CHAPITRE III
Du temps qu'il faut donner à la prière.
Après avoir parlé des conditions de la prière, il est juste que nous disions en quel temps il faut la faire. Saint Basile, qui se pose cette question, y répond en disant que le temps de la prière n'est autre que la vie elle-même ; il ne désigne aucun temps en particulier, parce que dans sa pensée celui-là les comprend tous sans exception, et en cela il est d'accord avec le Sauveur, qui , sans nous en faire un commandement exprès, nous
« onseille néanmoins de toujours « prier, et de ne « jamais nous lasser de prier. » (Luc, xvm, 1.) Paroles dont nous ayons donné ailleurs l'explicaT tion ; que Ion doit entendre non pas comme une vérité mathématique , mais comme toutes les choses morales, et qui signifient qu'il faut que nous priions le plus longtemps qu'il nous sera possible, et autant que les nécessités et les occupations de la vie nous en laisseront le loisir. Du reste, ces nécessités et ces occupations, ne pourront jamais complètement nous détourner de Dieu, parce que Dieu étant partout, et la prière étant une élévation de notre cœur vers lui , il nous est toujours facultatif de marcher en sa présence et de lui faire parvenir nos supplications et nos vœux.
Ceci ressort merveilleusement des paroles mêmes du message que Moïse fut chargé d'annoncer aux Israélites, lorsqu'il descendit de la montagne. « Vous avez vu, » dit le Seigneur, « ce que j'ai « fait aux Egyptiens, et comment je vous ai portés « sur des ailes d'aigle. Si donc vous obéissez à u ma voix, et que vous gardiez mon alliance, vous « serez mon partage choisi entre tous les peuples, « car toute la terre m'appartient; et vous serez « pour moi un royaume sacerdotal et une nation « saint*-. » Kxod., xix, 4-0.) En effet, qu'est-ce que Dieu puanet ici, fit à quoi vise-t-il ? Nous -avons que l'office des prêtres est de prier, de désarme! la cnl<:re de Dieu , cl de lui offrir des
acrifices ; or, ce que Dieu voulait , c'est que les sraélites fussent tous prêtres, non pas en ce qui st du rang, de la dignité, et du ministère, mais n ce qui est de l'office sacerdotal, qui consiste à trier et à honorer Dieu , et c'est par là qu'il enendait que son peuple se distinguât de tous es autres peuples. Les autres peuples , livrés i eux-mêmes, ne pouvant compter sur euxnêmes, et n'ayant pas Dieu pour les soutenir et es défendre, passaient la plus grande partie de eur vie à se procurer des armes et des subsis- ;ances; mais c'était tout autre chose pour le peuple de Dieu : il n'avait pas à s'inquiéter de ses besoins; car, pendant qu'il s'occupait à prier Dieu, k le servir et à l'apaiser, Dieu se chargeait d'y pourvoir. On voit par là que les armes et les munitions du peuple chrétien sont, avant tout, la religion et la prière. Joas, ce roi d'Israël, dont nous parlions il y a peu d'instants, fut obligé d'en faire l'aveu, malgré l'idolâtrie dans laquelle il était tombé ; fâché d'apprendre que le prophète Elisée, en qui il avait mis tout l'espoir de ses victoires , était sur le point de mourir, il ne put retenir ses larmes, et s'écria : « Mon père , mon k père, vous, le char d'Israël et celui qui le con- « duit, » ou, d'après une autre version, « celui « qui le défend. » (IV Rois, xm, 14.) Comme s'il eût voulu dire : Vous étiez notre soutien et notre rempart, et vos prières défendaient ce royaume
bien mieux que tous les chars et tous les cavaliers qu'il renferme. Yoilà donc ce que Dieu demandait et ce qu'il promettait aux Israélites ; mais s'il exigeait de telles dispositions de la part des fidèles qui vivaient sous l'ancienne loi, quelles dispositions n'exigera-t-il pas de ceux qui, vivant sous la loi évangélique, sont appelés à une bien plus haute perfection. Cessons donc de nous étonner que saint Basile assigne la vie entière comme devant être consacrée à la prière, puisque c'est la prière qui doit en faire l'occupation principale.
Le même Saint, développant sa pensée, s'exprime comme il suit : « Le matin , dit - il , commençons par faire oraison en chantant des hymnes et des cantiques spirituels à la louange du Créateur de toutes choses ; puis, quand le soleil étendra ses rayons sur la terre, mettons la main aux œuvres qui nous incombent, en les accompagnant tour à tour de chants et de prières, qui leur servent comme d'assaisonnement et nous les rendent par là plus douces et plus suaves. » — « En vous asseyant à table, dit -il encore, priez ; en coupant votre pain , rendez grâces à Celui qui vous le donne ; en usant du vin pour soutenir vos forces, souvenez-vous que le vin est un don de Dieu, et qu'il l'a destiné à réjoui] le cœur de l'homme et à subvenir à notre faiblesse, et quand l'heure de votre repas sera passée, qu<
le souvenir de Celui qui vous l'a procuré ne passe point de votre mémoire. Le matin, en vous habillant, efforcez-vous d'allumer dans votre cœur les flammes de l'amour divin; en prenant votre manteau , offrez vos remerciments à Celui qui nous a pourvus de tout ce qui est nécessaire pour nous garantir du froid et du chaud, pour conserver notre vie et couvrir notre nudité. Le soir venu , témoignez votre reconnaissance à Celui qui nous a donné le soleil pour présider aux œuvres que nous faisons durant le jour, qui nous a donné le feu , la lune et les étoiles pour la nuit, et qui met à notre disposition une foule d'autres moyens pour faire face aux nécessités de la vie. Mais la nuit vous fournira de nouveaux motifs de prier et de vous élever jusqu'à Dieu. En voyant la multitude de corps lumineux qui brillent au-dessus de votre tête, vous vous sentirez porté à louer le Créateur du monde visible, et vous adorerez l'Ouvrier souverain dont la sagesse éclate de toutes parts. Quedis-je ? Il n'y a pas jusqu'au silence qui règne partout à cette heure, jusqu'au sommeil dans lequel sont plongés tous les animaux, qui ne doivent vous exciter à adorer de nouveau ce bon Maître ; car c'est à l'aide du sommeil qu'il répare les forces que nous avons perdues pendant le jour, et qu'il nous met à même de reprendre nos travaux, quand arrive le lendemain. Ne vous imaginez pas pourtant que
la nuit soit faite uniquement pour dormir; je vous plaindrais si la moitié de votre vie se passait inutilement et sans profit aucun. Sachez diviser votre temps, employez -en une partie à vous reposer et réservez l'autre pour converser avec Dieu. » Ainsi parle saint Basile, et l'on voit assez quelle était la dévotion de ce grand serviteur de Dieu, qui, élevé à l'épiscopat, n'avait rien perdu de ses habitudes monastiques. « Sur le point de sortir de notre maison, dit saint Jérôme, armons-nous de la prière contre les dangers du dehors, et lorsque nous y rentrerons, commençons par prier, et nous nous reposerons ensuite ; il faut, avant de soulager notre corps, que nous songions aux besoins de notre âme. »
Saint Jean Climaque assure que c'était là une pratique fort en usage de son temps. Les solitaires au milieu desquels il vivait, ne négligeaient rien pour que toujours et partout leur cœur fût occupé de la pensée de Dieu. « Sachant, dit-il, combien le cœur humain est naturellement porté vers les choses de la terre, la plupart étaient convenus de certains signes, afin de s'avertir et de se tenir en haleine quand ils se mettaient à table, quand ils se rencontraient dans la maison, ou qu'ils se réunissaient au cenire de la communauté ou dans tout autre endroit. » En vérité, on ne saurait rien concevoir de plus suave et de plus propre à inspirer la dévotion. Eh bien ! voilà à quelles
ingénieuses inventions les saints ont recours , afin de ne jamais perdre Dieu de vue.
Si.
Du temps que tout boa chrétien doit donner à la prière.
Revenant donc à notre sujet, c'est-à-dire à l'opinion de saint Basile, qui veut que la prière dure autant que la vie, nous disons que c'est à quoi doivent tendre ceux qui se sont consacrés de tout leur cœur au service de Dieu ; car, bien qu'il soit très -difficile d'arriver à une si haute perfection, il est certain, néanmoins, que plus ils feront d'efforts pour s'en approcher, plus ils auront de chances d'y réussir. Nous disons, en outre, que tout bon chrétien doit donner chaque jour autant de temps à la prière qu'il lui en faut pour faire pénétrer la dévotion et le recueillement dans son âme , et acquérir la force de remplir fidèlement ses devoirs. De même que les enfants d'Israël recueillaient chaque jour autant de manne qu'il leur en fallait pour leur nourriture ; ainsi devons-nous chaque jour recueillir autant de dévotion qu'il nous en faut pour nous conserver dans la vie spirituelle , supporter courageusement les tribulations et les peines, et éviter le péché. Il y a une très-grande ressemblance entre les effets que produisait la manne, par rapport h la vie naturelle, et ceux que produisent la dé-
votion et la prière, par rapport à la vie spirituelle : la manne réparait les ravages qu'exerce dans le corps la chaleur naturelle ; la dévotion et la prière arrêtent le progrès de cette autre chaleur pestilentielle qui se fait sentir à notre âme, et dont le foyer est tout à la fois dans notre nature corrompue et dans les divers objets qui nous environnent. « Comme notre cœur, dit saint Grégoire dans son Pastoral , se répand et se refroidit par la trop grande liberté que nous donnons à notre langue, et que la conversation et le commerce habituel avec les hommes diminuent le soin et la circonspection que nous devons apporter aux choses de Dieu, il convient de remédier à cela par la méditation des saintes Écritures ; et comme d'ordinaire la compagnie des hommes nous ramène tout naturellement à nos vieilles habitudes, il convient que l'exercice de la componction rallume en nous l'amour et le désir de la patrie céleste ; et comme enfin le tumulte de nos occupations ne cesse d'entraîner en bas notre cœur, il convient que nous nous efforcions de l'élever en nous appliquant à la méditation et à la prière. »
Conformément à cette doctrine, le serviteur de Dieu doit rentrer en lui-même, examiner, eu égard à l'état qu'il professe, et au point de vue de la conscience, les pertes qu'il fait chaque jour, et prendre ses mesures soit pour réparer, à l'aide de
la dévotion de l'esprit, les désordres causés par les mauvais penchants de la chair, soit pour recouvrer, en s'entretenant avec Dieu, le bien dont il s'est laissé dépouiller en conversant avec les hommes.
Du temps le plus convenable pour prier.
Pour cela, ce qu'il a de mieux à faire, c'est, pendant le jour ou pendant la nuit, de se choisir quelques heures où, libre de toute espèce de soucis, il puisse vaquer entièrement aux choses de Dieu ; une fois cette habitude prise , il se trouve pénétré de tels sentiments de dévotion, que le plus souvent c'est à grand'peine s'il peut détourner ailleurs sa pensée. La prière soutient et vivifie son âme , tout comme la nourriture qu'il prend une ou deux fois chaque jour soutient et vivifie son corps.
Nous avons déjà dit, dans une autre occasion, que le temps le plus propre à donner à la prière était le matin ou le soir, selon cette parole du prophète Isaïe (xxvi, 9) : « Mon âme vous a dé- « siré pendant la nuit, et dès l'aurore je m'éveil- « lerai pour vous chercher par mon esprit et par « mon cœur. » Ou bien, selon cette autre parole de David : « Mes yeux se sont tournés vers vous « dès le matin pour méditer votre loi. » (Ps. cxvm, 148.) En vérité, c'est un spectacle étonnant de
voir un si grand roi, un roi chargé des affaires de tout un peuple, n'ayant de repos ni pendant la paix ni pendant la guerre, se lever pourtant de grand matin, et cela, non pas seulement pour prier, ce qui eût pu se faire en peu de mots, mais pour méditer les paroles et les œuvres de Dieu ; ce qui demande beaucoup de temps et un grand calme d'esprit. En effet , quoique les occupations des rois soient très-graves et ne leur laissent que peu de loisir, ce Monarque exemplaire n'en dérobait pas moins la meilleure partie du jour pour la consacrer à s'entretenir avec Dieu, et, loin d'en souffrir, la prospérité de son royaume ne pouvait qu'y gagner.
Mais ce qui contribue principalement à rendre parfaite la prière du matin, c'est la prière qui se fait le soir ; celle-ci, en effet, en remplissant le cœur de saintes affections, prépare les voies à l'autre, qui devient par-là même et plus fervente et plus pure. Pour cela, il faut que, soit en nous couchant, soit en nous éveillant pendant la nuit, soit le matin en nous levant, notre esprit ne se préoccupe que d'une seule chose : il faut que sa première pensée soit de Dieu, que cette pensée s'empare de lui , qu'elle s'établisse en lui et qu'elle ferme promptement la porte à toutes les autres , par la raison qu'à cette heure l'âme , étant vivement impressionnable, accueille tous les objets qui se présentent, et ne peut en-
suite s'en débarrasser qu'à grand'peine. « Jour et nuit, dit saint Augustin, ayez votre cœur tourné vers Dieu, et dès que vous aurez ouvert la paupière, que votre esprit s'applique à l'oraison. » Tel est l'effet de la prière du matin, que celui qui la fait avec dévotion est à peu près sur de passer saintement sa journée. C'est l'aveu que fit un ancien Père du désert à saint Jean Climaque, auquel il dit que d'après la manière dont il avait prié le matin, il savait par avance comment ce jour-là il s'acquitterait de ses autres devoirs.