‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 50 sur 170 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des tentations qui arrivent le plus communément à ceui qui commencent à servir Dieu, et eu particulier aux religieux.

L'Ecclésiastique nous conseille d'employer le re mède avant la maladie, et tous les philosophes s'accordent à dire que pour éviter le danger le meilleur moyen est de le prévoir et de nous tenir sur nos gardes. Il ne sera donc pas hors de propos de signaler ici les tentations auxquelles sont exposées les personnes qui commencent à servir Dieu, d'autant plus que si elles les connaissent bien, elles n'au-' ront pas de peine aies vaincre. Lorsque les chasseurs tendent leurs pièges, ils ont grand soin de les couvrir et de ne laisser voir que l'appât. Le démon en fait autant ; ce qu'il veut, c'est que la tentation n'ait point l'air d'être une tentation ,

mais bien quelque chose que la raison avoue. Or, s'il en est ainsi, n'est-il pas vrai, comme dit saint Bernard, que connaître une tentation, c'est l'avoir à peu près vaincue ?

Celui qui a pris la résolution de se ranger sous les étendards de Jésus-Christ doit s'attendre à de grandes tentations et à de grands combats du côté du démon; car ce n'est point sans motif que le Sage nous donne l'avis suivant : « Mon fils, quand « tu t'approches du service de Dieu , demeure « dans la justice et dans la crainte, et prépare « ton âme à la tentation. » (Ecçl., n, 1.) La première tentation est ordinairement contre la foi ; en effet, lorsqu'un homme, après avoir longtemps fermé les yeux aux choses de la foi, les ouvre et se met à en contempler les mystères, ses lumières et ses connaissances sont encore si imparfaites, que, semblable au voyageur qui met le pied sur une terre étrangère, il chancelle et ne sait sur quoi fixer son regard. Il lui arrive comme au jeune apprenti qui, entrant pour la première fois dans l'atelier de son maître et voyant là toute sorte d'instruments et d'outils, dont il ne connaît point l'usage, ne cesse de demander, à quoi sert celui ci , à quoi sert celui-là. Mais plus tard ces mêmes instruments et ces mêmes outils lui deviennent familiers, et alors ce qui létonnait autrefois lui parail tout naturel.

La seconde tentation est celle que Ton nomme

de blasphème. Au moment où le nouveau converti s'efforce d'entrer en oraison pour méditer les choses du ciel , son esprit se porte sur toute espèce d'objets abominables, et comme son imagination est encore remplie des images du monde, ces images se présentent de préférence, sans qu'il lui soit possible de les éloigner; ce qui est pour lui une source de chagrins et de peines. Le meilleur moyen de combattre ce genre de tentations est de les mépriser, parce qu'en réalité ce sont des épouvanlails bien plus que de véritables dangers.

La troisième tentai ion consiste dans les scrupules, qui ont pour cause l'ignorance. Le scrupuleux, comme le voyageur surpris par là nuit, marche à tâtons et craint de tomber à chaque pas qu'il fait; il ne sait point distinguer entre la pensée et le consentement, et il s'imagine toujours qu'il a consenli au péché.

La quatrième tentai ion vient de la facilité avec laquelle on se scandalise de voir que les choses vont autrement qu'on ne les avait conçues; c'est ainsi que ceux qui commencent à ouvrir les yeux et à comprendre combien le service de Dieu est une grande chose, se troublent et s'imlignent quand ils remarquent de la tiédeur chi.'Z les autres. ïlôlas ! ils ne savent pas jusqu'à quel point s'étend la faiblesse des hommes; ils ignorent la profondeur des jugements de Dieu, et>

comme dit saint Grégoire , « ils oublient que la véritable sainteté est remplie de compassion, tandis quela fausse sainteté, ou la sainteté imparfaite, est prompte à s'irriter et à se mettre en colère. » 11 est une autre tentation qui vient de ce qu'on se scandalise des règles et des prescriptions particulières à l'état que Ton professe, au point de s'ériger en juge et en censeur, et de décider si ce qui a été ordonné est bon ou mauvais. Cette tentation n'est pas rare chez les esprits orgueilleux, qui en croient plus à leur propre sagesse qu'à l'expérience de leurs supérieurs ; elle ressemble beaucoup à celle de l'antique serpent, lorsque s'adressant à Eve, il lui disait : « Pourquoi Dieu vous a- t-il défendu de « manger de ce fruit?» (Gen., m, 1.) C'est donc avec raison que le Sage nous exhorte à repasser souvent dans notre esprit les paraboles des anciens, c'est-à-dire ce que leur doctrine renferme de plus profond; car, bien que nous n'en pénétrions pas toujours le sens, il faut nous persuader qu'elles ne sont pas sans mystère. L'enfant qui commence à lire s'en rapporte à ce qu'on lui dit, et ne fait pas beaucoup de questions ; cependant, plus tard, il finit par se rendre compte de tout ce qu'on lui a appris. Que le chrétien en fasse autant, qu'il soumette son jugement à celui des autres, qu'il prenne la foi et l'obéissance pour règle de conduite de préférence à la raison,

et qu'il dise avec le Prophète : « Seigneur, je ne sais « rien, semblable devant vous à l'animal stupide » iPs., lxxii, 22;) sans quoi il ne persévérera pas dans sa vocation, et il n'aurajamaislapaixdu cœur.

Une autre tentation, c'est de désirer avec trop d'ardeur les consolations spirituelles, de s'attrister outre mesure quand on en est privé, de s'estimer plus que les autres quand on en jouit ; de juger, en un mot, de sa perfection par les consolations que l'on reçoit, au lieu d'en juger par la charité que Ton a, ou bien par ce qui est un indice certain de la charité , je veux dire le soin que l'on met à mortifier ses passions, et les progrès que l'on fait dans la vertu. Je ne parle pas de ceux qui , à défaut des consolations spirituelles , ne songent plus qu'à satisfaire leurs sens. Comme on le pense bien, les inconvénients de cette conduite sont tout autrement à craindre.

Une autre tentation, c'est de ne point tenir secrètes les faveurs que l'on a reçues d'en Haut, de découvrir et de publier ce qui devrait rester caché , de se faire prédicateur avant le temps , de vouloir être maître alors que l'on est encore disciple, et cela sous prétexte de zèle et de vertu, oubliant que pour donner du fruit l'arbre attend sa saison, que le devoir de celui qui commence est de mettre le doigt sur sa bouche et de ne pas laisser son âme se répandre au dehors.

Une autre tentation, et celle ci est très-cora

mune, c'est de vouloir changer de place, dans la pensée qu'ailleurs on sera plus recueilli, plus dévot , et que l'on s'avancera plus rapidement dans la vertu. On ne fait pas attention qu'en changeant de place on change d'air tout au plus, que le cœur reste le même, et que partout où l'on va on porte avec soi un cœur corrompu par le péché, en proie à toute espèce de misères et de soucis, et qui ne se guérit pas parle passage d'un lieu à un autre, mais bien par la myrrhe de la pénitence et le baume de la piété ; car tant que dure l'odeur de ce baume, la chair n'exhale point d'infection. Voulons-nous nous fuir nous-mêmes? recourons à Dieu, entrons en commerce avec lui, et, en nous absorbant en lui par la dévotion et l'amour, nous nous absenterons véritablement de chez nous.

Une autre tentation, c'est de se laisser emporter par un excès de ferveur et de s'adonner aux veilles, à la prière, à la solitude, à l'abstinence jusqu'à en perdre la vue, à contracter des maux de tète et d'estomac, et à se rendre incapable de tout exercice spirituel pour le restant de ses jours, comme on n'en voit malheureusement que trop d'exemples. J'ai vu des personnes qui, pour n'avoir pas su se modérer, sont tombées dans des maladies très-graves ; après quoi, l'habitude de* traiter leur corps avec délicatesse, la nécessité de suspendre leurs exeicices de piété les ont jetées

dans des tentations d'autant plus dangereuses quelles étaient moins préparées à les soutenir. J'en ai vu d'autres qui, par suite des ménagements que la maladie semblait excuser, en sont venues, comme dit saint Bonaventure, à ne plus s occuper que d'elles-mêmes et à vivre non-seulement d'une manière lâche et efféminée, mais je dirai licencieuse, lâchant la bride à tous leurs penchants et recherchant uniquement les plaisirs.

Il y en a d'autres, au contraire, qui poussent la discrétion à l'excès, et refusent d'entreprendre quoi que ce soit par crainte du danger d'offenser Dieu, disant que c'est assez pour se sauver d'éviter le péché mortel, bien qu'elles passent condamnation sur une foule de points à leur avis moins importants. Or, comme dit saint Bernard, «le nouveau venu qui, ignorant les choses de Dieu, veut faire le discret, le novice qui veut passer pour sage, le commençant qui se mêle de donner des conseils, ne persévéreront pas longtemps dans la religion. »

Mais la tentation qui arrive le plus ordinairement à ceux qui sont nouvellement entrés en religion, c'est la pensée d'abandonner le chemin qu'i's ont pris et de s'en retourner dans le monde. Pour les amener là , le démon use de toutes sortes d'artifices; tantôt il leur livre des assauts du côté de la chair, et il leur met devant les yeux la vie des gens mariés qu'il leur représente comme un

port abrité , tandis que dans la réalité c'est une mer fertile en tempêtes ; il leur rappelle l'exemple des patriarches qui se sont sanctifiés dans l'état de mariage ; il leur fait entrevoir la possibilité de trouver une compagne qui, animée du même esprit et des mêmes sentiments, leur aidera à élever leurs enfants dans la crainte de Dieu. Il insiste, de plus, sur les aumônes qu'ils pourront faire dans cet état, aumônes auxquelles il faudra renoncer après qu'ils se seront définitivement engagés, et qui pourtant leur donneraient tant d'assurance au jour du jugement. Tantôt il leur met dans l'esprit de hautes pensées, il leur dépeint certains ordres religieux, celui des Chartreux en particulier, comme plus parfaits; il les pousse dans cette direction afin de les assaillir à son aise quand ils ne seront plus défendus par les murs de leur couvent. Tantôt il leur inspire un vif désir de vivre dans la solitude, à l'exemple des anciens Pères du désert, afin que, étant seuls et privés des conseils de leurs supérieurs, il puisse les terrasser plus facilement.

De toutes les tentations, Les plus à craindre sont relies qui se présentenl bous la forme du bien et avec les dehors de la vertu. Les choses manifestement mauvaises portenl avec elles un cachet de laideur qui n<* trompe pas, et naturellement on le* bail : mais il n'en est pas de même de celles qui ont L'apparence dti bien : d'ordinaire, on s'y

méprend, et le démon ne manque pas de s'en servir pour nous perdre. Comme il s'aperçoit que d'un côté nous avons de l'horreur pour le mal, et que de l'autre nous sommes déterminés à embrasser la vertu, il s'efforce de nous faire avaler le poison du péché en y mêlant une forte dose de miel. Après avoir essayé de tous les moyens, les ennemis de Daniel convinrent qu'il fallait profiter de sa fidélité envers Dieu pour lui ôter la faveur du roi, et cela leur eût réussi si Dieu lui-même ne fût venu au secours de son serviteur. Le démon n'en agit pas autrement à l'égard des justes ; voilà pourquoi l'on ne saurait trop leur recommander d'avoir l'œil ouvert et de se tenir en garde contre l'affection qui les porte même vers les choses qui sont bonnes ; car, bien qu'une affection de ce genre ne soit pas mauvaise , ils doivent s'en méfier d'autant plus qu'elle peut devenir excessive, et qu'en toutes choses l'excès est à craindre.

Telles sont les tentations auxquelles ceux qui commencent à servir Dieu sont exposés le plus ordinairement. 11 leur sera facile d'en triompher s'ils sont fidèles à pratiquer l'humilité et l'obéissance, à prier, à se confesser, à suivre, en un mot, les avis d'un confesseur sage et prudent, qui. < omme un pilote habile, consente à conduire leur àme à travers les flots agités de la mer de ce monde , où les esprits malins soulèvent parfois de si horribles tempêtes. Mais ce que

nous devons faire de préférence, c'est de recourir à Dieu, qui, connaissant notre faiblesse, tient sa grâce à notre disposition, nous éloigne des Philistins qui s'apprêtent à fondre sur nous au moment de notre sortie d Egypte, « ne permet « pas, » comme dit saint Paul, « que nous soyons a tentés au-delà de nos forces» (I Gorinth., x, 13 ), et multiplie ses dons à mesure quil nous voit engagés plus avant dans la mêlée ; enfin, comme pour combattre les tentations il ne peut y avoir de meilleures armes que celles dont on se sert contre le péché, il est clair que les remèdes que nous avons indiqués en parlant du péché seront aussi employés très- efficacement dans les tentations.

Mais en voilà assez sur la première règle de conduite à l'usage de ceux qui commencent à servir Dieu.

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