‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 51 sur 170 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Seconde rpgle de conduite à l'usage des personnes qui sont plus avancées dans la vertu. — De la fin que l'on doit se proposer en adoptant cette rîvlc, qui est d'imiter Jésus -Christ.

Il y a des personnes qui ne se contentent pas du strict nécessaire pour assurer leur salut, mais qui veulent pousser plus avant et marcher à grands pat dans le chemin de la perfection ; or il est bon

■ de leur tracer aussi quelques règles, et c'est ce que nous allons faire maintenant, indépendamment de ce que nous aurons à dire plus tard au septième livre de cet ouvrage.

Comme tout doit tendre à une fin , et que dans la règle précédente la fin que nous nous proposions était d'éviter le péché mortel, dans celleci nous élèverons plus haut nos pensées , et nous nous proposerons spécialement d'imiter Jésus- Christ, qui est notre modèle par excellence. Nous serons obligé de revenir sur certains points que nous avons déjà touchés ; mais nous comptons d'autant plus sur l'indulgence du lecteur, que nous les lui présenterons sous un point de vue tout différent du premier. Et d'abord il faut que Ton se souvienne de ces paroles du Sauveur : « Je « vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez « vous-mêmes comme je vous ai fait. » (Jean, xni, 15.) De même que pour former de bons élèves les maîtres d'écriture leur mettent sous les yeux des modèles choisis d'après lesquels ils s'exercent, de même pour former des chrétiens parfaits il est essentiel que les maîtres de la vie spirituelle leur présentent des modèles sur lesquels ils puissent régler leur conduite ; or, parmi ces modèles, il n'en est pas que je sache de plus convenable ni de plus achevé que Jésus -Christ Notre-Seigneur, en qui reluisent toutes les vertus , et dont les paroles comme les actions sont desti-

nées à nous servir tout à la fois d'exemple -et de remède. En général, l'effet est d'autant plus parfait qu'il ressemble davantage à sa cause. « Tout « disciple sera parfait, dit le Sauveur, s'il est « comme son maître. » (Luc, vi, 40.) Il faut donc , pour qu'une créature devienne parfaite , qu'elle imite son Créateur, et qu'elle se rapproche de lui autant que possible ; c'est du reste à quoi le Seigneur nous invite lui-même dans les saintes Écritures : « Soyez saints, » nous dit-il, « parce que « je suis saint. » (Lev., xi, 44.) « Soyez donc mi- « séricordieux, » nous dit-il encore, «comme votre « Père est miséricordieux. » (Luc, vi, 36.) « Soyez « donc parfaits, comme votre Père céleste est parce fait. » (Matlh., v, 48.)

La perfection de la créature consiste donc à imiter son Créateur ; mais comme pour imiter une chose il faut la voir, et que personne ne peut voir Dieu dans sa nature et dans sa gloire, le Fils de Dieu est descendu du ciel et s'est revêtu de notre humanité afin que par là nous pussions voir celui que nous devons imiter, c'est-à-dire afin que nous [lussions connaître de quelle manière il a conversé avec les hommes, quelle sorte de discours il leur a adressés, à quelles œuvres il s'est appliqua, quelle a été sa conduite au milieu des vicissitudes de la vie, dans l'adversité comme dans la prospérité, dans la solitude comme dans le commerce 'lu monde, avec ses amis comme avec ses

enneniis, avec les grands comme avec le menu peuple. Le Fils de Dieu s'est revêtu, clis-je, de notre humanité afin que nous pussions connaître l'excellence de ses vertus, sa charité , son humilité , sa patience, son obéissance, sa douceur, sa pauvreté, ses jeûnes, ses prières, ses larmes, ses veilles, ses prédications, ses souffrances, son zèle pour le salut des âmes, son amour du prochain, sa rigueur et sa sévérité quand il s'est agi de luimême, sa bonté et sa tendresse quand il s'est agi de ses frères. Enfin le Fils de Dieu a consenti à se faire homme, afin que l'homme apprit à vivre en Dieu, non pas seulement sur ouï -dire, mais pour l'avoir vu de ses yeux, non pas seulement pour avoir perçu le son de sa voix, mais pour avoir admiré ses exemples. Ceci est conforme à ce qu'avait prédit le Prophète : « Vos yeux, » dit-il, « verront saus cesse celui qui doit vous instruire. « Vos oreilles entendront sa parole , lorsqu'il « criera derrière vous : C'est ici la voie, suivez- « la ; ne vous détournez ni à droite ni à gauche. » (Is., xxx, 20, 21.) En effet, grâce au mystère de 1 Incarnation, nos oreilles ont entendu la parole de Dieu, et nos yeux ont même pu contempler sa personne ; ils ont vu le Verbe fait chair, le Fils de Dieu devenu homme afin que l'homme apprît à imiter Dieu, et qu'en présence d'un Dieu qui s'est fait homme, il ne désespérât pas lui-même de s'élever un jour jusqu'à Dieu.

D'après ce raisonnement, l'homme le plus parfait est celui qui imite le mieux les vertus de Jésus-Christ et qui a le plus de traits de ressemblance avec lui ; c'est du reste à produire cette ressemblance que tendent les opérations de l'Esprit saint qui habite dans l'âme des justes. En effet, comme le dit fort bien un Docteur, « autant un peintre habile s'attache à rendre sur la toile les traits de l'original qu'il copie, autant et plus encore cet Esprit divin met de soin à rendre les traits de Jésus-Christ crucifié dans la personne de ses élus, parce que, après tout, il n'y a pas de plus grande perfection ni do plus grande gloire à laquelle ils puissent prétendre ici -bas sur la terre. »

Vous me direz peut-être : En supposant que cela soit, comment réussirai -je jamais à imiter les vertus du Fils de Dieu? Je suis homme, et il est Dieu ; je suis un abîme de faiblesse, et il est un abîme de puissance ; par quels moyens pourrai-je donc m'élever à une si haute pureté ? A cela, mon frère , je réponds que par ses propres forces l'homme est incapable d'en approcher même de loin ; mais qu'avec l'aide de l'Esprit de Dieu qui habite en lui , la chose est d'autant moins impossible que cet Esprit lui a été donné pour qu'il vive de la vie de Dieu , et pour qu'il fasse les œuvres de Dieu. Si un homme avait l'esprit de Cicéron ou d'Aristote, rien n'empêcherait qu'il ne

parlât comme Cicéron , ou qu'il ne raisonnât comme Aristote ; de la même manière, lorsqu'un homme est animé de l'Esprit de Dieu, rien n'empêche qu'il ne modèle sa conduite sur la vie et sur les vertus de Dieu. D'ordinaire, un objet que l'on met en contact avec un autre lui emprunte ses qualités ; c'est ainsi qu'un aliment insipide devient savoureux, si on y ajoute du sel; doux, si en le mêle avec le miel ; parfumé, si on l'accommode avec des aromates ; il n'est donc pas étonnant que l'homme, étant rendu participant de l'Esprit de Dieu, reproduise en soi quelque chose de Dieu. Le Sauveur s'en est expliqué formellement, a Ce qui est né de la chair, » dit-il , « est « chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit » (Jean, III, 6) ; c'est-à-dire que par elle-même la chair ne peut être que chair, mais que, soutenue par la vertu et la présence de l'Esprit divin, elle peut à son tour devenir esprit.

C'est de la participation à cet Esprit, qui est comme une semence céleste, que sont nés tous les enfants de Dieu, et en cette qualité, il est tout naturel qu'ils ressemblent à leur Père, et qu'ayant reçu l'Esprit de Dieu, ils vivent d'une vie divine, « Nous tous , » dit l'Apôtre , « qui contemplons la « gloire du Seigneur sans avoir de voile sur le « visage, nous sommes transformés en sa res- « semblance de clarté en clarté comme par l'esprit « du Seigneur.» (II Corinth., in, 18.) Il est

tout naturel aussi qu'ayant reçu l'Esprit et la ressemblance de Dieu, on les appelle dieux, comme fait le Prophète : « Je l'ai dit, vous êtes « des dieux, vous êtes tous les fils du Trèsce Haut. » (Ps. lxxxi, 6.)

Cette grande dignité, c'est au Fils de Dieu que nous en sommes redevables, et c'est pour nous en faire part qu'il est venu sur la terre : il s'est abaissé jusqu'à devenir homme afin que l'homme put en quelque façon devenir Dieu, non pas par nature, mais à l'aide et par le moyen de la grâce. Ainsi donc, d'un côté il est la cause exemplaire de notre perfection, en ce sens que dans sa vie il nous a tracé l'image de la vie parfaite, et de 1 autre il en est la cause méritoire, parce que sans le mystère de son Incarnation et le sacrifice de sa Passion , nous n'eussions jamais pu y atteindre.

Imiter Jésus-Christ, c'est la première chose que nous devions nous mettre dans l'esprit et l'unique fin à laquelle toutes nos actions doivent tendre. Voici en quels termes saint Pierre nous y convie : «Jésus-Christ a souffert pour nous, « vous laissant un grand exemple, afin que vous « suiviez ses traces, lui qui n'a commis aucun « péché, et dans la bouche de qui le mensonge « n'a pas été trouvé. Quand on le maudissait, il « ne répondait point par des injures; quand on a le maltraitait, il ne menaçait pas. » (I Pierre,

n, 21-23. ] Saint Jean ne tient pas un autre langage : « Celui qui dit qu'il demeure en Jésus- « Christ, » dit-il, « doit marcher lui-même comme « Jésus -Christ a marché. » (I Jean, n, 6.) Sur quoi saint Prosper fait les réflexions suivantes : « Qu'est-ce que marcher comme Jésus-Christ a marché, sinon mépriser la prospérité comme il l'a méprisée, et ne pas craindre l'adversité au-devant de laquelle il est allé de lui-même enseigner ; ce qu'il a enseigné, espérer ce qu'il a promis, faire du bien aux ingrats, ne pas répondre à la médisance par la médisance , prier pour ses ennemis, avoir compassion des méchants, attirer à soi ceux chez lesquels on rencontre de l'opposition, supporter patiemment les orgueilleux, mourir enfin à la chair et ne plus vivre que pour Dieu ? »

L'imitation de Jésus-Christ comprend tout cela et bien d'autres choses encore; mais comme jusqu'à présent nous nous en sommes tenu à des généralités, il est temps que nous en venions aux détails, et que nous accomplissions notre promesse en parlant de l'usage et de la pratique des vertus.

Si.

De la charité.

La première de toutes les vertus, celle que l'on peut comparer à l'arbre de vie placé au milieu du

paradis, est la charité, qui fait que nous aimons Dieu par-dessus toutes choses, de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. La charité est le premier et le plus grand de tous les commandements ; elle est la reine de toutes les vertus; le principe et la fin de toute la vie chrétienne ; l'âme et la vie de toutes nos actions, et sans elle la foi, l'espérance, le don de prophétie, le martyre, toutes les autres vertus ensemhle n'ont aucune valeur. Pour acquérir cette vertu vraiment divine , trois choses sont nécessaires : il faut d'abord purifier son âme, et en bannir tous les appétits mauvais, toutes les passions déréglées, en même temps que les péchés qui en sont la suite , selon ces paroles du Sage : « La sagesse n'entre pas dans une âme malveil- « lante ; elle n'habite pas dans un corps assujetti « au péché. » (Sag., i, 4.) Voilà pourquoi ceux qui ont un désir sincère d'aimer Dieu doivent s'éloigner autant que possible, non-seulement du péché mortel, mnis même du péché véniel. Plus un miroir est pur, mieux il réfléchit les rayons du soleil ; plus une âme sera pure, plus la clarté et les rayons de l'amour divin pénétreront jusqu'à elle. Il faut ensuite (pie l'homme se recueille le plus souvent qu'il lui sera possible, et qu'il repasse dans son esprit toutes les choses qui sont de nature à exciter en lui l'amour de Dieu ; s'il fait cela, il se convaincra bientôt que tous les motifs que

Ton peut avoir d'aimer les créatures se trouvent réunis en Dieu à un degré souverain. Les philosophes enseignent que le bien est naturellement aimable, et que chacun aime son propre bien ; or, d'après ce double principe, il y a deux raisons qui doivent nous porter à aimer Dieu : ses perfections infinies d'abord, et en second lieu les bienfaits sans nombre dont il nous a comblés ; mais nous reviendrons plus tard sur ce sujet. Pour le moment, contentons-nous de considérer le grand amour que Dieu a pour nous, et celui que nous lui devons en tant qu'il est notre Père, notre Frère, notre Roi, notre Seigneur, notre Dieu, l'Époux de nos âmes, notre dernière fin, car comme tel il mérite un amour infini. Plus nous nous arrêterons à ces considérations , et plus profondément nous les méditerons , plus nous nous apercevrons que Dieu est aimable ; aussi le meilleur moyen de nous avancer dans l'amour divin, c'est de les avoir toujours présentes à la pensée.

Il y a un autre moyen plus expéditif encore d'acquérir l'amour de Dieu, c'est lorsque l'àme, frappée de la bonté du Seigneur, et éprise de sa beauté, lui demande avec les plus vives instances qu'il veuille bien la rendre participante de ce riche trésor , persuadée que c'est plutôt fait de le demander de la sorte que de l'arracher, pour ainsi dire , à force de considérations.

et qu'il vaut mieux prier que méditer. Elle prie donc, elle supplie , elle ne cesse de réclamer cette pierre précieuse : et c'est alors que pour exprimer l'ardeur de ses désirs elle doit avoir recours à ces traits enflammés, à ces oraisons jaculatoires dont nous parlerons plus tard au livre qui traite de l'amour de Dieu. Le Seigneur est si libéral, si généreux, que pas un mot sorti de la bouche de celui qui prie, pas un gémissement parti de son cœur ne restera sans récompense ; il lui donnera ou plus de dévotion, ou plus de lumière, ou plus d'amour, ou plus de grâce ; ou bien il l'attirera plus efficacementà lui, il le remplira de plus de douceurs, il l'encouragera et le fortifiera davantage dans ses bonnes résolutions. Oh ! je vous en conjure, mon frère, n'allez pas par votre négligence perdre tant de biens qu'à chaque instant vous pouvez acquérir. C'est la charité qui, en purifiant notre intention, nous porte à rechercher, dans les bonnes œuvres que nous faisons , non pas notre intérêt , ni notre honneur, ni notre satisfaction, mais uniquement le bon plaisir de Dieu, de telle sorte que, soit que nous agissions de nous-mêmes, soit que nous obéissions aux ordres d'autrui, nous n'avons plus pour mobile la bienséance, les usages du monde, la nécessité, la force, le désir de plaire aux hommes, et je ru- sais quel autre intérêt terrestre, mais purement et simplement l'amour «le Dieu, imitanl en cela l'exemple <1< L'épouse

fidèle qui, dans les services qu'elle rend à son mari, n'est mue que par l'affection, sans jamais s'occuper des avantages qu'elle peut attendre de lui. En effet, il faut que, semblable h cette épouse qui se pare et prend soin de sa personne avec la seule intention de plaire à son mari, notre âme ne fasse cas de la vertu qu'autant que la vertu est un moyen d'attirer sur elle les regards de son Dieu. En disant ceci, je ne prétends pas qu'il y ait du mal à pratiquer les bonnes œuvres en vue de la récompense éternelle (c'est là, au contraire, quelque chose de très-saint et de très-louable) ; mais je veux insinuer que plus nos actions seront désintéressées, plus elles auront Dieu pour objet, aussi plus elles seront parfaites et méritoires. « L'amour parfait, dit saint Bernard, ne s'accroît point par l'espérance, pas plus qu'il ne diminue lorsque l'espérance lui fait défaut. Peu lui importe la récompense : qu'on lui ait promis quelque chose ou qu'on ne lui ait rien promis, il n'en poursuit pas moins son but, obéissant à un sentiment irrésistible saus que l'intérêt entre jamais dans ses calculs. »

Et remarquez que cette intention de plaire à Dieu, nous devons l'avoir non-seulement au commencement et à la fin de nos actions, mais au moment même où nous les faisons, de telle sorte qu'en les lui offrant nous les lui offrions en réalité comme autant d'actes d'amour. 11 faut, si nous

voulons éviter les distractions et nous occuper comme s'occupaient les saints, que nous soyons attentifs à aimer et à prier Dieu, bien plus qu'à notre travail. L'odeur des vêtements de l'Epouse est comparée dans les Cantiques à « l'odeur du « Liban » (Cant. iv, xi), c'est-à-dire à l'encens. Or, par les vêtements de l'âme on doit entendre les vertus qui lui servent d'ornements, et par l'encens, dont la fumée sort du brasier pour s'élever en haut en répandant un agréable parfum, la prière qui, partant de la terre, va produire son effet jusque dans le ciel. Cette expression, l'odeur des vêtements de l'Épouse et l'odeur de l'encens, signifie donc que l'Épouse s'appliquait aux œuvres de vertu avec une telle dévotion, qu'elle semblait plutôt prier que travailler. Quand une mère lave les pieds à son fils qui arrive de voyage, ou une femme à son mari, ce n'est pas seulement un service qu'elles rendent, c'est une preuve d'amour qu'elles donnent ; aussi rien ne peut être comparé à leur joie. Qu'il en soit de même de notre cœur chaque fois que nous ferons quelque chose pour le service de Dieu, et l'odeur de nos vêtements sera devant lui comme l'odeur d'un suave parfum.

Nous avons là un moyen d'augmenter nos mérites, parce que la valeur de nos œuvres dépend principalement de la pureté d'intention, de l'amour et de la dévotion qui en sont le mobile. De

même que lorsqu'il s'agit de monnaie on fait moins d'attention au nombre de pièces qu'au métal dont elles se composent, attendu qu'un peu d'or vaut plus que beaucoup de cuivre ; de même lorsqu'il s'agit de bonnes œuvres on doit moins tenir compte de If ur multiplicité que de l'amour et de la dévotion qui les inspirent. Le denier de la veuve en est une preuve frappante ; car le Sauveur l'estime bien plus que les grosses aumônes de certains riches. Il peut arriver aussi qu'une bonne œuvre soit accompagnée de tant de promptitude, de charité et de dévotion, qu'à elle seule elle vaille plus aux yeux de Dieu qu'une multitude d'autres œuvres semblables , qui ne se feraient point dans les mêmes conditions. Une prière fervente est toujours plus efficace qu'une multitude de prières tièdes, et conséquemment une œuvre faite avec une grande ferveur et une grande dévotion méritera toujours beaucoup plus que plusieurs œuvres auxquelles la ferveur et la dévotion n'auraient point de part. C'est ce que doivent remarquer ceux qui par état sont obligés de vivre , pour ainsi dire, au milieu des bonnes œuvres. Au lieu d'en tirer vanité, il faut , au contraire, qu'ils s'appliquent à ne jamais agir que par un principe de dévotion et d'amour.

La charité ne consiste pas seulement à aimer Dieu, elle consiste encore à aimer le prochain. En etfet, comme l'on ne peut aimer Dieu sans

aimer les choses qui lui appartiennent, et que parmi les choses qui lui appartiennent, la créature raisonnahle, faite à son image et rachetée de son sang, occupe la première place, il est évident que la même raison qui nous porte à aimer Dieu nous porte aussi à aimer le prochain. Aussi les docteurs s'accordent à dire que la charité est une habitude unique , mais qu'elle contient deux actes : l'un par lequel on aime Dieu, et l'autre par lequel on aime le prochain pour l'amour de Dieu. Dieu est la cause finale de l'amour que nous devons avoir pour le prochain; il est le motif principal qui doit nous faire aimer celui-ci , alors même qu'il est indigne de notre affection. Si nous sommes obligés d'aimer nos frères, ce n'est point pour eux ou par considération pour leurs mérites, mais uniquement pour l'amour de Dieu qui les a créés, qui les a rachetés et qui nous commande de les aimer de la sorte. En eux il n'existe peut-être pas une seule raison pour que nous les aimions ; mais en Dieu il en existe une infinité, et c'est assez non -seulement pour que nous les aimions en vue de lui , mais pour que nous soyons disposés à souffrir tous les tourments du monde afin de lui prouver notre amour.

L'amour du prochain veut que l'on ne fasse

jamais du mal à personne, que l'on ne dise jamais

du mal de personne, que l'on ne juge jamais per-

k que Ion garde intacte la réputation du

prochain, et que Ton se condamne à un éternel silence plutôt que de la blesser en quoi que ce soit.

Mais il ne suffit pas de ne point faire du mal à personne ; il faut encore faire du bien à tous nos frères, les secourir, les aider de nos conseils, pardonner à ceux qui nous ont offensés, demander pardon à ceux que nous avons offensés, et surtout supporter patiemment les défauts, les injures, les grossièretés, les difficultés de caractère de ceux avec lesquels nous vivons, selon celte parole de l'Apôtre : « Portez les fardeaux les uns des autres, « et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ. » (Gai., vi, 2.) Voilà ce que demande la charité, qui comprend la loi et les prophètes, et sans laquelle il n'est pas plus possible de maintenir l'esprit religieux dans une maison que de faire vivre un corps sans âme.

De l'espérance.

Bien que l'espérance, ainsi que la foi, n'ait pu trouver place dans le cœur de Jésus- Christ qui possédait quelque chose de bien plus grand que ces deux vertus, elle n'en est pas moins la sœur de la charité. Par l'espérance, nous regardons Dieu comme notre Père, et en considérant sa bonté qui surpasse toute bonté, et sa tendresse qui surpasse

toute tendresse, nous nous sentons pour lui l'affection d'un enfant. Quoi qu'il nous arrive dans ce monde, nous n'avons pas lieu d'être effrayés, puisqu'un passereau ne tombe point dans le filet sans que sa providence s'en mêle ; l'essentiel est de recourir à lui au moment où la tribulation nous éprouve , de nous confier dans son infinie libéralité, dans la fidélité avec laquelle il tient ses promesses, dans les bienfaits sans nombre qui nous en sont de sûrs garants, et d'espérer enfin que, malgré nos péchés et notre misère, il aura pitié de nous et fera tourner toutes choses à notre avantage. Ayons toujours présentes à l'esprit ces paroles du Roi pénitent : « Je suis pauvre et affligé ; « mais le Seigneur veille sur moi. » (Ps. xxxix, 17.) Parcourons les psaumes, les Prophètes, les Évangiles, et en voyant combien tout nous y parle de la providence de Dieu, de l'espérance que nous devons avoir en elle, nous sentirons notre courage se ranimer, nous grandirons au milieu des afflictions et des peines, persuadés, du reste, qu'en dehors de cette confiance il n'y aura pour nous ni paix ni tranquillité de cœur, que tout nous sera un sujet de trouble, de chagrin et d'inquiétude, tandis qu'ayant choisi Dieu pour notre défenseur, nous jouirons du calme le plus parfait.

De l'humilité intérieure et extérieure.

Une autre vertu indispensable, c'est l'humilité intérieure et extérieure, que Ton peut regarder à bon droit comme la racine et le fondement de toutes les autres vertus. Pendant le cours de sa vie, Jésus-Christ s'est appliqué à nous en donner des exemples, et il veut surtout que nous l'imitions en ce point : « Apprenez de moi, » dit-il, « que « je suis doux et humble de cœur. » (Math., xi, 29.) Sur quoi le cardinal Cajétan fait observer que la philosophie chrétienne consiste en grande partie dans Thumilité et la douceur, par la raison que l'humilité nous dispose à recevoir les dons de Dieu , et la douceur à nous comporter charitablement avec les hommes.

Celui qui est véritablement humble se considère comme la plus vile et la plus misérable de toutes les créatures , comme indigne du pain qu'il mange, de la terre qu'il foule, de l'air qu il respire; il ne s'estime pas plus qu'il ne ferait un cadavre puant, hideux, rempli de vers, dont il ne peut lui-même supporter l'infection , et qui force tous ceux qui le voient à fermer les yeux et à se boucher les narines. « Voilà, dit saint Vincent Ferrier, voilà, frère bien-aimé, quelle opinion, vous et moi, nous devons avoir de nous-

mêmes, et moi plutôt que vous, parce que ma vie est horrible , abominable , et que chaque jour, ce qui est pire , la puanteur qui s'exhale de mes péchés devient plus forte et plus affreuse. »

L'âme qui se voit en cet état, doit rougir de honte en pensant que les regards de Dieu pénètrent jusqu'à elle, et se tenir devant lui comme si elle allait être jugée ; elle doit s'exciter, autant que possible, au regret de l'avoir offensé et d'avoir perdu la grâce qu'il lui avait donnée au saint Baptême. Enfin, comme elle se reconnaît abominable à ses yeux , elle doit se persuader qu'elle ne l'est pas moins aux yeux des hommes et des anges, et prendre occasion de là de s'humilier et de se confondre en leur présence. Après cela, si elle réfléchit aux égards qui sont dus à la majesté souveraine de Dieu, aux obligations que lui imposaient ses bienfaits , et quelle s'aperçoive combien elle en a tenu peu de compte; combien, au lieu d'aller au-devant de ses désirs, elle a résisté à ses ordres ; combien, en un mot, elle l'a méprisé et outragé , assurément elle s'étonnera de voir que toutes les créatures ne se lèvent pas en masse pour venir venger sur elle l'injure faite à leur Créateur. Alors elle ne soupirera plus qu'après les humiliations et les mépris; elle recevra non -seulement avec patience, mais avec joie, tous les affronts, toutes les injures, toutes les ignominies, toutes les calomnies qui viendront fondre sur sa

tête , et la vengeance qu'elle exercera ainsi à bon iroit sur elle-même , lui sera aussi douce que si elle foulait aux pieds son plus cruel ennemi.

Un autre effet de l'humilité , c est de nous ôter la confiance que nous pouvons avoir en nousmêmes, en notre propre habileté , en nos propres Forces ; de nous changer entièrement , et de nous jeter, pour ainsi dire, entre les bras de Jésus-Christ pauvre , déshonoré , méprisé et mort pour notre amour, jusqu'à ce que nous devenions à notre tour insensibles et comme morts aux outrages et aux persécutions qui nous viendront de la part de ses ennemis.

Mais comme l'extérieur de l'homme doit correspondre à son intérieur, il ne faut pas que nous nous contentions de nous tenir en esprit à la dernière place ; il faut , au contraire , qu'à l'exemple de Jésus- Christ, nous soyons disposés, s'il en est besoin, à laver les pieds des autres hommes, et que tout, dans nos habits, dans notre démarche, dans nos paroles , dans le service et l'ameublement de notre maison , dans les mets que l'on sert sur notre table, etc. ; tout, dis-je, (en faisant, bien entendu, la part de ce que demande la prudence), soit conforme à l'humilité de notre cœur ; sans quoi nous manquerions de sincérité et nous irions contre la volonté du Seigneur, qui nous dit expressément : « N'ayez pas deux visages, et ne les opposez pas « l'un à l'autre. » (Eccli., iv, 26.)

g IV.

De la chasteté.

Avec l'humilité, la chasteté, qui, selon la parole du Sauveur, est la vertu des anges, n'a rien à craindre; je dis qu'avec l'humilité elle n'a riec à craindre, parce que sans l'humilité elle esl exposée à mille périls. « Lorsque l'orgueil, dil saint Anselme , n'est pas assez fort pour ruinei l'humilité, la luxure lui vient en aide, et lorsque la luxure se trouve faible en face de la chasteté, c'est sur l'orgueil qu'elle s'appuie. » Car, bien que ce vice soit comme un ver qui s'attaque à toutes les vertus, il s'attaque néanmoins de préférence à la chasteté ; de telle sorte que celui qui veul être chaste ne le sera jamais qu'à la conditioc d'être humble.

La chasteté fait que notre cœur devient en quelque sorte le cœur d'un ange ; elle nous tienl éloignés de tous les entretiens, de tous les spectacles , de tous les commerces , de toutes les amitiés où elle aurait à souffrir, alors même que nous ne fréquenterions que des personnes d'une piété éprouvée, parce que, comme le remarque saint Thomas, souvent, à cause de la ressemblance qui existe entre l'un et l'autre, l'amour spirituel se change en amour charnel sans que l'on s'en aperçoive. Aussitôt que la mauvaise

pensée se présente à notre esprit, la chasteté veut que nous la rejetions comme nous rejetterions un tison enflammé, ainsi qu'il a été dit plus haut. Elle exige que nous fermions les yeux à tous les objets qui pourraient nous être une occasion de péché, et si par hasard il nous arrive d'en rencontrer quelqu'un, voici ce qu'elle veut que nous disions au fond de notre cœur : Seigneur, mon Dieu, je ne permettrai pas que mes regards s'arrêtent sur des objets qui blesseraient les vôtres ; à votre tour, ne permettez pas que de ces yeux que vous m'avez donnés et que vous éclairez maintenant de votre lumière, afin que je puisse contempler vos œuvres, je m'en fasse des armes contre vous. Qu'on se le persuade bien, celui qui veillera ainsi à la garde de ses yeux, trouvera un puissant appui dans le Seigneur, il s'épargnera bien des combats, il échappera à bien des dangers, et sa vie s'écoulera calme , tranquille et sans secousse.

La chasteté, en attachant notre cœur à Dieu, le détache complètement de toutes les créatures et de tous les biens périssables ; elle le fait véritablement mourir au monde, elle le rend sourd et aveugle au point qu'il ne veut plus rien voir ni entendre, à moins qu'il n'y ait nécessité, ou bien avantage réel . Mais ce n'est point assez pour elle que notre corps et notre cœur soient chastes, il faut que nos yeux, nos paroles, nos fréquenta-

tions, nos vêtements, notre couche, notre table, notre nourriture, comme nous le dirons bientôt, soient chastes aussi, parce que la chasteté ne souffre pas d'exception, et que la moindre souillure la détruit.

De la tempérance dans le Loire et le manger.

La tempérance dans le boire et le manger est le plus ferme soutien de la chasteté ; car, comme dit. saint Jean Climaque, « celui qui, voulant être chaste, traite son corps avec délicatesse ressemble à celui qui, pour se débarrasser d'un chien, lui jetterait un morceau de pain ; à coup sur l'animal n'en serait que plus empressé à le suivre. »

Si vous avez à cœur d'acquérir la vertu de tempérance, il faut que vous soyez attentifs à ne pas trop vous charger l'estomac, de peur que votre esprit n'en demeure appesanti ; il faut qu'en mangeant et en buvant vous songiez moins à contenter votre appétit qu'à obéir à la nécessité. S'il vous arrive de rencontrer quelque mets qui soit plus de votre goût, mangez en ; mais ne vous arrêtez pas à le savourer. Mêlez chaque morceau au san^r du Sauveur, et abreuvez-vous aux douces fontaines qui coulent de ses plaies; préférez les viandes communes et grossières à celles qui sont précieuses <'t délicates, vous souvenant que Jésus-

Christ sur la croix n'a pas craint de goûter le fiel et le vinaigre. Remarquez surtout que votre table, fut-elle encore plus modeste , si vous mangez avec trop d'avidité vous perdez le fruit de la véritable abstinence qui consiste bien moins dans la qualité des mets que dans la manière dont on en use. « Le sage, dit saint Augustin, garde la tempérance au milieu d'un splendide repas, tandis que celui qui est esclave de la gourmandise la perd en usant des aliments les plus simples : » c'est qu'ici la qualité ne fait rien, l'excès seul est répréhensible. L'homme spirituel doit déclarer une guerre impitoyable à la sensualité, et lui refuser prudemment tout ce à quoi elle se porte ivec trop d'ardeur ; cependant, sous prétexte de :hàtier la chair, il ne faut pas qu'il détruise la nature ni qu'il s'expose à ruiner sa complexion par des austérités exagérées , mais que , s'en tenant aux règles de la prudence et aux conseils l'un sage directeur, il sache se modérer en toutes moses. On ne saurait non plus trop lui recommander de bannir le luxe et la supertluité de ses îabits, du service et de l'ameublement de sa liaison, et en général de tous les objets dont il *e sert habituellement.

! vi.

Du silence.

Après la tempérance vient le silence, vertu que Ton regarde comme la mère de l'innocence , la clef de la discrétion, la compagne assidue de la chasteté, la gardienne de la dévotion et le plus bel ornement de la jeunesse. Ayez soin qu'il ne sorte jamais de votre bouche aucune parole déshonnête ou injurieuse au prochain, et s'il vous arrive d'en entendre quelqu'une, faites tous \os efforts pour détourner l'entretien ou pour y couper court au besoin. Évitez la flatterie et tout ce qui respire la vaine gloire. Soyez poli et affable envers tout le monde ; n'usez point d'artifice dans vos paroles, mais parlez toujours ouvertement et simplement ; fuyez les conversations oiseuses où l'on perd inutilement son temps; abstenez - vous de dire des plaisanteries et de lancer des traits piquants, parce que rien n'est plus contraire à la dévotion. Il y a deux écueils dont vous devez surtout vous garder, celui de parier à votre avantage et celui de parler au désavantage des autres; or, pour cela , lorsque vous pourrez le faire sans manquer à la charité ou à l'obéissance, renfermezvous dans le silence, mais que votre silence ne soit point une occasion d'ennui à personne. Si, au contraire, vous êtes obligé de parler, soyez

bref autant que possible., parlez avec sagesse et circonspection, et avant d'ouvrir la boucbe prenez la résolution de ne dire que ce qui sera absolument nécessaire.

Ne donnez point de démenti à la légère, ne portez point de défi à personne : lorsque vous aurez affirmé une ou deux fois quelque chose que vous croyez la vérité , dans le cas où l'on n'ajouterait point foi à votre parole, laissez chacun à son sentiment et taisez -vous comme si vous n'aviez rien à répondre, à moins pouriant que la gloire de Dieu ne fut en cause. Ne vous entêtez pas dans vos opinions , et n'allez pas les soutenir envers et contre tous ; montrez toujours beaucoup de modération et de modestie, et alors même que la certitude d'un fait vous est acquise, dites : Je pense que cela est ainsi, ou bien : Cela est ainsi, si je ne me trompe.

Mais afin d'éviter toute erreur en un sujet aussi important que celui-ci, il y sept points essentiels qu'il faut observer en parlant. Le premier est relatif au sujet dont on parle. On ne doit parler que de choses bonnes, utiles ou nécessaires, à l'exclusion de celles qui sont mauvaises, inutiles ou dangereuses. Le second est relatif au but que l'on se propose en parlant. On ne doit pas parler par hypocrisie, par ostentation, par vanité, pour se faire valoir , mais avec clarté, avec simplicité et pour une fin honnête et nécessaire. Le troisième

est relatif à la manière dont on parle. L'on ne doit parler ni avec trop de précipitation, ni en élevant trop la voix, ni en affectant une délicatesse féminine , mais avec douceur et gravité, et une gravité mêlée d'enjouement, ainsi qu'on le rapporte de saint Basile. Les femmes s'efforceront particulièrement d'être simples et veilleront à ce que leur langage ressemble à l'eau, dont la meilleure est celle qui n'a point de goût. C'est un vice chez les hommes, et un danger pour les femmes, de parler uniquement afin de faire parade de son savoir ou de son éloquence. Le quatrième est relatif à la personne qui parle. Le jeune homme doit savoir retenir sa langue; pour lui, comme pour la jeune fille, le silence, qui est la marque de la pudeur, est un ornement dont il doit faire grand cas. « Jeunes filles , dit saint Ambroise, veillez attentivement sur vous-mêmes et sur chaque parole que vous dites ; car on peut vous faire un crime des paroles les plus innocentes. » Le cinquième est relatif à la personne devant laquelle on parle. Il n'est pas donné à tous de parler en présence des vieillards et des sages; on ne doit le faire que dans le cas d'une indispensable nécessité. Le sixième est relatif au lieu où l'on parle ; il y a des lieux où il est permis de parler et d'autres où le silence est de rigueur, comme par exemple l'église. Le septième est relatif au temps où l'on parle. «Il est un temps

(( de se taire. » dit le Sage, « el un temps de' « parler» ( Ecclé. m, 7); et c'est à les bien discerner que consiste en grande partie la prudence, surtout lorsqu'il s'agit de donner un avis, un conseil, ou bien de l'aire quelque reproche; parce qu'alors, plus qu'en toute autre circonstance, faute de savoir choisir le moment opportun, on manque complètement le but que l'on s'était proposé. Aussi, lisons-nous dans les Proverbes (xxv, 1 1 ) que « les paroles dites à propos sont des pommes d'or dans un vase d'argent. »

Tels sont les points que l'on doit oberver en parlant si on veut éviter de pécher; mais comme il est très-difficile de les observer tous, et par conséquent de ne point tomber dans quelque faute, le mieux est de se réfugier dans le port du silence , où les écueils que nous venons de signaler ne sont nullement à craindre.

g vu.

De la nioriiScatiou de la volouté propre.

Après avoir mortitié notre langue il nous reste à mortifier notre volonté, qui, elle aussi, est une clef au moyen de laquelle nous entrerons dans la vie chrétienne ; or, pour cela il n'est rien, que je sache, de plus avantageux que l'obéissance. Cette vertu est d'autant plus estimable qu'en mourant à nous-mêmes et à notre propre volonté, nous

sommes sûrs d'offrir à Dieu le sacrifice qui est le plus cher à son cœur. Une action, si simple qu'elle soit, si peu de valeur qu'on lui attribue , mais que Ton fait par obéissante, devient grande aux yeux de Dieu, qui la récompense comme l'action la plus méritoire, et, par contre, l'action la plus méritoire perd tout son prix dès l'instant qu'on la fait en dehors des règles prescrites par Dieu ou par les supérieurs qui tiennent sa place. Obéissez donc à vos supérieurs avec joie. Montrez-leur du dévouement, et honorez-les en vue de Dieu; car alors même que leurs personnes seraient peu dignes de respect, les fonctions qu'ils remplissent méritent toujours vos égards. Sachez parfois obéir à vos égaux, et même condescendre à vos inférieurs, quand les choses qu'ils demandent sont permises et n'offensent en rien l'honnêteté.

Soyez bien aise que l'on vous reprenne , et sachez recevoir les avis, de quelque part qu'ils vous viennent. Répondez humblement à ceux qui vous adressent des reproches, ou bien souffrez et taisezvous, à l'exemple du Sauveur, à moins que votre silence ne puisse devenir un sujet de scandale. « Soyez soumis pour l'amour de Dieu à toutes « sortes de personnes » (I Pierre, n, 13); et lorsque Dieu vous fera quelque faveur ou vous accordera quelque consolation , gardez-vous bien de vous enorgueillir ou de vous croire meilleur pour cela, car tout ce qu'il peut y avoir de bon en

vous, vient de Dieu, et le péché seul vous appartient en propre.

§ vin.

De la patience dans les afflictions, et de quelques moyens pour conserver la charité et les autres vertus.

Apprenez aussi à souffrir sans vous plaindre et sans murmurer tous les affronts, toutes les injures, les accusations, les afflictions, et les pertes qui vous arrivent, persuadés que c'est Dieu qui les permet, afin de faire éclater en même temps sa justice et sa miséricorde ; au lieu de vous indigner et d'entretenir des sentiments de haine contre les hommes qui lui servent d'instruments, imitez le Sauveur, et montrez-vous plein débouté et de bienveillance à leur égard.

Ne jugez pas les hommes et ne les mesurez pas d'après les misérables apparences de leur corps, sujet à la corruption; songez seulement à la dignité incomparable de leur àme, qui a été faite à l'image de Dieu. Ne rebutez personne, ne donnez jamais aucun signe de colère , de dégoût ou de tristesse ; mais au milieu des conversations, soit que vous preniez la parole, soit que vous ayez à répondre aux autres , témoignez -leur toujours beaucoup d'affabilité et de douceur, tout en ne perdant rien de votre gravité. Supportez patiemment les fautes dont vous êtes témoin ; mais, lorsque l'honneur

de Dieu est en cause , hâtez-vous de prendre sa défense ; agissez ou faites agir, à la condition, bien entendu, que vous espériez quelque succès de vos démarches. Haïssez le péché dans l'homme, mais ne haïssez point l'homme à cause du péché : l'homme reste toujours la créature de Dieu, tandis que le péché est purement et simplement l'œuvre de l'homme. Quoi qu'il arrive, soyez disposé à faire du bien à tous, sans en excepter ceux qui vous veulent du mal ; que votre cœur ait en pitié ceux qui commettent l'injustice, comme ceux qui en sont les victimes ; que votre compassion s'étende aux âmes des fidèles qui sont morts et qui souffrent dans le purgatoire, et ne cessez pas de vous intéresser pour elles auprès du Seigneur. Mettez-vous à la place de ceux qui souffrent; vous vous rendrez mieux compte de leurs peines, et elles vous toucheront autant que les vôtres. Ne méprisez personne ; ne désespérez d'aucun pécheur, parce que tel estpécheur en ce moment, qui demain sera complètement changé par la grâce de Dieu. Faitesvous une résolution inébranlable de ne jamais juger qui que ce soit; prenez en bonne part les paroles comme les actions ; voyez et écoutez toutes choses àyec simplicité et charité.

V vous troublez point au milieu des maux et des calamités qui affligent le monde; mettez, au contraire, votre confiance dans la providence de Dieu, sans la permission duquel il ne tombe pas

un passereau sur la terre; recommandez- vous à cette divine providence, vous et tout ce qui vous intéresse, et après avoir humblement imploré son assistance, attendez le secours de sa miséricordieuse bonté. C'est ce que le Prophète vous conseille d'ailleurs lorsqu'il dit : « Déposez le fardeau « de vos misères dans le sein du Seigneur, et il « soutiendra votre àme. » (Ps. liw, 23.) Si parfois il vous arrive, à cause des sécheresses que vous éprouvez , de sentir que la tristesse vous gagne, n'en persévérez pas moins dans vos bonnes résolutions, continuez de prier le Seigneur avec humilité et confiance, renoncez aux consolations de la terre, et le Seigneur lui-même vous consolera.

Lorsque l'esprit malin vous suggérera quelque mauvaise pensée, quelque pensée abominable, ne vous en inquiétez point, hàtez-vous de fermer les yeux de votre âme , et soyez persuadé que dans ce genre de combats le plus sur moyen de vaincre ses ennemis c'est de les mépriser, de leur cracher au visage , au lieu de leur témoigner de l'estime en engageant la lutte avec eux. Peu importe que leurs flèches arrivent jusqu'à vous; si vous les repoussez promptement, il n'y aura pas là matière à confession ; car Ton est obligé de confesser ses péchés, mais non pas les tentations auxquelles on a refusé de consentir. Tant que nous ne prenons pas plaisir à la pensée mauvaise elle ne peut

souiller notre âme ; autre chose est sentir et autre chose consentir, et l'on peut citer l'exemple de beaucoup de saints qui , ayant eu à subir les plus violents assauts du côté de la chair, les ont repoussés en leur opposant la raison et une volonté énergique.

§ IX

De la vraie dévotion et de quelques avis qui s'y rapportent.

Ne vous imaginez pas que la sainteté consiste à éprouver au fond de l'âme de grandes consolations et de grandes douceurs, ni que les larmes que certaines personnes répandent avec tant de facilité soient les marques infaillibles de la vraie dévotion ; tout cela se rencontre chez les hérétiques et même chez les païens. La dévotion n'est autre chose que la promptitude avec laquelle notre volonté se porte à tout ce qui tient à l'honneur et au service de Dieu ; elle peut donc subsister et produire des fruits, alors que l'âme est en proie à la sécheresse et que le cœur semble stérile. Voilà pourquoi l'homme spirituel ne doit point rechercher avec trop d'empressement les consolations intérieures, mais se tenir prêt à les recevoir ou à en être privé, selon le bon plaisir de Dieu : si Dieu veut lui faire cette faveur, qu'il l'accepte avec humilité et reconnaissance; mais qu'il n'en use pas pour lui seul, de tellesorte que,

tout en jouissant du don, il en oublie l'auteur. Lorsque Dieu semblera s'être éloigné , le mieux pour lui sera de demeurer calme, tranquille, humble et soumis, tout comme lorsqu'il lui fait sentir sa présence. Il faut qu'il s'appuie non pas sur les grâces qu'il reçoit, mais sur Celui dont elles émanent et qui est notre dernière lin. 11 faut enfin qu'il se reconnaisse indigne de la moindre faveur, avouant de bonne foi que s'il mérite quelque chose, ce sont des châtiments bien plus que des privilèges. Il lui arrivera peut-être en chantant, ou en récitant l'office divin, de se voir assailli par les pensées les plus étranges ; ce n'est pas une raison pour qu'il se décourage, puisque la prière qui part d'un cœur distrait ne laisse pas d'être très-avantageuse et très-agréable aux yeux de Dieu ; l'essentiel est qu'il combatte les distractions autant que la chose dépend de lui, qu'il offre à Dieu sa bonne volonté, puis qu'il persévère dans l'oraison avec tout le soin et toute la diligence dont il sera capable. Au lieu de se laisser aller à l'impatience, au trouble, à une tristesse démesurée, qu'il se jette avec confiance entre les bras de Dieu . de ce Dieu si miséricordieux et si bon même pour ceux dont l'esprit roule des pensées indignes de sa personne, et qu'il lui dise : Seigneur, vous voyez que mon cœur est emporté dans toutes les directions, ayez pitié de moi qui suis un misérable pécheur. 0 bon Jésus, répondez

pour moi et suppléez à ce qui me manque. Je reconnais ma faiblesse, je suis chancelant; si vous ne me retenez, je sens que je tombe. Mais , Seigneur, comment reconnaîtrai-je vos bontés, en voyant que malgré ma misère, malgré mon infirmité, malgré mes chutes journalières, vous ne cessez pas de me soutenir?

Communiez le plus souvent qu'il vous sera possible, mais dans la seule vue d'honorer Dieu; si vous ne pouvez communier sacramentellement autant de fois que vous le souhaiteriez , ne vous troublez pas, ne vous inquiétez pas, mais, vous con formant à la volonté du Seigneur, faites vos dispositions pour le recevoir spirituellement dans votre àme, d'autant plus que, le feriez-vous mille fois par jour, il ne sera au pouvoir de personne de vous en empêcher.

De quelques avis relatifs à ce que l'on doit faire à la lia et au commencement de chaque journée.

Chaque soir, rentrez en vous-même, et, comme nous l'avons dit plus haut, examinez sérieusement de quelle manière vous avez passé la journée. Couchez-vous ensuite modestement, endormezvous eîl vous occupant amoureusement de Dieu, el que le malin von* retrouve, avec les désirs de la veille. Aussitôt que vous serez éveillé, hàtezvous de donner votre cœur à Dieu , consacrez-lui

vos premières pensées, et dites-lui avec le Psalmiste : « Dieu, mon Dieu, je vous cherche dès « l'aurore. » (Ps. lxii, 1.) « Le matin je méditerai « vos merveilles, parce que vous avez été mon « secours. » flbid., 7.) Ce sera le moyen de vous disposer à recevoir et à entretenir en vous la grâce de la dévotion, dont le feu ne doit jamais se ralentir un instant. Si par suite de la confusion qui règne encore dans votre esprit, ou bien à cause des préoccupations qui l'absorbent, il vous est impossible de vous appliquer entièrement aux choses de Dieu, si vous avez fait quelque songe qui ait jeté le trouble dans votre imagination, ne vous laissez aller ni au découragement, ni à la tristesse; mais dès que vous aurez banni le sommeil de vos yeux , dès que vous serez en pleine possession de votre raison, efforcez-vous de concevoir de l'horreur pour toutes ces illusions détestables , humiliez-vous et supportez avec patience la peine qu'elles vous ont causée.

Fuyez avec soin non - seulement les péchés graves, mais jusqu'aux plus petites négligences; car si vous ne savez pas vous garder de ce qui déplaît à Dieu, de ce qui peut empêcher oii diminuer son amour, vous n'aurez jamais de paix, vous ne parviendrez jamais à une parfaite pureté de cœur ; la négligence la plus légère entraîne quelquefois des conséquences funestes , et il n'y a pas d'ennemi si faible qui ne soit à craindre , si on

le dédaigne trop. « Il est plus dangereux, dit saint Grégoire , de tomber dans les petites fautes que dans les grandes, parce que plus une faute est grande, mieux on la voit, et mieux on s'en corrige. Au contraire, plus une faute est petite, moins on la voit, moins on songe à. s'en préserver, et plus le péril auquel on s'expose est certain. »

S'il vous est arrivé d'offenser Dieu, ne cherchez pas à fuir sa présence , retournez à lui avec de grands sentiments d'humilité et de confiance , confessez-lui votre faute , et pleurez amèrement en pensant à l'ingratitude dont vous vous êtes rendu coupable envers un si bon Maître. Ne vous contentez pas d'arrêter les yeux sur votre profonde misère ; considérez aussi l'immensité de la miséricorde divine, qui ne fait jamais défaut à ceux qui se convertissent dans la sincérité de leur cœur ; offrez au Père éternel la vie et la mort de son Fils unique en satisfaction des péchés que vous avez commis, et demandez à ce Fils bien-aimé qu'il daigne vous laver et vous purifier dans le sang qu'il a répandu pour vous. Après cela reprenez courage, et continuez vos pratiques et vos bonnes œuvres avec la'même ardeur qu'avant votre chute.

Lorsque vous vous apercevrez de certains défauts ou de certaines passions qu'il vous est impossible de vaincre tout à fait, n'en soyez point trop abattu, recourez à la miséricorde de Dieu, a ban don nez -vous entre ses mains, persévérez dans

l'humilité et dans la patience, et ne perdez pas l'espoir de triompher un jour. Auriez-vous le malheur de tomber cent fois le jour , que cent fois le jour il faudrait vous relever, toujours avec la certitude d'obtenir votre pardon. À chaque instant renouvelez le ferme propos d'être plus vigilant, plus attentif à vos devoirs, vous confiant non pas dans vos résolutions ou vos efforts, mais dans la bonté et la miséricorde de Dieu, qui ne manque pas de nous donner sa grâce, lorsque de notre côté nous faisons ce qui dépend de nous. Réglez les affections de votre âme, et dirigez-les vers Dieu, de telle façon que Dieu vous tienne lieu de toutes choses, que vous le voyiez en toutes choses, et que vous voyiez toutes choses en lui. Ne vous arrêtez pas à considérer les créatures, n'en faites pas le terme de vos jouissances, regardez-les en Dieu, et souvenez -vous que leur seul mérite est d'être émanées de lui et de nous rappeler quelqu'une de ses perfections ; en les aimant de la sorte, la joie qu'elles vous causeront sera plus pure, plus suave, et, sans contredit, plus intense. Mettez tous vos exercices sous la protection de la divine Sagesse, afin qu'elle les dirige et qu'elle leur donne toute la perfection dont ils sont susceptibles ; offrez-les au Père éternel et à Jésus-Christ notre Sauveur , en union avec ses mérites , comme un sacrifice de louange , et pour le salut de tous les chrétiens : ils acquerront par là une valeur inesti-

mable , et « vous offrirez à Dieu, comme dit Fapôtre saint Pierre, « des hosties spirituelles qui « lui soient agréables par Jésus-Christ. » (1 Pier., il, 5.) Offrez-lui encore toutes vos peines , grandes et petites, intérieures et extérieures, afin qu'elles participent aux mérites de la passion de son Fils.

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