CHAPITRE I
De la difficulté qu'il y a à observer la loi de Dieu , comment la grâce triomphe de cette difficulté , et commeot c'est par la prière que l'on obtient la grâce.
Deux choses sont nécessaires pour vivre chrétiennement, savoir et pouvoir; connaître ce qu'il faut faire , et avoir des forces suffisantes pour l'exécuter. La première de ces choses, comme nous l'avons dit, appartient à la loi ; la seconde, à l'Évangile. La loi nous donne le savoir, la grâce le pouvoir ; la loi éclaire l'entendement, la grâce meut la volonté ; la loi enseigne le chemin du ciel, la grâce donne les forces pour le parcourir ; la loi est comme le corps, la grâce est comme lame qui donne la vie au corps. La loi nous est venue de Dieu par Moïse. La grâce nous est venue
par Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, selon ces paroles de saint Jean ( i, 1 7 ) : « La loi a été donnée « par Moïse, la grâce et la vérité sont venues « par Jésus-Christ. »
D'où vient que ta vertu, qui est naturelle à l'homme, offre tant de difficultés.
De ces deux choses requises pour vivre chrétiennement, la seconde est d'autant plus nécessaire et plus excellente que l'esprit est supérieur au corps et l'Évangile à la loi. En effet , les hommes , qui à l'aide des lumières naturelles peuvent toujours distinguer entre le bien et le mal, pèchent moins faute de savoir, que par suite de la corruption naturelle de leur cœur qui les détourne du bien et les pousse vers le mal, qui leur fait embrasser ce qu'ils méprisent et les éloigne de ce qu'ils estiment. En quoi se vérifient ces paroles de l'Apôtre : « Je ne fais pas le bien « que je veux, et je fais le mal que je ne veux « pas. » (Rom., vu, 19. Séduits par l'apparente douceur du vice, rebutés par l'amertume qu'ils attribuent à la vertu, ils se portent avec empressement aux choses qui leur semblent agréables, et ils laissent celles qu'ils croient fastidieuses et qui pourtant leur seraient si utiles et si salutaires. Nous avons donc raison de dire que les hommes ont plus besoin de pouvoir que de savoir, puisque
tous connaissent le bien, et que malgré cela tous ne le pratiquent pas, à cause de la difficulté qui s'y rencontre.
Supposez un malade dont le goût est tellement dépravé qu'il n'a d'appétit que pour les viandes qui lui sont nuisibles : si on l'engage à manger de tel ou tel mets en l'assurant que sa santé et sa vie en dépendent, il comprend bien que ce qu'on lui dit est vrai, et pourtant il n'y touche pas, non que l'intelligence lui manque, mais parce qu'il ne peut prendre sur lui de surmonter ses dégoûts. Ainsi en est-il du pécheur : il n'ignore pas que la vie et le salut consistent dans l'observation des commandements de Dieu ; mais il prétend que c'est là quelque chose de trop difficile à digérer : il sait que son âme ne peut vivre qu'à la condition de posséder la charité, la chasteté, l'humilité, la patience, la tempérance et toutes les autres vertus ; mais ces vertus lui font horreur, et il n'a d'affection que pour l'impureté, la vanité, la licence, la gourmandise, les vices et les plaisirs sensuels.
Ici quelqu'un me demandera peut-être pourquoi Ja vertu est si difficile à l'homme, alors qu'elle lui est si naturelle; pourquoi l'homme, qui est une créature raisonnable, rencontre tant d'obstacles dans la vertu, qui est si conforme à la raison? Le cheval n'éprouveaucunedifficultéàcourir^pasplui que Le poisson à nager : ils l'ont là, au contraire,
l'un et l'autre quelque chose de très - agréable , parce que leur nature s'y prête. Mais s'il est de la nature des êtres raisonnables de vivre selon la raison , c'est-à-dire selon la vertu , d'où vient encore une fois qu'ils ont tant de peine à s'y résoudre? A cela je réponds que si la nature humaine s'était conservée dans l'état d'innocence et dans l'intégrité où Dieu l'avait mise , loin de lui être à charge, l'exercice de la vertu lui causerait la plus douce satisfaction. Malheureusement le péché ne l'a pas laissée longtemps dans cet heureux état ; elle est tombée malade, et une fois malade , il n'y a rien d'étonnant qu'elle ne puisse plus faire ce qu'elle faisait étant en bonne santé. Un homme qui se porte bien court, saute, monte, descend, se remue comme il lui plaît sans éprouver la moindre gêne ; mais il n'en est pas de même lorsqu'il est malade : car alors tout lui coûte, tout lui est pénible. Ceci nous explique suffisamment pourquoi la vertu, qui, dans l'état d'innocence , était si naturelle, et par conséquent si douce et si facile à l'homme, lui est devenue si insipide et si difficile depuis son péché. «Autant, dit saint Augustin , le pain est agréable à celui dont le palais est délicat, autant il déplaît à celui qui a le goût dépravé ; autant la lumière réjouit les yeux sains, autant elle fatigue les yeux malades. »
On voit par là que la sentence que Dieu fulmina
contre nos premiers parents, après qu'ils eurent péché, doit s'entendre non pas seulement au sens littéral, mais encore au sens spirituel. Il dit à la femme qu'elle enfanterait dans la douleur, dont jusque-là elle n'avait aucune connaissance. Or, l'enfantement spirituel des bonnes œuvres n'est pas moins laborieux, en ce sens que l'homme, qui maintenant a tant de peine à les produire, s'y serait porté de lui-même et avec délices, sans le péché, qui, en corrompant sa nature, lui a rendu la vertu extrêmement difficile. Dieu dit aussi à l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de « ton front.» (Gen., m, 19.) Or, c'est ce qui arrive encore lorsqu'il s'agit d'acquérir la vertu, qui est le véritable pain de nos âmes : autant la chose était aisée et agréable avant le péché, autant depuis est-elle devenue pénible et rebutante. La malédiction que Dieu prononça contre la terre, en disant que désormais elle ne produirait que des épines et des chardons, s'est étendue également jusqu'à notre misérable chair. Dans quelle terre, en effet, vit-on jamais autant d'épines et de chardons? Écoutez de quelle manière saint Paul les énumère. « 11 est aisé, » dit-il, « de connaître « les œuvres de la chair, qui sont la fornication, « l'impureté, la luxure, l'idolâtrie, les empoison- « nements , les dissensions, les inimitiés, les « jalousies, les animosités les querelles, les divi- « sions, les hérésies, les envies, les meurtres, les
« ivrogneries, les débauches, et autres choses « semblables. » ("Galat., v, 19-21.) Il appelle ces divers crimes «œuvres de la chair, » parce que c'est dans notre chair corrompue par le péché qu'ils prennent leur racine. Ce sont là les véritables épines et les véritables chardons, ou, pour mieux dire, la plus terrible malédiction que le péché ait attirée sur notre tête ; ce sont là les fruits que notre chair porte naturellement, et si nous voulons lui en faire porter d autres, ce n'est qu'à force de bras, avec beaucoup de fatigue et de sueur que nous pouvons y réussir. D'elle-même, sans qu'il soit besoin d'aucune préparation, la terre que nous foulons produit des ronces, des épines et autres plantes stériles ; mais pour produire des plantes utiles et salutaires, elle exige beaucoup de travail et de soin; il faut que le laboureur la creuse profondément, qu'il l'ensemence et qu'il ne la perde jamais de vue. C'est exactement ce qui se passe dans notre chair. Les épines des vices et des penchants déréglés y croissent naturellement; mais quant aux Heurs et aux fruits de vertu , nous n'en recueillons qu'avec beaucoup de labeur, de soin, de diligence, et à la condition que le ciel et la terre nous viennent en aide. Telle est la cause des difficultés que nous rencontrons dans la vertu, sans parler de la mauvaise habitude qui, chez quelques-uns, ajoute encore à la force de la nature corrompue.