IL
Comment la grâce nous donne les forces nécessaires pour accomplir la loi de Dieu.
Vous me direz peut-être : Mais s'il en est ainsi, par quel remède ces difficultés peuvent-elles être vaincues? Déjà saint Paul s'était posé cette question. Après avoir discouru au long, dans le chapitre septième de son Épître aux Romains, sur la malice et la révolte de notre chair, il s'écrie : « Malheureux homme que je suis ! Qui me délice vrera de ce corps de mort ?» A quoi il répond : « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Sei- « gneur. » (Rom., vu, 24, 25.) Jésus-Christ est venu en ce monde pour réformer notre nature, pour guérir nos plaies, pour être notre réparateur, notre Sauveur, notre médecin, notre soutien, et afin que ce que nous avions perdu par la faute d'Adam nous pussions le recouvrer par sa grâce ; car si l'orgueil et la désohéissance du premier homme nous avaient attiré des malheurs, il est certain que l'humilité et l'obéissance de Jésus- Christ les ont entièrement réparés. Or tout cela est l'œuvre de la grâce, qui nous est communiquée en considération des mérites de sa Passion. En effet, la grâce réforme notre nature , elle rétablit en nous l'image de Dieu , elle revêt notre âme, elle l'orne et la rend agréable aux yeux du
Seigneur; ejle se sert des vertus et des habitudes auxquelles elle donne naissance, pour guérir nos maux, pour cicatriser nos blessures, pour éclairer notre entendement , enflammer notre volonté , ranimer notre faiblesse, endormir nos passions, réprimer nos mauvais penchants, mettre un frein à nos appétits déréglés, nous inspirer l'amour des choses spirituelles , le dégoût des choses charnelles, et c'est de cette manière qu'elle nous adoucit le joug de la loi du Seigneur. Car, de même que nos facultés, qui sont les instruments de lame, procèdent de son essence, de même les dons et les vertus du Saint-Esprit procèdent de l'essence de la grâce, qui est l'âme de la vie spirituelle, et en se répandant, en s'infusant dans nos facultés, ils nous changent si complètement, que, d. faibles et impuissants que nous étions, nous devenons forts et capables des actes les plus héroïques. Yoilà pourquoi les théologiens ont coutume de comparer ces vertus et ces habitudes célestes à la matière dont on oint l'essieu d'un chariot. Lorsque l'essieu est arrosé d'huile, disentils, les roues tournent facilement ; or il en est de même des facultés de notre âme, à peine l'onction du Saint-Esprit les a-t-elle pénétrées, que d'ellesmêmes elles se portent aux œuvres de vertu , tantôt plus, tantôt moins, mais toujours en proportion du degré de grâce qui nous est accordé. C'est ainsi que la grâce nous aide à porter le
joug de la loi de Dieu, selon cette parole du Prophète : « Le joug sera réduit en poudre par la « vertu de l'huile » (Isaïe, x, 27) ; c'est-à-dire que le poids de la loi divine sera allégé par la vertu de la grâce, qui est figurée par cette huile. Le même Prophète dit encore : « Ceux qui espèce rent dans le Seigneur trouveront des forces « toujours nouvelles ; ils courront sans se fatiguer, « ils marcheront sans se lasser. » (Id., xl, 31.) On voit bien là les effets de la grâce et comment elle donne des ailes à ceux qui s'élancent dans la carrière du bien. Cette expression : « ils trouveront des forces toujours nouvelles, » signifie évidemment qu'en recevant l'esprit et la grâce de Dieu, leurs forces, qui jusque-là n'étaient que des forces humaines, se changeront en forces divines, et qu'autant ils étaient ardents pour le mal et lâches pour le bien, autant ils se montreront ardents pour le bien et lâches pour le mal.
Le Seigneur, parlant par la bouche de Jérémie, avait annoncé qu'il viendrait un temps où il donnerait au monde une loi toute différente de la première, que cette loi il l'écrirait non plus sur des tables de pierre, mais dans les cœurs et jusque dans les entrailles des hommes, et qu'alors, instruits et éclairés par le Saint-Esprit, les hommes n'auraient plus d'autre désir que de se montrer fidèles observateurs de ses préceptes. Or, pouvaitil exprimer en termes plus clairs la nature de la
grâce, et l'utilité des vertus et des dons qui en procèdent?
Parmi ces dons et ces vertus, il y en a trois qui contribuent plus particulièrement à nous faciliter l'accomplissement de la loi de Dieu : ce sont la charité, la dévotion et la joie spirituelle. Et d'abord pour ce qui est de la charité , il est certain qu'elle rend le joug du Seigneur doux et son fardeau léger ; car, dit saint Augustin, «il n'y a rien de pénible pour celui qui aime, et les plus grandes fatigues lui sont agréables , ainsi que l'on peut s'en convaincre par l'exemple de ceux qui se livrent au pi aisir de la pêche, qui chassent au filet ou qui poursuivent le gibier à travers les montagnes. » — « Quand on aime , dit saint Bernard, ou Ton ne sent point la peine, ou bien la peine devient un plaisir. » — «0 bon Jésus, s'écrie ailleurs le même Saint, le temps que je consacre à vous servir dure tout au plus une heure ; que s'il va au delà, l'amour m'empêche de m'en apercevoir. » Cela est si vrai, qu'au témoignage de saint Basile , mieux vaut souffrir en aimant que de nager dans les délices avec le dégoût dans l'àme. Voilà pourquoi saint Bernard compare l'amour de Dieu aux roues d'un chariot. , « Prenez un chariot sans roues , dit-il , à peine pourrez-vous le remuer de place ; mettez -y des roues, et bien que vous ajoutiez à son poids , il marchera sans qu'il vous en coûte de grands efforts. » Ainsi en est-il de l'amour de Dieu : l'a-
mour de Dieu est une grande charge, la plus lourde de toutes les charges; pourtant il n'est rien qui nous rende plus légers. Les plumes ne laissent pas que d'avoir un certain poids , et pourtant c'est grâce aux plumes que les oiseaux fendent les airs.
J'ai dit que la dévotion nous facilite aussi l'accomplissement de la loi de Dieu ; ceci a besoin de beaucoup plus d'explication que ce qui précède. En effet, on peut n'avoir jamais ressenti l'amour de Dieu et en concevoir pourtant quelque idée par la connaissance que Ton a des autres amours; mais pour la dévotion, qui est une vertu surnaturelle, une affection et un mouvement intérieur de l'Esprit -Saint, comment parviendra-t-on jamais à expliquer en quoi elle consiste à celui qui n'en a pas fait l'expérience ? Essayons néanmoins d'en dire tout ce qui nous sera possible.
Et d'abord on définit la dévotion une promptitude, une sorte de dégagement surnaturel que le Saint-Esprit produit lui-même dans l'âme du juste, et qui font que cette âme se porte immédiatement et sans délai à tout ce qui tient au service de Dieu. Alors, au lieu de cette lenteur, de cette, paresse, qui faisaient, pour ainsi dire, le fond même de sa nature, elle acquiert par la vertu de l'Esprit-Saint une vigueur, une ardeur toute nouvelle, au point que lorsqu'elle accomplit ses devoirs ce n'est plus avec lâcheté, avec dégoût, avec
tristesse et à son cœur défendant, mais, au contraire, avec une aisance, unejoie, une satisfaction et un contentement dont rien n'approche. C'est assez dire combien la dévotion est opposée à la paresse et à la tristesse spirituelles, et combien ses effets diffèrent des leurs.
Ajoutons encore que , de même que la foi est une vertu surnaturelle qui dispose notre entendement à croire fermement les vérités révélées (bien que ces vérités soient au-dessus de la raison); de même que la charité est une vertu qui dispose notre volonté à aimer Dieu par- dessus toutes choses, et à lui rapporter toutes choses aussi bien que nous-mêmes; ainsi la dévotion est une affection, un mouvement surnaturel qui dispose notre volonté à exécuter avec joie et promptitude tout ce qui regarde le service du Seigneur notre Dieu.
Supposez un voyageur mourant de faim et qui n'en peut plus de fatigue ; si par bonheur il rencontre une auberge sur sa route, il y entre, il demande qu'on lui serve à manger , puis, après s'être reposé quelques instants, il lui semble que son âme vient reprendre possession de son corps ; alors il se lève rempli de courage, et, sans plus s'inquiéter de la longueur du chemin, il s'adresse à ses compagnons, et d'un ton gai et décidé il leur dit : Partons. Or c'est là précisément ce qui arrive à celui qui possède la dévotion, la dévotion étant comme une sorte de réfection spirituelle qui
ranime son âme et lui donne les forces qui lui manquaient.
Voyez avec quel empressement une mère dont le fils chéri est étendu sur un lit de douleur, lui rend tous les services, même les plus pénibles; avec quel soin et quelle application un avare poursuit une affaire dont il espère tirer de grands profits, et, par ces exemples tirés de ce qui se passe journellement sous nos yeux, vous comprendrez de quelle nature est l'affection que le Saint-Esprit excite dans les âmes véritablement dévotes. Vous comprendrez comment ces âmes , poussées par un mouvement intérieur et divin, sont si empressées de plaire à Dieu que, non contentes d'accomplir avec fidélité ses préceptes, elles s'imposent de nouvelles charges, et vont même plus d'une fois jusqu'à désirer de répandre leur sang et de sacrifier leur vie pour son amour.
Telle est, mon frère, l'idée que nous pouvons nous faire de la dévotion : c'est une réfection intérieure de l'âme, une force et un secours spirituel, une rosée céleste, un souffle du Saint-Esprit, un reflet delà foi, une flamme allumée par la charité, un rayon de la lumière divine, d'où nait la bonne volonté. « Qu'est-ce que la dévotion, dit un saint Docteur, sinon un fontaine d'eau vive qui nous rafraîchit au milieu de nos exercices spirituels, un vin céleste qui réjouit notre cœur, un baume suave qui guérit les plaies de nos passions, une
nourriture qui entretient la vie de lame et la fait persévérer dans le bien , un langage spirituel à laide duquel nous nous entretenons avec Dieu , une manne tombée du ciel qui renferme en soi toute espèce de douceur, un rayon de miel enfin qui est l'ouvrage non pas d'animaux grossiers et dégoûtants, mais des abeilles spirituelles qui voltigent parmi les fleurs de la vie de Jésus-Christ? »
On voit par là combien la dévotion est un remède excellent pour guérir la plaie qui a envahi le genre humain tout entier. En effet, on peut comparer l'état de l'homme déchu par le péché à celui d'un malade dont le goût serait entièrement dépravé : de même que pour guérir ce malade il faudrait commencer par rectifier son appétit, l'amener à rechercher ce qui est bon et à rejeter ce qui est mauvais ; de même, pour guérir nos âmes, il faut, nécessairement obtenir qu'elles donnent la préférence aux choses spirituelles. Or c'est là précisément ce que fait la dévotion, puisqu'en nous inspirant l'amour de la vertu, elle nous dégoûte tout naturellement du péché.
Enfin une troisième chose qui nous aide à accomplir la loi de Dieu, c'est la joie spirituelle, cette affection qui, au dire de saint Thomas, naît de la dévotion, et que saint Paul compte parmi les fruits les plus précieux du Saint-Esprit. (Gai. , v, 22.) Lorsque nous ressentons cette joie au fond du cœur, il n'y a plus rien qui nous fasse obstacle
dans la voie des commandements de Dieu, et nous pouvons dire avec le Prophète : « J'ai couru dans « la voie de vos commandements, quand vous « avez dilaté mon cœur. » (Ps. cxvm , 32.) En effet, la joie dilate le cœur, tandis que la tristesse le resserre. Mais à quoi bon parler de l'observation des commandements, quand nous avons sous les yeux l'exemple des martyrs , qui se sont fait un jeu des plus atroces supplices? « C'est votre douceur, ô mon Dieu, s'écrie saint Augustin dans le vingt -deuxième chapitre de ses Soliloques, c'est votre douceur qui a rendu légères les pierres qui pleuvaient sur saint Etienne; c'est votre douceur qui a tempéré les brasiers sur lesquels saint Laurent était étendu ; c'est à cause de votre douceur que « les Apôtres s'en al- « laient pleins de joie hors du Conseil, parce « qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir pour « l'amour de votre Nom.» (Act., v, 41 .) C'est pour avoir goûté votre douceur que cette jeune Vierge, dont les actes sont parvenus jusqu'à nous, se dirigeait vers la prison avec autant de joie que si on l'eut conduite à un repas de noce. C'est sans doute aussj pour avoir goûté votre douceur que le Roi- Prophète laissait échapper ce cri : « Combien est grande, Seigneur, l'abondance de votre dou- « ceur que vous tenez en réserve pour ceux qui « vous craignent » (Ps. xxx, 20); et qu'il nous convie ailleurs lui-même en ces termes : « Goûtez et
« voyez combien le Seigneur est doux. » (Ps. xxxin, 9.)
C'est cette douceur qui nous fait mépriser les autres douceurs et fouler aux pieds tous les vains plaisirs du monde ; car, comme dit saint Bernard : « lorsqu'une fois nous l'avons goûtée, la chair, c'est-à-dire le plaisir sensuel , perd aussitôt sa saveur, et ne nous inspire plus que de la répugnance. « ïsaac étant né , Sara dit à Abraham : « Chassez cette servante et son fils ; car le fils de « la servante ne sera point héritier avec mon fils. « Abraham écouta ceci avec peine » (Gen. , xxi, 10) ; mais Dieu approuva la demande de Sara, et il fallut obéir. Quel est donc ce mystère ? Comment se faitil que ce même Ismaël , qui était si tendrement aimé avant la naissance d'Isaac, soit maintenant si dédaigné et repoussé avec tant de mépris? C'est que par îsaac, qui est le fils de la maîtresse, et dont le nom signifie Rire, il faut entendre la joie spirituelle, et par Ismaël, qui est le fils de l'esclave, c'est-à-dire de notre chair , la joie charnelle et sensuelle. Tant que nous n'avons pas goûté les joies spirituelles figurées par Isaac, nous attachons un très-grand prix aux joies charnelles, parce que nous n'en connaissons pas de meilleures; mais quand Dieu , dans sa bonté , veut bien ouvrir les yeux de notre àme, et lui faire goûter quelque peu de la manne céleste, à l'instant même nous sommes saisis d'horreur pour les plaisirs du
monde, nous renonçons à toutes les satisfactions charnelles et nous chassons le fils de l'esclave, c'est-à-dire la volupté, pour faire place à Isaac, qui est fils de la femme libre, c'est-à-dire à la joie de l'esprit. Il est facile de comprendre maintenant combien la joie spirituelle contribue tout à la fois à nous inspirer le mépris des plaisirs du monde et à nous faire courir avec rapidité dans la voie des commandements de Dieu.
Après les Sacrements, telles sont, mon frère, les quatre principales roues qui impriment le mouvement au char de la vertu; tels sont les principaux moyens dont la Providence s'est servie pour guérir les infirmités de notre nature, redresser ses appétits, nous faciliter le chemin du ciel et nous rendre doux et suave le joug de la loi de Dieu.
§ Hl.
Comment la prière est un puissant moyen pour obtenir la grâce, la charité, la dévotion et la joie spirituelle.
Vous me direz peut-être : Mais à quoi bon tous ces préambules, puisque vous vous êtes proposé de parler de la prière ? A cela je réponds que difficilement on trouverait quelque chose de mieux pour expliquer l'efficacité de celle-ci, et le besoin urgent que nous en avons. En effet, si, comme nous l'avons dit plus haut, la vertu offre tant de difficultés, si pour vaincre ces difficultés il nous
importe tant d'obtenir la grâce, la chanté, la dévotion et la joie spirituelle, quelle idée ne nous ferons-nous pas de la puissance et de l'efficacité de la prière , en sachant que c'est par la prière que nous les obtiendrons ?
Et d'abord, pour ce qui concerne la grâce, il est certain que l'un des plus sûrs moyens de l'obtenir, c'est de la demander instamment à Celui qui seul peut la donner, parce que, comme dit l'Apôtre, « le Seigneur est riche pour tous ceux qui « l'invoquent. » (Rom. , x, 12.) Or n'est-ce pas là le but spécial de la prière ? La prière n'est pas seulement méritoire comme toutes les œuvres de vertu que nous faisons en état de grâce, elle est de plus impétratoire, c'est-à-dire que son office étant de demander, sa récompense est d'obtenir, ainsi que le Sauveur nous l'assure lui-même : ce Demandez, » dit-il, « et il vous sera donné ; « cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on « vous ouvrira ; car quiconque demande reçoit ; et « qui cherche trouve ; et l'on ouvrira à celui qui « frappe. » (Luc, n, 9, 10.) Quoi de plus formel, de plus libéral, de plus consolant que cette promesse? En effet, comme dit saint Jean Chrysostome, «le Seigneur ne refusera point son assistance à celui qui la réclame , puisqu'il nous invite tant à la réclamer : à l'entendre nous répéter sans cesse qu'il faut demander et demander encore, il est évident que son intention est de nous accorder ce que
nous lui demanderons. » Voilà pourquoi David s'écriait : c< Qu'il soit béni le Seigneur, qui n'a point « rejeté ma prière et qui ne m'a pas refusé sa mice séricorde. » (Ps. lxv, 20.) «Soyez sûr, ajoute saint Augustin, que si Dieu ne rejette pas votre prière, il ne vous refusera pas non plus sa miséricorde, et puisqu'il vous inspire de vous adresser à lui, il saura bien satisfaire les vœux que vous aurez formés sous son inspiration. » Le Sauveur nous dit encore plus expressément ailleurs : « Si quel- « qu'un d'entre vous demande du pain à son père, « lui donnera-t-il une pierre ? Ou si un poisson , « lui donnera- t-il , au lieu du poisson, un serpent? « Si donc , vous qui êtes mauvais , vous savez « donner à vos enfants des choses bonnes, com- « bien , à plus forte raison , votre Père céleste « donnera-t-il un esprit bon à ceux qui le lui « demanderont. » (Luc, xi, 11, 13.) On voit par là que le moyen d'obtenir l'esprit bon (c'est-àdire le Saint-Esprit qui nous est communiqué par la grâce), c'est de le demander; or ce moyen est tellement proportionné à sa fin que, dans son livre qu'il a intitulé des Dogmes de l'Église, saint Augustin a écrit les remarquables paroles que voici : « Nous sommes persuadé, dit-il, que personne ne se sauve à moins que Dieu ne l'appelle ; que même après avoir été appelé personne ne peut travailler efficacement à son salut, à moins que Dieu ne lui prête son aide, et que personne ne reçoit cette aide
à moins qu'il ne l'ait demandée lui-même par la prière. » En parlant de la sorte, le Saint n'ignorait pas qu'il existe d'autres moyens pour se procurer la grâce ; mais il tenait à nous faire comprendre que la prière est de tous le plus naturel et le plus en rapport avec la fin que nous nous proposons d'atteindre. En effet, la grâce étant un don de Dieu, la voie la plus expéditive pour l'obtenir, c'est de la demander en levant les yeux au ciel, et en disant avec le Prophète : « J'ai levé mes yeux vers les « montagnes d'où me viendra le secours. » (Ps. cxx, 1.)
La prière n'est pas seulement une demande que nous faisons à Dieu en vue d'obtenir ce qui nous est nécessaire, c'est encore une élévation de notre cœur vers lui, et en même temps qu'elle nous procure la grâce, elle nous procure aussi la charité. Ainsi que nous l'avons remarqué plus haut, on arrive à l'amour de Dieu de deux manières : premièrement en s'appliquant à considérer ses perfections infinies et ses bienfaits sans nombre (ce qui ne peut manquer de le faire paraitre aimable ) ; secondement en lui adressant les plus vives et les plus ardentes supplications; or, puisque dans la prière on médite et on prie tout à la fois, on élève son cœur à Dieu et on lui demande ses grâces, il est clair que la prière est le moyen le plus sur pour obtenir la charité.
Ce n'est pas tout : si l'amour uait ordinairement
du commerce que l'on a avec une personne, et que la prière ne soit autre chose qu'un commerce avec Dieu, quoi de plus propre à exciter en nous l'amour de Dieu que d'être en commerce continuel , ou du moins en commerce très -fréquent avec lui? Si Dieu est lui-même une fournaise d'amour, et qu'en priant on s'approche de lui, n'est-il pas vrai que, plus on s'en approchera, plus on se sentira réchauffé et enflammé? Que dis-je? si le feu matériel dont nous nous servons, par cela seul qu'il est un noble élément, ne refuse jamais sa chaleur à personne, que ne fera point le Seigneur, lui qui de sa nature est incomparablement plus noble, plus bienveillant et plus communicatif ? « Pour que l'homme soit quelque chose, dit saint Augustin, il faut nécessairement qu'il se rapproche de Celui qui l'a fait quelque chose ; voilà pourquoi , selon qu'il se tient près de lui ou à distance, son esprit est dans la lumière ou dans les ténèbres; son cœur brûle ou bien se refroidit. » Enfin, s'il est vrai que la charité soit une sainte affection, un saint mouvement de la volonté, et que la volonté soit, comme tout le monde l'avoue, une puissance qui pour se mouvoir a besoin de certains actes de l'entendement, il est clair qu'elle ne pourra se mouvoir et s'échauffer qu'autant que la méditation lui viendra en aide ; or c'est là justement l'effet que produit en nous la prière en tant qu'elle est une élévation de notre cœur à
Dieu , et dès lors il devient inutile d'insister davantage pour montrer qu'elle contribue à implanter en nous la charité.
La prière contribue encore à nous faire acquérir la dévotion, et cela d'autant plus efficacement qu'elle en est, pour ainsi dire, la source. Saint Thomas, traitant ce sujet, assigne deux causes à la dévotion : la première, extérieure à l'homme, qui n'est autre que le Saint-Esprit, auteur et principe de cette affection céleste, et la seconde, intérieure, qui consiste dans la méditation et la considération des choses divines. Cette méditation et cette considération sont, en effet, indispensables pour mouvoir la volonté qui, comme nous le disions tantôt, est une puissance aveugle et incapable d'agir lorsqu'elle n'est pas sous l'impulsion de l'entendement ; seulement elles ne suffisent pas par elles-mêmes, et c'est pourquoi nous disons, avec saint Thomas , que l'assistance du Saint- Esprit, qui ne fait jamais défaut aux hommes de bonne volonté, est nécessaire.
Maintenant, si vous désirez savoir pourquoi ce saint Docteur nous donne la dévotion comme un effet spécial du Saint-Esprit, alors que le Saint- Esprit est le principe de toutes les habitudes et de tous les actes des vertus infuses, je vous dirai que c'est à cause de l'excellence de la dévotion qui, étant le premier acte de la vertu de religion, offre un caractère frappant d'universalité. En effet, la
dévotion ne nous porte pas à tel ou tel acte en particulier, comme font les autres vertus, elle nous dispose à entreprendre promptement et sans délai tout ce qui se rapporte au service de Dieu; et, certes, pour cela l'intervention de TEsprit- Saint est indispensable. Un exemple nous l'expliquera encore mieux : les théologiens enseignent avec raison que l'homme, réduit à ses propres forces, peut bien faire des actions qui, sans rien mériter pour le ciel, soient moralement bonnes; mais quant à aimer Dieu par-dessus toutes choses, c'est-à-dire à lui rapporter tout son être, toutes ses paroles, toutes ses actions, toutes ses pensées, à le préférer, en un mot, à tout ce qui existe, ils assurent que cela suppose une détermination si noble et si universelle, que Dieu seul est capable de l'inspirer. Or nous en disons autant de la dévotion : comme son effet naturel est de nous remplir d'ardeur, non pas pour telle bonne œuvre en particulier, mais généralement pour toutes les œuvres qui tendent au service de Dieu, c'est-à-dire pour toutes les œuvres de vertu , il est évident que ce résultat elle ne peut le produire qu'avec l'assistance du Saint-Esprit et par un mouvement spécial de sa grâce. Ainsi donc la dévotion, bien que ne consistant que dans un seul acte de vertu (qui est la vertu de religion), ne Laisse pas d'être un stimulant qui nous porte à h's embrasser toutes avec ardeur. Voilà ce que le Saint-Esprit opère dans les âmes
qui s'appliquent à la prière ; plus d'une fois il leur arrive de commencer ce saint exercice avec un cœur lâche, tiède et rempli de dégoût pour le bien ; mais si elles persévèrent, si elles continuent ie frapper humblement à la porte de la miséricorde divine, tout à coup elles se sentent tant de courage, tant de joie, tant d'ardeur pour la vertu, elles se trouvent tellement transformées, qu'elles ont de la peine à se reconnaître. Ce changement subit et inattendu tient vraiment du miracle, bien qu'on ne puisse pas l'appeler de ce nom, parce que de la part de Dieu il n'y a là rien que de très-ordinaire.
Quant à la joie spirituelle, comme la dévotion, elle n'a pas d'autre source que la prière. « J'in- « troduirai mon serviteur sur ma montagne « sainte, » dit le Seigneur dans Isaïe (lvi, 7), «je le remplirai de délices dans ma maison de « prière. » — « C'est dans la prière, en effet, ajoute saint Bernard, que nous buvons ce vin spirituel qui réjouit notre cœur; c'est là que nous buvons ce vin du Saint-Esprit qui, en nous plongeant dans l'ivresse, nous fait oublier tous les plaisirs sensuels. » Disons, néanmoins, que toute espèce de prière ne suffit pas pour cela ; car, bien que la prière accompagnée de distractions involontaires soit méritoire et puisse nous obtenir beaucoup de grâces, il n'eu est pas moins vrai que pour éprouver cette joie spirituelle, que saint Thomas ap-
pelle la réfection de l'âme et une céleste douceur, l'attention actuelle est absolument nécessaire.
§ IV
Conclusion de ce qui précède appuyée sur l'exemple des saints.
Nous venons de voir comment la prière nous aide à obtenir la grâce, la charité, la dévotion et la joie spirituelle , c'est-à-dire tout ce qui peut contribuer à nous adoucir le joug de la loi de Dieu ; et la conclusion à tirer, c'est que , si nous voulons entretenir nos forces et ne jamais nous relâcher dans l'observation des préceptes divins, il faut que désormais nous nous livrions avec ardeur à ce saint exercice. On cessera donc de s'étonner si, après avoir donné divers avis et tracé diverses règles de conduite dans le livre qui précède, nous avons cru devoir insister maintenant sur la prière. Ce n'était pas assez d'avoir montré la difficulté, il fallait indiquer les moyens de la vaincre. Yoilà pourquoi l'Ecclésiastique (xxxv, 1) assure que « celui qui garde la loi multiplie ses « prières. » Connaissant par expérience combien la loi est dilhcile, et sachant que la prière lui sera d'un puissant secours, il s'applique également à l'une et à l'autre. « Que rien ne t'empêche de « prier toujours, » dit l'Ecclésiastique (xvin, 22), « et ne cesse pas de t' avancer dans la justice « jusqu'à la mort, parce que la récompense
a Dieu demeure éternellement. » Prier et s'avancer dans la justice sont mis ici sur la même ligne, attendu que sans la première de ces deux choses la seconde serait impossible ; d'où il suit que si la prière demeurait stérile et n'était pas accompagnée de bonnes œuvres, il ne faudrait plus la considérer comme telle, mais comme une véritable illusion du démon. En effet, le plus grand éloge que l'on puisse faire de la prière, c'est de dire qu'elle sert d'appui à la vertu et à toutes les bonnes œuvres ; ôtez-lui cet avantage, et vous la privez de son plus beau titre de gloire. «. Que celui « qui invoque le nom du Seigneur s'éloigne de « l'iniquité, » dit l'Apôtre (ÏI Tim., n, 19) ; qu'il ne se contente pas de ne point faire de mal, mais qu'il emploie toutes ses forces à faire autant de bien qu'il pourra , et de cette manière son oraison sera parfaite. — « De quel front, demande saint Augustin , oserez-vous rappeler à Dieu ses promesses, si vous refusez d'accomplir ses préceptes. Commencez par lui obéir, et vous reclamerez ensuite votre récompense? » — « Celui qui prie sans discontinuer de pécher, dit saint Jean Chrysostome , ne prie pas , il déshonore Dieu, et voilà tout. »
Saint Augustin résume en trois mots tout ce que nous avons dit jusqu'ici. « La loi ordonne, la grâce exécute, et, moyennant la foi, la prière obtient ; » c'est-à-dire que ce n'est point la loi ,
dont l'unique but est de nous tracer nos devoirs, qui nous donne la force de les accomplir, mais bien la grâce du Saint-Esprit, secondée en cela par les habitudes de vertu qu'elle produit; et que cette grâce , c'est la prière faite avec foi et confiance qui nous l'obtient. Le même Saint achève d'expliquer sa pensée en disant : « L'Esprit de grâce fait que nous avons la foi, et en priant, la foi fait que nous obtenons la grâce à l'aide de laquelle nous pouvons accomplir la loi. »
Telles sont les vertus et les principales propriétés de la prière, en tant du moins qu'elles se rapportent au sujet qui nous occupe ; il en est d'autres sur lesquelles nous aurons occasion de revenir plus tard, pour le moment nous nous contenterons d'emprunter ce qui suit à Simon de Cassia. « La prière, dit-il, est une œuvre spirituelle qui s'accomplit dans un corps terrestre ; c'est un regard de Pâme qui s'élève jusqu'à Dieu par la foi; c'est un aveu que l'âme fait de sa dépendance visà-vis de Dieu; c'est une voix qui frappe les oreilles de Dieu ; c'est un cri suave qui part du cœur; c'est un temps d'arrêt pour les œuvres corporelles , un calme qui s'empare des sens , m oubli de soi-même et des créatures ; c'est un port ou l'esprit fatigué de courir çà et là trouve enfin le renos ; c'est un mouvement spontané par lequel on se présente soi-même au tribunal du souverain .luge pour se juger <;t se condamner; c'est un
miroir dans lequel Fàme se contemple, une lampe qui éclaire les replis ténébreux de la conscience, une lumière invisible qui préside à des œuvres invisibles, une ombre qui tempère les ardeurs de la cbair, une résignation et un abandon complet de tout son être entre les mains de Dieu, une entière conformité à sa volonté adorable. » La prière parfaite est tout cela à la fois, et elle est parfaite, comme dit un ancien Père du désert, quand celui qui prie ne sait pas même qu'il prie, oublieux qu'il est de lui-même et de tout ce qui n'est pas Dieu.
Il est facile de comprendre maintenant pourquoi les saints ont toujours tenu en grande estime un exercice aussi avantageux. Quelle était, en effet, l'occupation des Pères du désert , pendant que leurs mains tressaient des corbeilles, si ce n'est de vaquer à la prière? A quoi pensez-vous que furent employés les soixante-dix ans que saint Paul , le premier de tous, passa dans la solitude, loin de la vue des hommes , si ce n'est à la prière et à la contemplation , et cela la nuit comme le jour? Pourquoi saint Hilarion, se dérobant à des visites importunes, changeait- il , au rapport de saint Jérôme, jusqu'à dix fois de cellule, si ce n'est pour s'adonner plus librement aux jeûnes, au chant, à la lecture des psaumes et enfin à la prière? A quoi s'appliquaient tous ces saints religieux, ces bienheureux, ces solitaires ou anachorètes, comme
on les appelait, si ce n'est à faire les fonctions des anges sur la terre, c'est-à-dire à méditer et à contempler les choses de Dieu? Que lisons-nous dans les livres de Judith, d'Esther, de Tobie, des Rois et des vaillants Machabées, si ce n'est le récit des plus grandes merveilles opérées par le secours de la prière? Dites-moi, n'est-ce pas dans la prière que Judith puisa le courage nécessaire pour entreprendre un dessein aussi hardi que celui de couper la tête à Holopherne?La ville qu'elle habitait était cernée de tous cotés par l'armée des Assyriens; les prêtres priaient, le peuple priait, les enfants eux-mêmes priaient. Judith pria d'abord dans le secret de sa maison; puis, sur le point de partir pour le camp des ennemis, elle recommanda qu'on ne cessât pas de prier pour elle. Arrivée au milieu d'eux, chaque nuit elle quittait sa tente pour aller prier; enfin, au moment de tirer le glaive, elle trouva dans la prière la force qui manquait à son bras, et elle vit tomber à ses pieds la tête du tyran.
Vous me direz peut-être que tous ces saints, et particulièrement ceux qui habitaient les déserts, n'ayant pas à s'occuper d'affaires, la prière leur était beaucoup plus facile qu'à vous. Pour détruire cette objection, je vous citerai l'exemple de notre Père saint Dominique, l'un des hommes dont la vif a été le plus agitée, et qui, au milieu des tracas continuels que lui suscitait le soin de ses frères, ne
laissa pas de s'élever à une contemplation qui ne le cédait en rien à celle des plus grands solitaires. Aussi est-ce avec raison que l'on peut dire de lui, avec le Sage, qu'il a été « comme l'olivier ver- « doyant, et comme un cyprès qui s'élève vers le « ciel. » (Eecli., l, 11.) A première vue il semble absurde de vouloir attribuer au même individu les propriétés de deux arbres, dont l'un, comme le cyprès, est élevé et stérile, et l'autre, comme l'olivier, est bas et chargé de fruits ; mais, pour peu que l'on réfléchisse, on se convaincra que ces propriétés se rencontrent véritablement dans notre bienheureux Père. En effet, lorsque s'employant à la vie active on le voit s'efforcer de soulager son prochain , il n'y a pas d'exagération à dire qu'il répand l'huile de la miséricorde, tandis que par contre, lorsque emporté par l'amour qui dévore son cœur, on le voit se livrer aux exercices de la vie contemplative, le cyprès devient naturellement son emblème. C'est ainsi qu'il participe à la beauté de chacun de ces arbres, empruntant la fécondité de l'olivier en lui laissant sa bassesse, et s'élevant comme le cyprès sans avoir rien de commun avec sa nature stérile.
Il est bon que tout le monde sache maintenant combien de fois et de quelle manière ce Saint se mettait en prière. Cela intéressera surtout ceux qui se glorifient d'être du nombre de ses enfants, et le souvenir des exemples de celui qu'ils nom ment
leur Père, ne pourra que leur être agréable. Or voici ce que saint Antoine en a écrit dans la troisième partie de ses Histoires.
«Bien que la vie de notre Père, dit-il, se passât dans une oraison continuelle , non content de réciter les heures canoniales, il avait recours à toute sorte de moyens extérieurs, afin de s'exciter à la dévotion. Tantôt il s'inclinait profondément devant l'autel, le considérant comme la figure de Jésus-Christ, et se souvenant de ces paroles : « La « prière de l'homme qui s'humilie pénétrera jusce qu'au ciel. » (Eccli., xxxv, 21.) Aussi conseillait-il à ses frères de s'humilier profondément chaque fois qu'ils passaient devant l'image de Jésus crucifié et humilié pour nous. Tantôt il se prosternait la face contre terre, comme Jésus- Christ au jardin des Oliviers, et, pénétré de douleur et de confusion, il disait en lui-même : « 0 « Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur » (Luc, xvin, 13) ; ou bien il récitait ce verset du psaume : « Notre âme est abattue dans la pointe sière, et notre ventre est comme collé à la terre. ( Ps. xliv, 27.) Puis il exhortait ses frères à imiter les Mages qui, se prosternant à terre, adorèrent l'Enfant-Jésus, ajoutant qu'alors même qu'ils seraient sans péché, bien qu'il n'y ait « point d'homme qui « ne pèche (11 Paralip., vi, 36), comme dit Salottion dans sa prière, ils ne devaient pas laisser pour cela de prier pour la conversion de leur prochain.
« Tantôt il se tenait debout, et, se frappant avec une chaîne de fer, il disait avec le Prophète : « Votre discipline ma corrigé jusqu'à )a fin, et « votre discipline m'instruira. » (Ps. xvn, 39.) Tantôt il multipliait ses génuflexions, à l'exemple du lépreux de TÉvangilequi, s'agenouillant devant le Sauveur, lui disait : « Seigneur, si vous voulez, « vous pouvez me guérir» (Luc, v, 12) ; ou bien à l'exemple de saint Etienne, qui, s'étantmisàgenoux, priait pour ses ennemis, ainsi qu'il est rapporté dans les Actes des Apôtres. Alors on l'entendait s'écrier à haute voix : « Mes cris s'élèvent vers vous, Sei- « gneur : ô mon appui , ne vous taisez pas » (Ps. xxvn, 1), ou bien, se recueillant dans le silence, il demeurait longtemps insensible et tellement absorbé, que son esprit semblait avoir pénétré jusqu'au ciel. Revenu ensuite à lui-même, et ne se possédant plus de joie, il essuyait les larmes qui s'échappaient de ses yeux, et, sans rien perdre de sa gravité, il se levait pour recommencer ses génuflexions. Tantôt il se plaçait debout en face de l'autel, les mains levées et un peu étendues, à la façon d'un livre ouvert, et là, en présence de Dieu, avec une grande dévotion et un grand respect, il lisait et méditait les paroles divines, les ruminant doucement dans son cœur. Tantôt il se levait sur ses pieds, il tendait vers le ciel ses mains droites comme une flèche lancée en l'air, et l'on croit qu'en ces occasions il obtenait non-
seulement un accroissement de grâces pour luimême, mais toutes les faveurs qu'il sollicitait pour son Ordre. Plus d'une fois ses frères l'entendirent prononcer ces paroles du psaume. « Exau- « cez, Seigneur, la voix de mes supplications, « lorsque je crie vers vous, et que je tends les « mains vers votre saint temple. » (Ps. xxvn, 2.) Tantôt , à l'issue des heures canoniales et après l'action de grâces qui se fait à la fin des repas, ce bienheureux Père, l'esprit encore tout embaumé des paroles qull venait de chanter ou d'entendre lire, se retirait dans sa cellule ou dans tout autre endroit solitaire ; là, après avoir fait le signe de la croix, il ouvrait un livre, dont il parcourait les pages avec une dévotion admirable, comme si Dieu lui-même lui eût fait entendre sa voix, et il répétait ces paroles du Prophète : « J'écouterai a ce que dira le Seigneur. » (Ps. lxxxiv, 9.) C'était un admirable spectacle que de le voir occupé à ce saint exercice; parfois on eût dit qu'il s'entretenait avec une personne étrangère et qu'il lui parlait avec une très- grande attention; d'autres fois, qu'il écoutait en silence, ou bien qu'il souriait, qu'il pleurait, qu'il fixait ses yeux sur un point, puisqu'il les abaissait vers la terre. Alors, comme toujours, il passait de la lecture à la méditation, et de la méditation à la contemplation, et tel était le respect qu'il avait pour la parole de Dieu et les écrits des saints, que se trouvant seul et loin de
tout regard indiscret, il saluait le livre, le prenait entre ses mains et le baisait, principalement si c'était l'Évangile. Enfin une habitude qui lui était aussi très-familière, c'est, lorsqu'il était en voyage, de s'occuper sans cesse à prier et à méditer. Afin de jouir d'une plus grande liberté, il demandait, comme une faveur à ses compagnons, de prendre les devants ou bien de rester en arrière, leur alléguant pour excuse ces paroles du Prophète : « Je l'amènerai dans la solitude, et là je « parlerai à son cœur. » (Osée, n, 14.) Il n'était pas rare de le voir gesticuler comme pour chasser des mouches importunes, et se signer à différentes reprises; les frères de son Ordre ont toujours cru que c'est dans cet exercice qu'il avait acquis l'intelligence des saintes Écritures. » Ici s'arrête le récit de saint Antoine.
Telle était la conduite de saint Dominique , tels sont les exercices auxquels il se livrait et les exemples qu'il nous a laissés. Je ne sais vraiment ce que je dois dire d'abord ou admirer le plus. Je suis ravi quand je considère l'extrême douceur que ce bienheureux Père ressentait dans la pratique continuelle de ces exercices, puisque ni le jour ni la nuit, ni en marchant ni en s'arrêtant, ni lorsqu'il se mettait à table , ni lorsqu'il achevait ses repas, il ne cessait jamais de s'entretenir avec Dieu. Je suis ravi quand j'aperçois cette variété qu'il sut mettre dans ses oraisons, tant pour se
préserver du dégoût en présence d'une nourriture qui revenait chaque jour, que pour exciter en soi l'appétit des choses spirituelles. Mais je suis ravi surtout en voyant l'habileté de ce vaillant capitaine, qui savait combattre également de la main gauche et de la main droite, et qui, tout en s'occupant à subvenir aux besoins de ses frères, entretenait un commerce non interrompu avec Dieu, sans que son zèle se démentît jamais ni d'un côté ni de l'autre. Il n'appartient qu'aux anges de se mêler des affaires des hommes, et de voir, de contempler Dieu en même temps : et cet ange de la terre, cet homme tout céleste avaitles yeux tellement fixés en Dieu, que ni le gouvernement de son Ordre, nil'étude des saintes lettres, ni les prédications, ni les confessions, ni les controverses avec les hérétiques, ni les voyages, ni les affaires de quelque nature qu'elles lussent, ne l'empêchèrent jamais de s'unir à lui. Que, si par hasard il s'en détournait quelques instants, àTexemple de ces animaux mystérieux que vit le prophète Ézéchiel, il allait, et il revenait aussitôt comme unéclairresplendissant. On peut dire, m effet, qu'il était arrivé à ce degré de perfection où la vie active et la vie contemplative se confondent, et où, loin de se faire obstacle l'une à L'autre, elles s' entr'aident mutuellement. La pratique des bonnes œuvres rendait son oraison plus efficace, et la dévotion qu'il puisait dans la prière, lu .iif que chaque jour il se portail aux bonnes
<euvres avec plus de promptitude. Ce n'est pris tout : habitué qu'il était à consulter Dieu en toutes choses, la prière lui facilitait le gouvernement de son Ordre, et, quand il prêchait, ses paroles, inspirées par la dévotion la plus vive, étaient comme des tisons embrasés par l'amour divin.
nue celui qui veut imiter les sainlset s'avancer dans la vertu s'applique donc à ce saint exercice ; la prière lui sera d'autant plus avantageuse que c'est par elle qu'il obtiendra la grâce, la charité, la dévotion, la joie spirituelle, en un mot, tout ce qui nous rend prompts et habiles dans le service de Dieu.