‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 65 sur 170 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De -ix conditions nécessaires rfbÛT que la prière soit efficace.

En général les théologiens s'accordent à dire que la valeur et le mérite de nos actions dépend moins de ce qu'elles sont en elles-mêmes que de la manière dont nous les faisons, et c'est pour cela, comme l'un d'eux Ta dit très- spirituellement, que Dieu ne récompense pas tant les verbes que les adverbes, c'est-à-dire qu'il ne tient pas tant compte de ce que nous faisons que de la charité et de la dévotion avec laquelle' nous le faisons, e qui est vrii de nos actions en général est

t. il — 2

beaucoup plus vrai encore de la prière, qui, faute Je réunir les conditions nécessaires, ne portera jamais que peu ou point de fruit. « Yous demande dez , » dit saint Jacques (iv, 3) , « et vous ne recevez « point, parce que vous demandez mal .» — « Chance tez, » nous dit le prophète David ; « mais chante tez avec sagesse » (Ps., xlvi, 7, 8); et c'est parce que les enfants de Zébédée manquaient de cette sagesse, que le Sauveur leur reprocha de ne point savoir ce qu'ils demandaient. Aussi saint Bernard assure que si nous avons besoin de beaucoup d'attention et de vigilance dans toutes nos actions, c'est surtout lorsqu'il s'agit de la prière que cette attention et cette vigilance sont indispensables.

En voici la raison : de même que pour être mangées certaines viandes, excellentes en ellesmêmes, demandent néanmoins des assaisonnements de diverses espèces ; ainsi pour être parfaite, la prière, qui par elle-même est une vertu trèslouable, demande l'appui et le secours des autres vertus. Pour devenir méritoire il lui faut la charité ; pour obtenir ce qu'elle désire il lui faut la confiance ; elle est impossible si on n'y apporte quelque attention, et sans l'attention, comme nous le dirons dans le chapitre suivant, c'est en vain que l'on en attendrait la dévotion ou la joie spirituelle. Toutes ces vertus constituent la prière, et c'est en leur prêtant chacune quelque chose de la perfection qui lui est propre, qu'elles contri-

buent à la rendre parfaite. « La prière que n'accompagne pas la confiance, dit saint Bernard, est une prière incapable de s'élever aux cieux, parce que la crainte la retient et l'empêche, non-seulement de monter en haut, mais même de progresser en avant. La prière tiède ne s'élève pas davantage, privée qu'elle est de chaleur et de force. La prière téméraire et présomptueuse s'élève bien quelque peu ; mais elle ne tarde pas à descendre, parce qu'elle rencontre de la résistance, et tant s'en faut qu'elle mérite la grâce, que, par contre, elle devient criminelle. Il n'y a que la prière fidèle, humble et fervente qui pénètre les cieux, et celle-là n'en revient jamais les mains vides. » On voit par ce passage de saint Bernard combien la prière a besoin de s'étayer sur les autres vertus, ainsi que nous avons tâché de l'établir. Saint Hilaire n'est pas moins exprès sur ce point. « Dieu, dit-il, méprise la prière qui part d'un cœur léger, méfiant, vain, distrait par le souci des affaires, rempli de pensées et d'imaginations inutiles, stérile et vide de bonnes œuvres. » Mais si tous ces défauts peuvent se rencontrer dans la prière, il est clair que pour qu'elle soit pure et parfaite ce n'est pas trop de l'assistance et de la compagnie des autres vertus. Disons maintenant quelles sont les principales conditions qu'elle exige.

Première condition de la prière : que L'çn doit .prier en esprit

La première condition de la prière, c'est qu'elle soit faite en esprit et avec attention. « Lorsque tu « pries, » dit le Sauveur, « entre dans ta chambre, « et, la porte fermée, prie ton Père en secret. M (Matth., vi, G.) Ce qui signifié qu'au moment de prier nous devons bannir de notre âme toutes les vaines pensées, tous les soucis terrestres, afin que nous puissions vaquer aux choses de Dieu dans lé calme et le silence, en esprit et avec toute l'atten-iioii dont nous sommes capables. En effet, comme prier n'est pas autre chose que s'entretenir avec bien, et traiter avec lui des affaires les plus graves il les plus importa ntesqu'il y ait au monde, je veux dire celles qui regardent notre salut, il est évident qu'on ne saurait jamais y apporter trop d'atlenlioii et de respect : il est évident aussi que si , lorsqu'on débat les intérêts de la terre en présence d'un roi de la terre, on se croit tenu envers lui à la plus grande circonspection et aux plus glands égards, on doit s'y croire tenu biendavanlorsqu'on débat les intérêts du ciel en présence même du Roi du ciétë Ceci nous explique pourquoi Satomon avait placé aux extrémités de l'Arche deux chérubins debout sur leurs pieds et

,lcs ailes étendues; il voulait montrer pan là que 1" coeur de l'homme ne peut s'élever vers Dieu qu'à la condition «l'être complètement dégagé des choses de la terre.

Mois l'attention ne suffit pas; il faut aussi que l'on s'efforce de prier en esprit, c'est-à-dire avec un grand désir d'être exaucé, lorsque là chose que Fou demande regarde le service de Dieu. C'est ce que veut l'Apôtre lorsqu'il nous recommande de <( prier en esprit en tout temps» ( Eph., vi, 18); il se sert de cette expression « prier en esprit, » prose que prier en esprit c'est prier par un mouvement et un don tout particulier de l'Esprit-Saint, lequel, comme il le dit lui-même, « nous fait prier avec « des gémissements inénarrables. » (Rom., vin, 26. ) Or une telle prière ne demeure jamais stérile, eu égard à la dignité du Saint-Esprit, qui l'inspire et l'embrase de ses feux. Aussi le Prophète assure que « le Seigneur a entendu le désir des pauvres » (Ps., ix, 38); et parlant de lui-même, il dit : « Sei- « gneur , j'ai crié vers vous, exaucez - moi. » fXL, t . ) Sur quoi, saint Grégoire remarque que « moins on crie, moins on désire, et que plus on désire Dieu, plus on s'efforce de faire arriver ses cris jusqu'à ses oreilles. »

Cette première condition tient à l'essence même de la prière ; car la prière faite sans attention n'est plus une prière, mais une divagation d'esprit. «Celui-là prie peu, dit Cassien, qui. ne

prie que pendant le temps qu'il reste à genoux, et celui-là ne prie pas du tout, qui, bien que restant à genoux , se distrait volontairement. » Saint Jean Chrysostome , s élevant contre ceux qui prient de la sorte : « Yous n'entendez pas votre prière, leur dit-il, et vous voulez que Dieu l'entende ! Vous me dites que vous vous tenez respectueusement à genoux dans l'église : je le veux bien, mais votre esprit n'est pas ]à, votre cœur est au dehors ; votre corps est dans l'enceinte sacrée , mais votre esprit court le monde ; votre bouche s'ouvre pour parler avec Dieu , mais qui sait si au moment même votre cœur ne s'occupe point de ses usures et de ses injustices ? » La vérité est qu'une prière ainsi faite sans respect et sans attention offense Dieu au lieu d'attirer ses bénédictions et ses grâces ; car, comme dit le cardinal Cajétan, « bien que nous ne soyons pas obligés de toujours prier, c'est bien le moins quand nous prions, c'est-à-dire quand nous nous entretenons avec Dieu, que nous le fassions avec attention et avec respect, et si nous ne le faisons pas, assurément nous nous rendons coupables d'un péché au moins véniel. » A ce propos saint Basile, cité par saint Thomas, dit qu'en vain l'on espère obtenir la grâce de Dieu en la demandant froidement et sans réflexion aucune : prier de la sorte c'est s'exposer non-seulement à un refus certain, mais à l'indignation même du souverain Maître. Combien

de personnes, hélas ! qui prient et récitent leurs heures avec si peu d'attention et de respect, qu'à les voir on dirait plutôt qu'elles s'exercent à réciter les vers de Virgile que de supposer qu'elles s'adressent à Dieu et lui demandent des grâces. A coup sur, pour peu qu'elles voulussent noter à qui et de quoi elles parlent, elles le feraient sur un autre ton et elles s'y prendraient d'une tout autre manière. Hàtons-nons de dire que les distractions qui n'ont d'autre cause que la faiblesse de notre nature, toujours si rebelle à la raison, ne nous sont point imputables, et qu'il suffit de nous garder de toute négligence volontaire pour que notre prière produise ses fruits et soit véritablement méritoire aux yeux de Dieu. La prière, disent les théologiens, réunit trois avantages bien marqués : c'est une œuvre qui mérite et obtient la grâce en même temps qu'elle excite la dévotion. Pour ce qui est d'exciter la dévotion, comme celle-ci ne peut naître dans le cœur sans la considération et l'intelligence actuelle des choses de Dieu, il est clair que la prière exige de nous une attention actuelle ; mais il n'en est pas de même lorsqu'il est question de mériter ou d'obtenir la grâce, car alors il suffit de la bonne volonté et de l'intention que nous avions en commençant, et peu importe que nous ayons après des distractions, si ces distractions ne nous viennent pas par notre faute. Cette doctrine est bien propre à consoler les âmes humbles et

de\oh\s qui ■sallhgeii! owjbee nu-Mire, de se voirén hutte à toutes sortes de pensées extravagantes , faute <le réiléeltir que c'est là le lot commun de la nature humaine, depuis qu'elle a été corrompue par le péché. « Ne vous décourage? point, dit saint Jean Climaque, si pendant que vous êtes en prière l'ennemi se glisse furtivement à vos côtés et tâche de détourner votre attention. Consolez-vous, au contraire, si vous faites vos efforts pour retenir votre esprit, qui de lui-même est si prompt à s'égarer ; il n'y a que les anges qui soient à l'ahri de pareilles surprises. »

. Quoi qu'il en soit, l'homme véritahlement pieux n'en usera pas moins de tous les moyens pour chasser loin de son esprit les pensées vaines et importunes, et si elles viennent l'assaillir au moment de la prière, ee ne sera point faute d'avoir mis de l'ordre dans ses actions, « Pour cela, dit le vénérahle Ilède, il faut qu'il évite autant que possihle de mal faire, de dire ou d'entendre des paroles légères, parce que les images et les figures des choses que nous voyons, que nous entendons ou que nous disons finissent par se fixer dans notre ro'ur comme à leur place naturelle et au lieu d'où elles sont sorties. Kl, ajoule-t-il, de même que les animaux immondes courent se précipiter <!;ins les mares H dans les hourhiers, tandis que le ''olomhes recliercliciil h; courant des ondes pures; ainsi les pensées déshonnêles se font jour

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(tans les cœurs corrompus, tandis que les pensées nobles et délicates ont une préférence marquée pour les âmes d'élite. »

Seconde condition de la prière : que 1 on doit prier avec humilité.

La seconde condition de la prière est Thu milité. « La prière de l'homme qui s'humilie, » dit l'Ecclésiastique (xxxv, 21 ), » pénétrera jusqu'au « ciel, et il ne s'éloignera point jusqu'à ce que le «, Très-Haut le regarde. » Celui qui prie en s' humiliant reconnaît la pauvreté et le dénùment extrême, ou, pour mieux dire, l'abîme incommensurable de misères dans lequel l'homme est tombé par le péché, sans compter celles que sa méchanceté et sa malice y ont ajoutées ensuite. L'homme en péchant est devenu semblable à ce malheureux voyageur qui, sur la route de « Jérusalem à Jéricho, ((tomba entre les mains de voleurs, lesquels, « l'ayant dépouillé et couvert de plaies, s'en « allèrent le laissant demi-mort. » (Luc, x, 30.) Il a été dépouillé de tous les biens de la grâce et frappé dans tous les biens de la nature. Depuis lors, son intelligence est obscurcie, sa volonté chancelante, son libre arbitre sans énergie, sa mémoire confuse, son imagination déréglée, son appétit rebelle; ses sens cherchent continuellement à se répandre au dehors, et sa chair corrom-

pue se dislingue par un penchant naturel pour le vice. Autant le mal lui est aisé et facile, autant le bien lui inspire de la répugnance et du dégoût, et s'il a tout pouvoir pour se perdre, il est sans force et sans moyens pour se sauver. Dites-moi, qu'attendriez-vous d'un petit enfant qui, emporté par un cheval fougueux sur un chemin bordé de précipices, n'aurait en mains que des rênes prêtes à se rompre? Voilà bien l'image de l'homme qui a perdu la grâce ; son appétit est comme un cheval furieux qui a pris le mors aux dents, et au milieu des abîmes qui l'environnent de toutes parts, la raison qui devrait le guider, le libre arbitre oui devrait le dompter, sont aussi impuissants l'un que l'autre. Hélas ! peut- on concevoir un plus grand danger, une plus grande pauvreté, une plus grande misère !

Enfin l'homme se trouve réduit à un tel degré de faiblesse, que de lui-même il est incapable de dire une seule parole, de former un seul propos, de concevoir une seule pensée, un seul désir qui soit agréable à Dieu. C'est au point qu'étant tombé dans le péché, il ne se relèvera jamais, si Dieu ne le relève, et qu'une fois relevé il ne commencera, il n'achèvera jamais une bonne œuvre sans le secours d'une nouvelle grâce. A en juger par les remèdes dont eUe a besoin, il est donc clair que sa nature a été profondément blessée, et qu'on peut la comparer à une vieille maison dont les murs

menacent ruine de toutes parts, et qui ne se tient debout que parce qu'on a grand soin de l'étayer. Or, je vous le demande , dans un pareil état de faiblesse, croyez-vous qu'il puisse faire autrement que de s'écrier avec le Prophète : « Sauvez-moi, « Seigneur, les eaux ont pénétré jusqu'au fond de « mon âme, je suis plongé dans la vase de l'abîme, « et elle fuit sous mes pieds?» (Ps. lxviii, 1, 2.) Que si après cela il se souvient des péchés qu'il a commis, des maux dont ces péchés ont été la cause, des vices qu'il a contractés en se laissant entraîner par les mauvais exemples, n'est-il pas vrai qu'il s'écriera encore avec le même Prophète : « Sauvez- moi, mon Dieu , parce qu'il n'y a point « de juste sur la terre, parce que les vérités ont a été altérées par les enfants des hommes? » (Ps.

Aï, 1.)

La connaissance que l'homme a de sa misère le force en quelque sorte de prier avec humilité : s'il se voit pauvre, faible, coupable, captif, malade, n'est-ce pas qu'il se sentira obligé de demander l'aumône , de demander des forces , un abri pour se mettre à couvert, le pardon de ses fautes, la liberté , ou bien la guérison. Plus il aura conscience de sa détresse, plus il aura hâte de recourir à Dieu et d'implorer sa miséricorde. Semblable au mendiant qui depuis le matin jusqu'au soir ne cesse de demander, dont la vie entière se passe à demander, il priera, il s'effor-

«km «le (ou» lier le cœur de Dieu avec d autant plus de persévérance que son humilité lui découvrira mieux l'excès de sa misère en même temps que rimmensité de ses besoins ; mais, pour que cette conviction s'établisse dans son esprit, il faut que, s'aidant tout à la fois et de ce 'qu'il lit dans les livres et de ce qu'il a appris par. sa propre expérience, il se tienne assuré de son néant, ni plus ni moins que s'il le voyait de ses yeux et qu'il le touchât de ses mains.

Et notez que ce n'est pas seulement la pensée de noire misère qui doit nous humilier lorsque nous allons nous entretenir avec Dieu, mais aussi la pensée de son infinie grandeur. « S'il est vrai, dit saint Bernard , et comment en douterionsnous? que « mille millions le servent, que dix « mille millions se tiennent en sa présence » (Dan., vu, 10), avec quelle crainte, quel respect, quelle révérence, une pauvre grenouille se risquera-t-elle à sortir de sa lagune pour paraître devant uno si haute Majesté ? » C'est ainsi que pria le Publicain de i'Kvangile, qui n'osait pas même livci' les yeux au ciel; cl < /'est pour cela qu'il fut exaucé. CY.st ainsi qu'Àchab s'humilia, el d'est en s'hunnliantque, malgré son impiété et son Idolâtras; il obtint ce qu'il n'avaitaucun droit d'espérer, ("est ainsi, le dirai-je? que ta Fils de Dieu pria au jardin des oliviers, lorsque, s'adressant à son Père, il se prosterna la face contre terre, et

vouiut inoiittei Dprar Là 1 luuniiili! de ara mpel M si Tinnocence, la majesté même $ègi humiliée è ce point en parlant à Dieu, jusqu'à quelles profondeurs ne devra point descendre l'homme, qui est le réceptacle de tous les vices et de toutes les bassesses?

g III.

Troisième condition de la prière : truc l'on doit prier avec foi et confiance.

Après Fliumilité, viennent tout naturellement la foi et la confiance, qui sont la troisième condition de la prière. L'humilité nous enseigne que nous ne devons pas nous confier en nous-mêmes, et la foi , que nous devons nous confier en Dieu. L'humilité nous empêche de chercher le remède là où il ivest pas, et la foi nous conduit là où il se trouve réellement. Yoilà pourquoi l'apôtre saini Jacques (i, 61 nous exhorte à prier « avec foi et « sans aucun doute, » parce que, faute de cela, nous n'obtiendrons pas ce que nous demandons ; et le Sauveur, insistant lui-même sur ce point, nous dit : « Tout ce que vous demanderez dans la « prière, croyez que vous l'obtiendrez, et.il vous ar- « rivera. »( Marc, xx, ^4.) Certes, il me semble qu'il n'en faut pas davantage pour montrer comment lé succès de la prière dépend de la confiance et de la foi. Après, cela, on aura pas de peine à comprendre ce que j'ai dit plus haut, à savoir que la charité

rend la prière méritoire, mais que c'est la confiance qui la rend efficace ; en d'autres termes, que par la prière nous acquérons d'autant plus de mérites que nous avons plus de charité, et nous obtenons d'autant plus de grâces que nous avons plus de confiance. «Plus, dit saint Cyprien dans son Épitre à Donat , plus le vase de la foi que nous portons est large et profond , et plus abondante sera l'eau que nous puiserons à la fontaine de la miséricorde divine. » L'Evangile nous en fournit trois preuves remarquables. Le Prince de la synagogue crut que si le Sauveur venait dans sa maison, et imposait les mains à sa fille, il la guérirait; le Sauveur se rendit à ses désirs, et la guérit. La Femme qui était affligée d'une perte de sang, alla plus loin; elle crut que si seulement elle touchait le vêtement du Sauveur, elle serait guérie, et, selon qu'elle avait cru, il lui fut fait. Mais le Centurion alla plus loin encore ; il crut qu'il suffirait que le Sauveur dît une parole pour que son serviteur fut guéri, et selon qu'il avait cru, il lui fut fait de même. D'où il suit évidemment que l'efficacité de la prière est toujours subordonnée à la foi.

Mais, me direz-vous, comment pourrai-je avoir cette foi et cette confiance, moi qui jusqu'à cette heure ai si peu fait pour Dieu? A cela je réponds que votre confiance doit se baser non pas sur ce ce que vous avez fait, mais sur les mérites de Jésus-Christ, et sur la bonté et la miséricorde

infinies de Dieu; et si vous me demandez quelle est l'étendue de cette bonté et de cette miséricorde, je vous dirai qu'elle n'a d'autres bornes que la substance divine elle-même ; car, ainsi que s'exprime le Sage, « sa miséricorde est en lui comme « sa puissance. » (Eccli., n, 23.) Par cela seul qu'il est infiniment grand, il est infiniment miséricordieux, et par cela seul qu'il a des richesses infinies à distribuer, s;i libéralité doit être infinie. S il en était autrement, si, possédant des biens infinis, il n'avait ni la volonté ni le désir de les communiquer, ce serait une imperfection manifeste, et il faudrait en conclure qu'il est en contradiction avec lui-même.

Bien qu'en Dieu les perfections, ne formant qu'un seul tout, soient par conséquent toutes égales, il n'en est pas moins vrai que la miséricorde est celle qui éclate le plus dans ses œuvres; il a fait de grandes choses, il a opéré de nombreuses merveilles , pour manifester ses autres perfections et ses autres vertus; mais quand il s'est agi de manifester sa bonté et sa miséricorde, il s'est véritablement surpassé lui-même. Afin de montrer l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, il a créé le monde ; afin de montrer la rigueur de sa justice, il l'a englouti sous les eaux du déluge ; mais, afin de montrer toute l'étendue de sa miséricorde , il est mort , il a répandu pour lui jusqu'à la dernière goutte de son sang. Or

ii .-ftt-ce pas quelque chose de plus admirable qu'un Dieu meure que si des hommes meurent, qu'un Dieu meure pour le monde que si Dieu crée le monde? Yoilà pourquoi, lorsque Moïse vit la gloire de Dieu sur la montagne, oubliant, pour ainsi dire, toutes les perfections et toutes les merveilles qui venaient de lui être révélées, il s'écria : <c Le Seigneur est un Dieu miséricordieux et cléce ment, patient, riche en miséricorde, qui efface « l'iniquité, le crime et le péché, et devant qui « nul n'est innocent par lui-même. » (Exod., xxxiv, 6, 7.) Yoilà pourquoi, dans sa liturgie, l'Eglise, s'adressant à Dieu, lui dit : « Seigneur, dont le propre est d'avoir pitié et de pardonner, » non pas que Dieu n'ait pas en propre d'autres perfections et d'autres vertus, mais parce que « avoir pi lié et pardonner» sont les œuvres de sa bonté et de sa miséricorde , c'est-à-dire la chose qui lui tient le plus à cœur, aux louanges de laquelle il est le plus sensible, et qui en définitive fait le mieux ressortir sa puissance et sa gloire, puisqu'on ne peut être parfaitement miséricordieux qu'à la condition d'être exempt de toute misère.

Lors donc que vous vous approcherez du Seigneuf pour lui demander pardon et miséricorde, gardez-vous de < raindre ou de vous décourager et) pensant, que vous allez rimportuner et l'obli- ■.:• t .1 faire quelque < hose qui, répugne à son honneur ou à sa nature ; soyez persuadé, auoontrairej

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(jiir vfo& allez lui tournir l'un-dsion ri agir dune manière honorable, glorieuse, en rapport avee les sentiments de son comr, et qui lui v;uiflr;i «Téter nelles louanges; car il est bien plus naturel p cette Bonté souveraine Je faire du bien à ms créatures qu'au soleil d'éclairer, au feu de brûler, à la neige de refroidir les corps qui l'environnent.

Ne vous imaginez pas non plus que Dieu puisse éprouver de l'humeur. Les hommes se fâchent quand on les importune, parce qu'en donnant ils perdent ce qu'ils donnent; mais Dieu ne perdant jamais rien de ce qu'il donne, on peut toujours lui demander sans jamais l'importuner. «Vous vous tromperiez fort, dit saint Augustin, si vous alliez rroire , parce que vous gagnez en recevant , que Dieu perd en donnant. Votre estomac a beau être vide, et votre gosier desséché, il y aura toujours assez d'eau à la fontaine pour étancher votre soif, et cette eau ne tarira jamais. »

La seconde chose sur laquelle doive reposer notre confiance, ainsi que nous lavons dit plus haut, ce sont les mérites de Jésus-Christ, notre Sauveur, notre Rédempteur, notre avocat, notre médiateur, notre roi, notre grand prêtre et notre sacrifice ; « car nul autre nom n'a été donné sous « le ciel aux hommes, par lequel nous devions « être sauvés.» (Act., iv, 12.) De même que Dieu a voulu qu'il n'y eût qu'un soleil dans le monde, afin que tous les autres astres fussent éclairés par

la lumière dont il est le foyer , ainsi a-t-il voulu qu'il n'y eut qu'un seul sanctificateur dans le monde, afin que les vrais saints fussent sanctifiés par lui. Or c'est en son nom qu'il nous recommande si souvent dans l'Évangile de nous adresser au Père céleste, nous assurant que tout ce que nous lui demanderons de cette manière, il nous l'accordera. Que dis-je? il nous a même dicté les termes dont nous devrions nous servir, et chaque fois que nous récitons l'Oraison dominicale, nous pouvons dire au Père que c'est son Fils qui nous envoie, et qu'en preuve voici les paroles mêmes qu'il nous a enseignées, et qu'il doit bien reconnaître. Au moment d'être conduite au bûcher, comme étant une femme de mauvaise vie, Thamar envoya à son beau-père les gages que lui avait laissés celui de qui elle avait conçu, et cela suffit pour la justifier et l'arracher à la mort. Demandons pareillement au Père éternel de vouloir bien se rappeler de qui sont les paroles que nous lui adressons, quel est celui qui nous envoie vers lui, et la sentence de notre condamnation sera révoquée, et nous obtiendrons ce que de nousmêmes nous serions incapables de mériter jamais. Jésus-Christ est donc le temple vivant du vrai Salomon, l'autel où toutes les supplications que Ion offre à Dieu sont toujours agréées. « Ils m'of- « friront, » dit le Seigneur par la bouche de son Prophète, « des sacrifices de justice, et le

a sacrifice de Jérusalem, le sacrifice offert sur « mon autel, me sera agréable.» (Malac, m, 3, 4.) Or qu'est-ce que cet autel, sinon l'humanité sacrée de Jésus - Christ ? Ceci nous explique pourquoi Dieu n'en a jamais souffert d'autre dans ia Judée, et par conséquent par toute la terre; il ne pouvait y avoir, en effet, qu'un sacrifice, un autel, un prêtre, en qui et par qui nos prières et nos sacrifices lui fussent agréables, et ce sacrifice, cet autel, ce prêtre, nous les trouvons réunis en Jésus-Christ.

Mais, mon frère, pour que vous appreniez à mieux connaître et à mieux apprécier ce trésor, à exciter en vous de plus vifs sentiments de reconnaissance envers Dieu, permettez-moi de vous citer un exemple : Il n'y a pas longtemps qu'un homme de bien, voulant obtenir du roi une faveur, lui adressa une pétition dans laquelle, après avoir énuméré et amplifié les emplois que son père avait occupés, les voyages qu'à différentes époques il avait entrepris par son ordre, il demandait la récompense de ses services avec autant d'instance que s'il les eût rendus lui-même. Eh bien ! voilà dans quelle position nous nous trouvons vis-à-vis de Dieu, voilà de quelle manière nous devons traiter avec lui. En effet, tous ceux qui sont en état de grâce sont les enfantsadoptifsde Jésus-Christ. Jésus-Christ est « notre Père,» comme l'appelle Isaïe (lxiii, 16); «il est notre second

a Adam, «comme rappelle saint Paul. (ICor., .xv, 4&;f) Et par conséquent nous sommes ses héritiers, autant d'après Les règles du droit commun qu'en vertu du testament qu'il fit la veille de sa mort, et qu'il confirma ensuite, non par le sang des boucs, mais avec son propre sang, « qui, » «lisait-il, « devait être répandu pour nous. » (Luc, \mi, 20.) Il suit de là que nous avons le droit de réclamer en toute sûreté et confiance la récompense de ses travaux, d'autant plus que dans ton! ce qu'il a fait, tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il a enduré dans le monde, il n'a pas agi pour luimême, mais pour nous. C'est pour nous qu'il s'est incarné, qu'il est né, qu'il a travaillé, qu'il a jeûné, entrepris des voyages, sué, souffert et enduré la mort. C'est là ce qu'il nous a laissé en héritage par son Testament, n'en ayant besoin ni pour payer ses dettes , puisqu'il était innocent, ni pour acquérir la grâce et la gloire, puisqu'il était Dieu. Mais si pour s'être revêtu de vêterments qui ne lui appartenaient pas, le patriarche Jacob obtint la bénédiction qui, de droit, revenait à son frère aîné, comment en succédant, malgré notre indignité, aux droits du Fils unique de Dieu, n'obtiend rions-nous pas la grâce qui lui est due à tant de litres ?

Teis sont, mon frère, les fondements de la confiance du chrétien, indépendamment de l'appui el du sorours (jue Dieu promet à ceux qui recourent

— Oi —

à lui, ainsi qu'il ressort du témoignage des saintes Écritures. Il faut donc qu'animés de cette conliance , nous remettions le soin de toutes nos affaires entre les mains du Seigneur, et qu'après avoir essayé des moyens que sa providence et sa miséricorde ont mis en notre pouvoir, nous demeurions calmes et satisfaits. Quand, nous reposant ainsi sur sa bonté, nous aurons paru devant lui et nous lui aurons offert nos supplications, croyons que tout ira pour le mieux, et s'il est des choses que nous ne comprenions pas, n'en restons pas moins persuadés que sa miséricorde, pas plus que sa parole, ne saurait jamais nous faire défaut.

^ IV

yuitrième condition de la prière : que pour prier il faut que la loi .iccompagnée de bonnes œuvres et notre vie exempte de pécbé.

Il ne suffit pas que nous priions avec foi, il faut encore que notre foi soit accompagnée de bonnes œuvres, et qu'en même temps nous n'ayons aucun péché mortel sur la conscience ; car, bien que Dieu, dans son ineffable miséricorde, consente quelquefois à ouïr les pécheurs, non parce qu'ils le méritent, mais parce qu'il est bon , rien n'est pins vrai néanmoins que cette parole de l'aveuglené, de l'Évangile : « Nous savons que Dieun'é- « «'mite point les pécheurs : mais si quelqu'un

« honore Dieu et fait sa volonté, c'est celui-là qu'il « écoute. » (Jean, ix, 31 .) Telle est la loi générale promulguée partout dans les saintes Écritures. « Mes bien- aimés, » dit saint Jean dans sa première Kpître (m, 21, 22), « si notre cœur ne nous « condamne point, nous avons confiance en Dieu. « Et tout ce que nous demanderons, nous le rece- « vrons de lui, parce que nous gardons ses coince mandements. » — « Je veux, » dit saint Paul, « que les hommes prient en tout lieu, élevant des « mains pures, sans colère et sans contention. » t\ Tim. , ii, 8.) Saint Pierre recommande aux maris « de vivre sagement avec leurs femmes , « les honorant comme un vase plus fragile, afin « que leurs prières n'aient point d'erapêche- « ments » (I Pierre, m, 7) ; car, dans le cas où leur cœur serait inquiet et agité par les passions, ils ne pourraient en aucune façon s'entretenir avec Dieu. « Si j'approuve l'iniquité dans mon cœur, » dit David , « le Seigneur n'exaucera point ma « prière. » (Ps. lit, 18.) Mais rien n'approche de ce que le Seigneur lui-même fait entendre par la Louche de son Prophète : « Lorsque vous tendrez « les mains vers moi, » dit-il, «je détournerai les « yeux ; vous redoublerez vos prières, et je n'é- '< coûterai point, car vos mains sont pleines de a sang. Lavez-vous, purifiez-vous, faites dispa- « raître de devant mes yeux la malice de vos « pensées, cessez de commettre l'injustice. Ap-

« prenez à faire le bien, aimez la justice, relevez « l'opprimé, protégez l'orphelin, défendez la « veuve, et venez et accusez-moi » Is., i, 15-18) ; c'est-à-dire, quand vous aurez accompli tout cela, exhalez vos plaintes contre moi, si je n'exauce point vos prières. Voyez quelle pureté de vie et quelles œuvres demande la prière. Nous lisons que sous l'ancienne loi Dieu avait ordonné que le grand prêtre n'entrât jamais dans le sanctuaire pour prier sans avoir sur le front une plaque d'or portant cette inscription : « La sainteté est au « Seigneur» (Exod., xxvm, 36), et sur la poitrine le rational avec cette autre inscription : «Doctrine et vérité. » (Ibid., 30.) Dieu voulait marquer par là que la sainteté, la doctrine et la vérité sont les conditions essentielles de la prière, et que sans elles la prière est nulle et n'obtient aucun résultat. Lorsque le prophète Elisée enjoignit à Joas de décocher une flèche, en signe de la victoire qu'il devait remporter sur le roi de Syrie, Joas ayant mis les mains sur l'arc, Elisée mit ses mains sur les siennes, et la flèche partit. Or cela doit nous faire comprendre que deux sortes de mains doivent concourir à toutes nos bonnes œuvres : celles de Dieu et les nôtres ; que pendant que les nôtres agissent, celles de Dieu doivent les soutenir, et que le meilleur moyen d'obtenir que Dieu les soutienne, c'est, en même temps que nous le prions, de travailler de concert avec lui.

Bien que toutes les bonnes œuvres contribuent naturellement au succès de la prière, il en est deux pourtant que je ne puis me dispenser de signaler : ce sont le jeûne et l'aumône, que j'appellerai volontiers les aflcs » l'aide desquelles la prière prend sou essor vers le ciel. C'est une règle établie par Dieu que la mesure dont nous aurons use pour les autres, on en usera pour nous, et d'après cette règle, en usant de miséricorde envers notre prochain, nous nous rendons dignes de la miséricorde de Dieu. Mais c'est dans un autre sens que le jeûne vient au secours de la prière ; d'abord, en ne donnant au corps que la nourriture strictement nécessaire, il le rend plus léger et plus apte à Relever vers le ciel, et de plus, en châtiant la chair et en l'empêchant de se révolter contre l'esprit, il est cause que l'homme, aidé de la grâce, n'a pas plutôt commencé à faire ce qui dépend de lui, que Dieu est, pour ainsi dire, obligé d'en faire autant. Ajoutez à cela que celui qui cherche Dieu en maltraitant son corps et en foulant aux pieds I amour-propre, lait assez preuve de sincérité, et ijii'- par conséquent il ne, peut manquer de trouver ce qu'il cherche. Mais connue nous avons déjà parlé loii'-ni'-iin-nt du jeûne, de l'aumône et de la prière, en tanl que parties de la Satisfaction, nous m- nous étendrons pis davantage sur ce sujet.

Cinquième condition Ûe la prière : Ce qu'il laut demander en priant.

La cinquième condition regarde, l'objet même le la prière, c'est-à-dire les choses que nous levons demander à Dieu. Pour peu que l'on veuille éfléchir à la puissance de Celui auquel on s'a- Iresse dans la prière, on n'aura pas de peine à :omprendre qu'à un Seigneur si grand et si deireux de notre bonheur, il faut nécessairement lemander de grands biens, c'est-à-dire des biens ipirituels et éternels; d'autant plus que tous ceux pie l'on pourrait demander pour cette vie ne sonj, 'ien, puisque la vie elle-même n'est rien. On me lira peut-être que cette dernière espèce de biens ie laisse pas de contribuer quelquefois à notre ivantage spirituel : j'avoue que dans ce cas ils mt quelque valeur, et qu'on peut les demander 1 Dieu avec modération ; mais il faut qu'on s'en remette entièrement à son bon plaisir, parce qu'il sait mieux que nous ce qui nous convient t qu'il peut arriver que ce que nous jugeons excellent il le trouve nuisible, et qu'alors, au lieu de nous traiter avec rigueur en se rendant à nos vœux, il préfère user de miséricorde et se montrer dur envers nous. « C'est un effet de la miséricorde de Dieu, dit saint Augustin1, crue, l'homme n'obtienne pas les faveurs qui lui seraient nui-.

sibles lorsqu'il en sollicite de semblables. Ce qu'il y a à craindre , c'est que Dieu , qui les lui refuserait dans sa bonté, ne les lui accorde dans sa colère. » — a Dieu, dit-il encore, exauce miséricordieusement ou repousse miséricordieusement la prière de celui qui demande les biens de ce monde, parce que le médecin sait bien mieux ce qui convient au malade que le malade luimême. »

Donc toutes les fois que nous demanderons à Dieu quelque chose qui touche à nos intérêts temporels, demandons-le sous condition, et en nous en rapportant pleinement à sa bonté et à sa providence paternelle ; demandons, au contraire, sans condition, le pardon de nos péchés, le ferme propos de ne plus les commettre, la charité, l'humilité, la chasteté, la patience, l'obéissance, la victoire sur nous-mêmes, toutes les vertus, en un mot, dont nous pouvons avoir besoin. Demandons-lui surtout la grâce de bien prier et la vertu d'oraison, que lui seul peut donner ; car, comme dit saint Grégoire, « plus les justes s'approchent de Dieu, plus ils se sentent inspirés de demander ce qui lui est agréable. D'un coté Dieu leur fournit de l'eau en abondance, et de l'autre il aiguillonne leur soif.» Prions pour les membres des divers états qui composent l'Église, pour nos parents, pour nos amis, pour les personnes qui nous sont recommandées, pour nos bienfaiteurs, pour les pauvres,

les malades, les prisonniers , pour tous ceux qui sont dans quelque nécessité. Prions pour les infidèles, les hérétiques, les mauvais chrétiens, pour les vivants et pour les morts, et nos prières seront d'autant plus agréables à Dieu, quayant créé et racheté les hommes, il est charmé de voir que l'on s'intéresse à leur salut. « Celui , dit saint Grégoire , qui prie Dieu pour ses frères le fait à son profit; pins il prie dévotement, plus il mérite d'être exaucé quand il priera pour luimême. » — « Si la nécessité , dit saint Jean Chrysostome , nous oblige à prier pour nous-mêmes , il n'y a que la charité qui nous porte à prier pour les autres ; or, de ces deux manières de prier, la seconde, celle qui procède de la charité, l'emporte de beaucoup aux yeux de Dieu. »

§ vi.

Sixième condition de la prière : qu'il faut prier avec patience et persévérance.

La dernière condition de la prière consiste dans la patience et la persévérance, qui soutiennent notre courage et font que nous ne nous lassons pas de prier quand bien même Dieu ne nous exauce pas tout de suite. Dans ce cas, l'obstination, je dirai presque l'entêtement, est chose permise, et nous sommes en droit de répéter avec le saint homme Job : « Quand même il me tuerait, j'es- « pèreraisenlui. » (Job, xm, 15.) Yoici, d'ailleurs,

un • parabole bien faite pour nous enhardir : « Si • quelqu'un de vous a un ami, » dit le Sauveur, « et qu'il aille lé trouver pendant la nuit, et lui « dise : Mon ami, prête-moi trois pains, parce k qu'un de mes amis est arrivé chez moi de « voyage, et que je n'ai rien à lui offrir; et si " celui-là, répondant du dedans de sa maison, a lui disait: Ne m'importune point; ma porte « est déjà fermée et mes enfants sont au lit avec « moi ; je ne puis me lever et t'en donner. Si « cependant l'autre continue de frapper, je vous <( le dis, quand celui-ci ne se lèverait point pour « lui en donner, parce qu'il est son ami, cepen- « dant, à cause de son importunité, il se lèvera « et lui en donnera autant qu'il en a besoin.» (Luc, xi, 5-8.) La conclusion à tirer de ceci, c'est que si nous continuons de frapper à la porte de la miséricorde de Dieu, nous obtiendrons de lui, par notre importunité, ce qu'il refusait même à notre amitié, tant la persévérance a de prix à ses yeux .

La persévérance est une condition essentielle de la prierai ; car souvent le Seigneur tarde quelque temps à nous exaucer, soit parce qu'il veut éprouver notre foi et voir si nous n'aurons pas recours a des moyens illicites pour arriver à nos fins, soit pour que nous soyons forcés de confesser notre misère, soit pour que nous redoublions d'ardeur d;ms nos prières, soit enfin pour nous rendre plus

parfaits ou pour tout autre motif qu'il juge convenable. Or, sans la patience, pour peu que nous soyons en butte à la tentation, nous courons le risque de perdre tout le fruit de la prière. Il en est plusieurs, en effet, qui, pendant un certain temps, prient avec ferveur et font des efforts vraiment admirables, mais qui, ne sachant supporter aucun délai, se découragent s'il leur arrive de ne pas obtenir tout de suite ce qu'ils demandent. A ceux-là, il est bon de rappeler que le Seigneur a coutume de n'intervenir qu'au dernier moment, alors que le péril est extrême et que tout espoir de secours humain est perdu, comme nous voyons qu'il fit pour la chaste Susanne , pour David, quand Saùl l'eut acculé sur une montagne ; pour la ville de Bethulie, quand l'armée des Assyriens l'eut cernée de toutes parts. Parfois l'homme s'imagine que Dieu l'a oublié, qu'il fait la sourde oreille ou bien qu'il s'est endormi, comme par exemple lorsque le Sauveur, étant monté clans une barque avec ses disciples, s'endormit pendant la tempête ; mais Dieu ne dort pas ; et ce sommeil n'était que la ligure de l'oubli ou de l'abandon apparent dans lequel il nous laisse à certaines époques de notre vie. D'autres fois, l'homme s'imagine non-seulement que Dieu est endormi, mais qu'il est irrité contre lui et qu'il l'a complètement abandonné. Ge fut le cas de la Chananéenne, que le Sauveur semblait repousser et à laquelle il ré-

pondit d'une manière si dure ; c'est ce qui arriva aussi au Prophète -Roi, comme cela ressort du psaume quatre-vingt-septième : « Domine, Deus salut is meœ, Seigneur, Dieu de mon salut, » dans lequel parlant de ses craintes, de ses épouvantes, de l'abandon où il se trouvait, il nous apprend que, loin de cesser ses prières, il les redoublait, au contraire, et qu'au lieu de se contenter de prier durant le jour, il priait aussi durant la nuit : «Seigneur, Dieu de mon salut,» dit-il, «j'ai « poussé des cris durant le jour, durant la nuit « j'ai crié encore. » (Ps. lxxxvii, 1.) Mais tout cela est au-dessus des forces humaines, et dans ces occasions c'est partout et toujours le même Dieu qui épouvante et qui appelle, qui repousse et qui invite, qui met en fuite et qui fait prier, nous remplissant tantôt de frayeur et tantôt d'espérance. Joignez à cela que, comme les vertus et les dons que nous demandons sont d'une valeur inappréciable, il ne nous les accorde qu'après que nous les avons longtemps sollicités et ardemment désirés, afin que nous sachions les estimer, les conserver, les reconnaître et lui en témoigner notre gratitude par de dignes actions de grâces et des louanges continuelles.

Enfin, à mesure que Dieu tarde de se rendre aux désirs de ses serviteurs, ceux-ci, se croyant oubliés, redoublent leurs instances et poussent des cris vers lui, disant: « Levez-vous, Seigneur;

« pourquoi dormez-vous? Réveillez- vous , et ne « nous rejetez pas à jamais. » (Ps. xliiii, 26.) « Jusques à quand, Seigneur, serez-vous sourd à « mes cris? Jusques à quand crierai-je à la vio- « lence sans être délivré?» (Habac. i, 2.) Sur quoi saint Jérôme fait les réflexions suivantes : «De même, dit-il, que lorsqu'un malade, dévoré par la fièvre, demande de l'eau au médecin, se plaignant qu'il brûle, qu'il va mourir, qu'il meurt de soif, le médecin lui répond : 11 n'est pas encore temps de faire ce que vous désirez, je ne veux pas user de condescendance avec vous, car cette condescendance serait de la cruauté, et voire volonté vous perdrait; ainsi le Seigneur, qui connaît parfaitement le poids et la mesure de ses miséricordes, ne se hâte point d'exaucer la prière de celui qui l'invoque, afin de l'éprouver, afin de l'obliger à prier davantage, et en le faisant passer de la sorte à travers le creuset des souffrances, il le rend chaque jour et plus pur et plus saint. Voilà pourquoi, tandis que le reste des hommes ne cessent d'importuner le Ciel, dans l'espoir d'être délivrés de la tribulation et delà misère, le prophète Jérémie, au contraire, comme un vaillant guerrier, appelait et défiait celles-ci, sachant bien que par là il s'élèverait infailliblement à une très -haute perfection. Eh bien ! ce que le Prophète désirait pour son avancement spirituel, la divine Providence le fait pour la nôtre en différant, quand elle

le juge convenable, de prêter l'oreille aux demandes que nous lui adressons.

Le mieux est d'opposer à ces délais la persévérance et la confiance en la bonté et la miséricorde de ce bon Maître, qui, selon l'expression de l'Apôtre, fait tourner toutes choses au bien de ses élus, et qui, sachant ce qu'il doit donner, sait aussi en quel temps il doit nous le donner. « Le Seigneur tout-puissant, dit saint Grégoire, n'ignore pas ce qui nous convient, et voilà pourquoi, au lieu de nous accorder tout de suite ce que nous lui demandons, il n'est pas rare qu'il nous le refuse, soit pour nous fournir l'occasion de faire pénitence, soit pour nous obliger de chercher la paix et la tranquillité non pas dans cette vie, mais dans l'autre. » « Il arrive souvent, dit-il encore, que plus nos vœux tardent à être exaucés, plus nous approchons du moment où Dieu y mettra le comble; plus nos cris semblent dédaignés, plus nos bons désiré se fortifient au fond du cœur, semblables à ces plantes qui poussent avec d'autant plus de vigueur que le froid les a retenues plus longtemps ■nus teriv. »

Muelquetois hieu veut que nous continuions de lui l'aire la même demande pendant plusieurs jotan de suite, et peut-être pendant des années entières; (huîtres fois il se contente que nous donnions plus d*r temps à la prière, comme le Sauveur nu jardin dc^ Oliviers, qui, « étant .'tombé m

I agonie, priais encore plus. » Lut-, w\, !:>.). (le. genre de persévérance nous aide à prolonger l'excr eice dont nous parlons, à en retirer [dus de fruits, e! à triompher du dégoût inhérent aux difficultés qui s'y rencontrent. En'elFet, comme lorsqu'on entreprend de creuser un puits, plus l'on s'avance dans la terre, plus on y trouve d'eau ; ainsi plus l'on fait de progrès dans l'exercice de l'oraison, plus l'on y trouve de suc et de profit, et c'est ce qui o fait dire au Sage que « la fin de la prière vaut « mieux que le commencement. » (Ecclé., vu, 0. Comme toutes les autres choses, la prière a un commencement, un milieu et une fin. Au commencement, on n'y éprouve guère que de la sécheresse el des distractions; au milieu, on sent naître la chaleur et la dévotion; à la fin, on y goûte beaucoup de calme et une très- grande suavité. Si vous allumez du bois qui soit encore vert , vous ne verrez pas la flamme pétiller tout de suite ; mais le feu, agissant lentement, finira par tout embraser au bout de quelques heures ; il en est de même de la prière : au commencement, on. la dirait éteinte; au milieu, elle s'avive; à la fin, elle devient brûlante. Le démon, qui sait cela, ne néglige rien pour nous enlever un si riche trésor. « Il invente mille prétextes, dit saint Basile, il imagine mille raisons, et il s'en sert comme de cordes solides pour nous arracher à la prière ; mais nous qui sommes avertis du danger, nous devons nous tenir en

garde contre ses pièges, et persévérer dans nos exercices, en continuant de frapper à la porte de la miséricorde divine, à moins toutefois que nous soyons appelés ailleurs par quelque obligation de justice. » Saint Jérôme, écrivant à Eustocbium, lui dit : « Je me souviens d'avoir passé un jour et une nuit à pousser des cris vers le ciel , ne cessant de me frapper la poitrine jusqu'à ce que le Seigneur répandît la paix et la tranquillité dans mon âme. » En vérité , je vous le demande, si nous priions avec autant d ardeur que ce Saint, que ne serions- nous pas en droit d'attendre de Celui qui est un immense océan de bonté et de miséricorde?

Mais en voilà assez sur les conditions de la prière : s'il vous semble que je sois trop exigeant, je vous prierai de réfléchir aux avantages que je vous promets, et qui sont de telle nature, que pour y croire il faut en avoir fait l'expérience. Laissant donc de côté toute espèce d'arguments, je me contenterai de rapporter ce que j'ai ouï dire à des personnes graves , et dont l'opinion fait autorité; elles m'ont assuré plusieurs fois que, lorsqu'elles comparaient le temps où elles ne savaient pas ce que c'est que l'oraison, et celui où elles ont commencé à la faire, les dispositions où elles se trouvaient d'abord , et celles qu'elles se sont senties depuis, elles ne pouvaient ni se lasser de louer Dieu , ni revenir de leur élonnement, en

pensant d'un côté aux passions qui les agitaient* aux tourments qu'elles enduraient, et de l'autre, au calme et h la tranquillité dont elles n'ont jamais cessé de jouir au milieu même des plus grands revers; convaincues que ce changement était l'effet de la vertu, de la toute-puissance et de la bonté de Dieu , chaque jour elles s'apercevaient que leur foi devenait plus vive, leur espérance plus ferme, leur charité plus ardente, et, comme ces vertus sont la source de toutes les autres, en s'y élevant successivement et par degrés, elles avaient fini par arriver à une très-haute perfection.

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