée pour vous donner, comme à un autre Prodigue, le baiser de réconciliation et de paix. Il s'adresse à vous par toutes les plaies de son corps, qui sont comme autant de voix qui vous appellent. Oh ! de
grâce, écoutez-le, ; car la prière de celui qui n'entend pas le cri du pauvre sera rejetée, et la vôtre le serait bien plus certainement si en cette occasion vous faisiez la sourde oreille. Que si vous êtes résolu à l'écouter, à changer de vie , à faire pénitence , le livre suivant va vous enseigner de quelle manière vous devez vous y prendre.