CHAPITRE IV
Des devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers le prochain.
Après avoir parlé des vertus en général , nous ajouterons un chapitre pour faire l'application de ce qui a été dit jusqu'ici aux trois obligations principales du chrétien , c'est-à-dire à ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers son prochain, obligations qui constituent les trois parties de la justice dans lesquelles le Prophète Michée fait consister l'ensemble de toutes les vertus. « Homme, » dit-il, « je te montrerai ce qui est « bon, ce que le Seigneur demande de toi : pra- ■ tique la justice, aime la miséricorde, marche i avec crainte en la présence du Seigneur. » (Mich., vi, 8.) Pratiquer la justice, tel est le devoir de l'homme envers lui-même ; aimer la miséricorde , tel est son devoir envers le prochain ; marcher avec crainte en la présence du Seigneur, tel est son devoir envers Dieu.
De nos devoirs envers Dieu.
Et d'abord, pour ce qui concerne nos devoirs
envers Dieu , remarquez que s'il y a des pierres précieuses, comme les rubis, les diamants, les émeraudes, dont la valeur est infiniment supérieure aux autres , il y a aussi des vertus qui défient toute comparaison : telles sont les vertus théologales , ainsi nommées parce qu'elles se rapportent immédiatement à Dieu, la crainte de Dieu, et la religion, qui a pour objet spécial l'honneur et le culte de Dieu. Non-seulement ces vertus occupent le premier rang, mais on peut dire , par allusion à T influence des cieux supérieurs sur les créatures inférieures qui en dépendent, qu'elles communiquent la vie et le mouvement à toutes les autres. Voilà pourquoi, bien qu'en général celui qui vise à la perfection doive travailler à acquérir toutes les vertus (dont l'ensemble , comme les cordes d'une lyre, contribue à l'harmonie de la vie chétienne), il doit néanmoins mettre d'autant plus d'ardeur à acquérir celles-là, que plus il y fera de progrès, plus il approchera du but qu'il se propose. C'est à quoi s'appliquèrent les Patriarches, David , Abraham , Isaae, Jacob et une foule d'autres qui, tout en étant mariés , riches et engagés dans une multitude d'affaires, parvinrent cependant à un très-haut degré de sainteté. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler la foi et l'obéissance d'Abraham, l'amour, la soumission, la dévotion de David, et surtout la confiance avec laquelle, dans toutes ses nécessités, il recourait à Dieu comme un enfant a
son père, et à quelqu'un qui était pour lui plus qu'un père , puisqu'il disait : « Mon père et nia « mère m'ont abandonné ; mais le Seigneur m'a « recueilli. » (Ps., xxvi, 10.)
Mais si nous voulons acquérir ces nobles vertus, il faut commencer par nous persuader que Dieu est le meilleur des pères, que pour nous il est quelque chose même de plus qu'un père, et qu'en fait d'amour, de tendresse, de providence, il n'y a personne au monde qui puisse lui être comparé, puisque personne ne nous a créés, personne ne nous a aimés pour des fins aussi bienveillantes que les siennes. Une fois ce sentiment bien établi en nous, il faut que nous nous appliquions à le considérer avec les yeux et un cœur de fils, c'està-dire avec un cœur aimant, tendre, humble, respectueux, avec un cœur obéissant et soumis à sa volonté sainte, avec un cœur ferme au milieu du danger, et qui ne connaisse point de plus sur abri que les ailesde sa providence paternelle ; il faut enfin que nous le considérions de la sorte , chaque fois que nous pensons à lui, c'est-à-dire aussi souvent que nous pourrons le l'aire, soit de jour, soit de nuit, afin que peu à peu, avec le secours de la grâce divine, notre cœur devenant tel que nous venons de le dire , nous puissions répéter avec le Prophète : « Votre nom , Seigneur, et votre souvenir « sont les délices de mon âme. Mon âme vous a « désiré pendant la nuit, et dès l'aurore je m'é veil-
« lerai pour vous chercher par mon esprit et par « mon cœur. » (Isaïe, xxvi, 8, 9.)
Ce cœur et cette affection que Dieu demande de nous, nous ne pouvons ni les décrire à l'aide du langage , ni les obtenir jamais par nos propres forces; l'expérience seule les fait connaître, et il n'y à que ceux auxquels le Ciel les a départis qui les possèdent véritablement; c'est pourquoi nous devons les demander continuellement au Seigneur, et croire fermement qu'il nous les accordera, selon qu'il nous Ta promis lui-même. « Si, tout mé- « chants que vous êtes, » dit-il, « vous savez don- « ner de bonnes choses à vos enfants, combien à « plus forte raison votre Père céleste donuera-t-il a un bon esprit à celui qui le lui demande. » (Luc, xi, 13.) L'Apôtre, parlant de cet esprit : «Vous « n'avez point reçu, » dit-il, « l'esprit de service tude, pour vous conduire encore par la crainte ; « mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des « enfants, par lequel nous crions : Mon Père, « mon Père » (Rom., vm, 15); c'est-à-dire par lequel nous avons un vrai cœur de fils pour notre Père, nous l'aimons, nous le vénérons, nous lui obéissons, nous recourons à lui dans tous nos besoins et nous nous confions entièrement en sa bonté. Il y a longtemps que le Seigneur avait prédit cette merveille : « Je vous donnerai. » dit-il par la bouche d'i<zéchiel (xxxvi, 26, 27), «un « cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau
« au milieu de vous ; j'ôterai de votre chair le a cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de « chair; je mettrai mon esprit au milieu de vous; « je ferai que vous marchiez dans la voie de mes « préceptes, que vous gardiez mes ordonnances, « et que vous les pratiquiez. » Tous les autres Prophètes répètent la même chose, et il nV a rien sur quoi ils reviennent plus souvent dans leurs écrits que sur la promesse de cet Esprit qui devait nous être donné par les mérites du Fils unique de Dieu, et qui nous a été donné, en effet, le jour de la Pentecôte.
Saint Vincent Ferrier, descendant davantage dans le détail, veut que, par rapport à Dieu, nous ayons au fond du cœur les affections ou vertus suivantes : un amour ardent , une crainte vive , uu respect profond , un zèle constant , une gratitude qui éclate en louanges , une obéissance prompte, un goût exclusif pour les choses du ciel; nv voici de quelle manière nous devons les de-' mander : 0 bon Jésus, accordez -moi la grâce de vous aimer ardemment de toute mon àme , de tout mon cœur , de toutes mes forces , de vous craindre, de vous respecter souverainement pardessus toute chose, de travailler avec tant de zèle à la gloire de votre saint Nom , que mon cœur se consume et se brise en mille pièces, chaque fois que je vous verrai outragé. Faites que, reconnaissant humblement vos bienfaits, je ne cesse jamais
de vous en offrir mes actions de grâces ; que, jour et nuit, je vous loue du plus profond de mon âme , en répétant ces paroles du Prophète : « Je « bénirai en tout temps le Seigneur , sa louange « sera toujours sur ma bouche. » (Ps. xxxm, 1 .) Que je vous obéisse parfaitement en toutes choses, et que, après avoir goûté vos ineffables douceurs, je croisse toujours plus dans votre amour et dans la fidélité à vos saints commandements.
§ ii-
De nos devoirs envers nous-mêmes.
Pour ce qui concerne nos devoirs envers nousmêmes, saint Vincent Ferrier veut, en premier lieu, que nous nous confondions, que nous soyons couverts de honte en pensant aux péchés que nous avons commis; il veut ensuite que nous les pleurions, et que nous éprouvions un vif regret, tant à cause des offenses dont nous nous sommes rendus coupables à l'égard de Dieu qu'à cause du mal que nous avons fait à notre âme; il veut que nous souhaitions d'être méprisés, oubliés, rejetés par tous les hommes, et regardés comme indignes de leurs moindres faveurs. Il veut que nous châtiions rudement notre r-orps comme étant la cause de tous nos péchés, et sans en faire plus de compte que d'un bourbier infect et abominable; que nous déclarions une guerre impla-
cable à tous nos vices, que nous ne nous contentions pas d'en retrancher les branches, mais que nous allions jusqu'à en couper les racines ; il veut que nous usions de la plus grande attention çjt de la plus grande vigilance sur toutes nos œuvres, toutes nos paroles, tous les sentiments, toutes les passions de notre âme, afin qu'il n'y ait rien là de contraire à la justice et à la loi de Dieu ; il veut enfin que la modestie et la prudence nous servent constamment de guides, que nous sachions garder un juste milieu entre le trop et le trop peu , et que , sans donner dans aucune espèce d'excès , nous rejetions le superflu, tout en prenant nos précautions pour ne jamais manquer du nécessaire.
De nos devoirs envers le prochain.
Quant à ce qui concerne nos devoirs envers le prochain, le même Saint veut que nous ayons une grande compassion pour les maux qui arrivent à nos frères , et que nous les ressentions comme s'ils nous arrivaient à nous-mêmes ; que dous prenions part à leurs joies , que nous nous réjouissions de leur bonne fortune comme s'il s'agissait de la nôtre ; que nous supportions patiemment les torts et les injures qu'ils pourraient nous faire, que nous les leur pardonnions de bon cœur; que nous soyons bienveillants et affables envers tous, leur parlant toujours avec beaucoup
de douceur, leur souhaitant toute sorte de biens, et le leur témoignant non -seulement par nos paroles , mais aussi par nos œuvres ; que nous nous montrions pleins d'une humble déférence envers eux, les regardant comme supérieurs à nous, comme meilleurs que nous, et nous soumettant à leur volonté comme s'ils étaient réellement nos maîtres. 11 veut que nous entretenions la paix et la concorde avec tout le monde, que nos pensées et nos paroles (autant du moins que la chose dépendra de nous, ou qu'elle ne sera point contraire à la loi de Dieu ) soient les pensées et les paroles de tout le monde, que nous confondions mutuellement nos intérêts, et que notre volonté et notre bon plaisir ne diffèrent en rien de la volonté et du bon plaisir de tout le monde. Il veut enfin qu'à l'exemple de Jésus-Christ , nous soyons disposés à nous sacrifier pour les autres, c'est-à-dire à donner notre vie pour leur salut, à prier jour et nuit le Seigneur, et à travailler de toutes nos forces afin qu'ils ne fassent qu'une même chose avec Jésus- Christ et que Jésus-Christ soit en eux. Ce n'est pas à dire pour cela que nous ne devions pas fuir les mauvaises compagnies ; il faut, au contraire, Lorsque quelqu'un est pour nous une occasion de péché, ou bien un obstacle à notre avancement spirituel , que nous l'évitions comme nous éviterions un serpent, parce qu'il n'y a pas de charbon si embrasé qui , plongé dans l'eau, ne
s'éteigne, pas de charbon si éteint qui, an contact du feu, ne se rallume ; mais, ce cas excepté, le serviteur de Dieu doit- se conduire simplement avec le prochain, fermer les yeux sur ses défauts, les supporter avec patience lorsqu'ils sont manifestes, et le reprendre lorsqu'il a quelque raison de croire qu'il sera écouté.
Mais comme la racine et le fondement de toutes les vertus que suppose cette conduite, consistent dans la charité ou la miséricorde envers le prochain, celui qui veut entrer dans les vues de Dieu doit d autant plus préférer la charité que les saintes Écritures la recommandent à chaque page. Dans le septième chapitre du prophète Zacharie , les Juifs demandent à Dieu si, pour lui plaire et pour accomplir sa loi, ils doivent continuer de jeûner tels et tels jours, et le Seigneur leur répond : « Jugez, selon la justice, usez de clémence et de « miséricorde les uns envers les autres. Ne calom- « niez ni la veuve, ni l'orphelin, ni l'étranger, ni « le pauvre ; que l'homme ne médite pas dans son « cœur le mal contre son frère. »(Zach., vu, 9, 10.) Voilà par quels moyens vous vous rendrez agréables à mes yeux , et de quelle manière vous vous montrerez fidèles observateurs de ma loi. Ces paroles sont très- expressives ; mais il en est d'autres plus expressives encore dans le prophète Isaïe (xxvin, 12 : « C'est ici mon repos, » dit-il, « soulagez , consolez vos frères fatigués. C'est
ici le lieu de mes délices. » Que pouvait-il faire de plus , en effet, que de prendre la place du pauvre, et de trouver son repos et ses délices à voir qu'on le soulage ?
Ce n'est pas tout : dans le seizième chapitre du prophète Ëzéchiel, le Seigneur parlant des péchés qui avaient amené la ruine de l'infâme Sodome, les réduit à cinq principaux : « l'orgueil, l'intem- « pérance, et l'opulence, et l'oisiveté d'elle et de a ses filles : elles ne tendaient point la main au « pauvre et à l'indigent. » (Ézech., xvi, 49.) Ne point tendre la main au pauvre et à l'indigent, voilà donc d'après le Seigneur ce qui a mis le comble à l'iniquité de Sodome. Mais alors que faut- il penser de ceux qui, à l'exemple des habitants de Sodome, ne songent qu'à amasser trésors sur trésors, et croient n'avoir rien à craindre? Certes, si les Prophètes se montrent si rigides sur ce point, que dira l'Évangile, qui est une loi d'amour?Jésus Christn'assure-t-ilpasque nous serons jugés en dernier ressort, selon que no:is aurons exercé ou que nous aurons négligé d'exercer la miséricorde ? N'est-ce pas lui qui ajoute : « Autant « de fois que vous avez agi pour l'un des moindres k de mes frères, vous l'avez fait pour moi?» Mat th., \\v, 10.) N'est-ce pas lui encore qui résume toute la loi en deux préceptes : l'amour de Dieu et l'amour du prochain? Et dans ce dernier entretien qu'il eut avec ses disciples,
après la cène qui précéda le jour de sa mort, que leur recommande-t-il, sinon la charité et l'amour de leurs frères? « C'est mon commandement,» leur dit -il, a que vous vous aimiez les uns les a les autres, comme je vous ai aimés. » (Jean, xv, « 12.) « Tous connaîtront que vous êtes mes disk ciples, si vous avez de Famour les uns pour les « autres. » (Id., xm, 35.) ïl ne s'en tient point là ; il s'adresse à son Père, afin que ce qu'il a commandé s'accomplisse : «MonPère, » dit-il, «je vous « prie qu'ils soient un ; comme vous êtes en moi, et « moi en vous, qu'ils soient de même un en nous, « afin que le monde croie que vous m'avez « envoyé. » (Id., xvn, 21.) C'est-à-dire que dans sa pensée l'amour et la charité, qui devaient régner parmi ses disciples, seraient si extraordinaires, si en dehors de ce que l'on peut espérer de la chair et du sang, qu'il ne faudrait pas d'autre preuve pour convaincre les infidèles et leur montrer que les chrétiens sont véritablement des hommes célestes. Tout cela nous prouve combien nous devons être animés de sentiments d'amour et de miséricorde envers notre prochain, et comment nous devons le supporter et le secourir dans ses besoins, ainsi que nous l'avons dit plus haut en parlant de la charité.
Maintenant pour mettre à profit tous les conseils qui viennent de nous être donnés, il faut que nous apportions dans toute notre conduite beaucoup de
soin , d'attention, de vigilance ; que nous soyons mus constamment par la crainte de manquer à quelqu'une de nos obligations, et que cette crainte vive, profonde, continuelle, non-seulement nous mette à l'abri de la moindre négligence, mais nous force, pour ainsi dire, à acquérir chaque jour de nouvelles vertus. C'est ainsi qu'en ayant l'œil ouvert sur tontes nos actions, en pesant mûrement toutes nos affaires , nous accomplirons cette troisième partie de la justice dont nous parlait le Prophète , et qui consiste à « marcher avec « crainte en la présence du Seigneur. » (Mich., vi, 8.)
Telles sont, mon frère, les principales vertus de cette vie céleste, les tleurs de ce paradis, tes étoiles de ce firmament, que nous appelons la vie chrétienne ; telle est l'image réformée et renouvelée d'après l'image et la ressemblance de Jésus- Christ lui-même ; car le chrétien doit être un modèle de sainteté, un prédicateur muet, une lumière qui éclaire le monde, un argument, un témoignage à l'appui de la foi, un miroir enfin dans lequel se reflète la gloire de Dieu bien plus que dans les autres créatures, selon cette parole d'Isaïe ^lxi, 3) : Les forts et les justes seront appelés les arbres du Seigneur et le germe de sa gloire.