CHAPITRE IV
De deux sortes de prières , de la prière vocale et de la prière
mentale.
Il nous reste à dire qu'il y a deux sortes de prières : la première, que l'on nomme mentale, est celle qui se fait par le cœur ; elle consiste à penser attentivement aux choses de Dieu et, comme Dieu entend aussi bien le langage du cœur que celui de la bouche, à lui exposer ses besoins. Nous traiterons, dans le livre suivant, de ce qui en forme la matière ordinaire, sans revenir pourtant sur ce que nous avons déjà dit. La seconde, que Ton nomme vocale, est celle qui se fait tout à la fois
par le cœur et par la bouche ; utile pour tous quaud elle est faite avec attention et dévotion, elle Test encore plus pour ceux qui commencent, car les paroles divines qu'elle leur met sur les lèvres « sont, comme dit saint Augustin, des flèches spirituelles qui percent le cœur, » — « ou des charbons ardents qui l'embrasent d'amour, » comme dit le Prophète. Lorsque, faute de science, ces personnes n'ont point de sujets de méditation, ou que, faute de dévotion, elles ne savent comment s'entretenir avec Dieu, ces sentences et ces paroles leur servent de guide, et elles s'en aident couime d'un levier pour élever leur esprit, semblables aux petits enfants qui, ne pouvant pas encore marcher, s'appuient sur des chariots faits exprès, et, en s'abandonnant au mouvement qu'ils leur impriment, finissent par se mouvoir eux-mêmes dans toutes les directions. C'est ainsi que les âmes qui ne savent point parler à Dieu, en usant de leur propre langage, empruntent celui des autres pour nourrir leur piété. De notre côté, toutes les fois que les affaires et les soucis de ce monde s'appesantiront sur notre cœur et le courberont vers la terre j ayons recours à la parole de Dieu, lisons-la attentivement, et cette lecture l'absorbera à/t telle façon que, s'élevant peu à peu vers le ciel, il ne pourra plus désormais ni se distraire ni s'occuper à de vaines pensées.
Qu'on se le persuade bien, la prière vocale n'est
pas seulement utile à ceux qui commencent, elle est aussi quelquefois d'un très-grand secours à ceux qui déjà se sont avancés dans la vertu, et je dirai même aux parfaits. Il n'est pas rare qu'eux aussi, à la suite d'une grande préoccupation, ou au retour d'un long voyage, ou bien encore à cause d'une maladie grave, éprouvent de la difficulté à se recueillir ; eh bien ! c'est alors qu'ils doivent recourir aux formules sacrées tirées des saintes Écritures ou des ouvrages des saints, parce qu'en effet il n'y a rien de plus propre à exciter et à rallumer la flamme de la dévotion. Voilà pourquoi nous lisons que dix jours avant sa mort, saint Augustin, ayant fait transcrire les sept psaumes de la Pénitence, ordonna de les placer contre le mur qui était en face de lui, et ne cessa pas de les lire en répandant une grande abondance de larmes ; voilà pourquoi notre sainte Mère l'Église , toujours assistée du Saint-Esprit, a ordonné le chant des psaumes et des offices, afin que la douceur et la mélodie des voix jointes au sens profond des paroles fissent plus d'impression sur le cœur et y réveillassent la dévotion endormie. Témoin saint Augustin, dont nous parlions tantôt, lequel, au témoignage des auteurs qui ont écrit sa vie, ne pouvait retenir ses larmes chaque fois qu'il entendait les cantiques et les hymnes qui se chantaient dans l'église. « C'est, dit un Philo-
sophe, qu'il y a dans la musique un charme tellement naturel, que les enfants eux-mêmes n'y résistent pas : à peine la douce voix de leur mère a-t-elle frappé leurs oreilles, qu'on les voit se calmer et s'endormir tranquillement dans leurs berceaux. »
Mais s'il est vrai que la prière vocale réveille la dévotion endormie, il peut se faire aussi qu'après l'avoir réveillée et excitée à différentes reprises, elle finisse par l'endormir. En effet, lorsque l'âme, élevée au-dessus d'elle-même, est en proie à un vif sentiment d'amour de Dieu , de crainte de Dieu , ou bien encore d'admiration pour les œuvres de Dieu, elle voudrait toujours demeurer dans le même état, rester là sous l'influence du Saint-Esprit et ne jamais plus s'y arracher. Il lui en coûte énormément de penser à autre chose ou de parler d'autre chose, et plus sa joie augmente, plus il lui devient impossible de faire usage de sa langue, de ses autres membres et de ses sens. Alors, si par hasard elle s'aperçoit que les paroles . qu'elle prononce sont un obstacle à sa ferveur, « le mieux , comme dit saint Thomas , est qu'elle se renferme dans le silence , parce que la prière vocale, qui a pour but d'exciter la dévotion, doit fesser dès l'instant qu'elle produit un résultat tout contraire. » On voit par là quelle est l'erreur de certaines personnes qui, pénétrées de quelque vif sentiment que Dieu leur envoie, ne laissent
pas de continuer la récitation de leur chapelet ou de leurs heures, bien que cela les empêche évidemment de céder à l'attrait qu'elles ressentent. En vérité, c'est là fuir ce que l'on recherche, et rejeter ce qmj déjà l'on tient en son pouvoir, c'est oublier que la prière vocale n'a de valeur qu'autant qu'elle favorise la dévotion. Disons pourtant que ceci ne s'applique point aux prières publiques que l'Église a ordonnées pour l'édification des fidèles, ni aux prières que l'on est tenu de réciter par suite d'un vœu ou de toute autre obligation , mais seulement à celles que Ton fait librement et de soi-même afin de s'entretenir dans la ferveur.
Toutefois, ainsi que nous en avons fait la remarque, comme d'ordinaire, et nous pourrions dire presque toujours, l'on est plus froid au commencement et au milieu qu'à la fin de l'oraison, il est bon de débuter par la prière vocale et de passer ensuite peu à peu à la prière mentale, c'est-à-dire qu'après avoir lu dans un livre ou récité par cœur les formules usuelles, à mesure que le feu de la dévotion deviendra plus ardent, on abandonnera cet exercice pour méditer quelque trait de la vie du Sauveur, penser à quelqu'un de ses bienfaits, s'entretenir avec lui, le remercier de ses grâces et lui en demander de nouvelles, selon la méthode que nous indiquerons plus tard. Cet avis est, croyons-nous, de la dernière impor-
tance pour les personnes qui ont de la peine à se recueillir.
On trouvera dans les chapitres qui vont suivre diverses prières propres à certains temps, et ayant pour fin d'obtenir de Dieu certaines vertus ; il y en a entre autres quatorze, dont les sept premières ont trait aux principaux faits et aux principaux mystères de la vie de Jésus-Christ, tandis que les sept dernières renferment des actes d'amour, de crainte, d'espérance, de remercîment et de louanges envers Dieu. Nous conseillons aux personnes qui ont la libre disposition de leur temps de ne pas réciter toutes ces prières les unes à la suite des autres, mais de les distribuer selon l'ordre des jours de la semaine et de s'en tenir à une ou deux chaque fois; outre que par là elles s'exciteront mieux à la dévotion, elles éviteront l'ennui que causent les redites.
En terminant, nous répéterons ce que nous avons déjà dit : Si nous voulons que Dieu exauce nos prières, prions avec les conditions requises, sans quoi nous n'obtiendrons jamais rien, ou nous n'obtiendrons que peu de chose de sa bonté. C'est pour ne pas s'observer là- dessus que nous voyons tant de personnes passer les journées entières à prier sans qu'elles soient moins pleines de passions, de vanité et d'orgueil que celles qui n'ont jamais prié de leur vie. Que l'on y prenne garde, il y a là un vice qui ne vient point de la prière,
mais uniquement de la négligence avec laquelle on s'en acquitte.