CHAPITRE XIII
Sentiments d'une âme qui, en présence de la majesté de son Créateur, lui offre humblement ses adorations et ses hommages.
Si le Publicain de l'Évangile « n'osait lever les « yeux au ciel, mais se frappait la poitrine, di- « sant : 0 Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un « pécheur» (Luc, xvm, 13); si la sainte Pécheresse, pour éviter de se montrer aux yeux du Sauveur, passait derrière lui, se jetait à ses pieds, et, à force de larmes, méritait le pardon de ses péchés; si le saint patriarche Abraham, s'adressant à Dieu, disait : « Je parlerai à mon Seigneur,
« quoique je ne sois que cendre et poussière » (Gen., xvin, 27) ; si, en un mot, ces saints personnages ne se présentaient devant vous, Seigneur, que pénétrés des sentiments de la plus profonde humilité, et, pour ainsi dire, la face contre terre, que ferai-je, moi, misérable pécheur, moi, cendre et poussière, abîme de tous les péchés et de toutes les misères ? Hélas ! Seigneur, je ne puis concevoir la crainte et le respect que je dois à votre Majesté sans élever mes regards jusqu'à elle. Oh! de grâce, ne permettez pas que ma faible vue succombe sous l'éclat de votre gloire. Vous êtes si grand, que notre esprit ne peut arriver jusqu'à vous ; aucun entendement créé ne peut vous comprendre, et néanmoins on ne peut rien faire de mieux que de vous contempler.
0 Dieu très-puissant, très-miséricordieux, trèsjuste, très-caché, très-présent, très-beau, trèsfort, éternel et incompréhensible, très-simple et très-parfait, invisible et qui voyez toutes choses, immuable et principe de tout mouvement; vous qui n'êtes ni répandu, ni resserré dans l'espace, que le changement n'atteint point, que la nécessité ne corrompt point, que la tristesse ne trouble point, que la joie n'égare point ; vous qui ne pouvez rien oublier, ni rien apprendre, pour qui le passé subsiste et l'avenir est présent; vous qui n'avez point eu de commencement, qui n'êtes point susceptible d'accroissement, qui n'aurez
jamais de fin, parce qu'éternellement vous serez ce que vous êtes, « vous atteignez d'une extré- « mité à l'autre avec force, et vous disposez toutes « choses avec douceur.» (Sag., vin, 1.) Vous avez créé l'univers sans y être forcé ; vous le conservez sans sortir de votre repos ; vous le gouvernez sans qu'il vous en coûte le moindre travail ; vous le faites mouvoir sans cesser d'être immuable. Vous êtes tout à la fois et l'œil, et le pied, et la main, c'est-à-dire que vous voyez toutes choses, vous conservez toutes choses, vous êtes l'auteur de toutes choses. Vous êtes au dedans de toutes les créatures, sans être borné par elles ; au dehors, sans discontinuer de les remplir ; vous êtes au-dessous de toutes choses sans être abaissé ; au-dessus de toutes choses sans être élevé.
0 Dieu très -grand et très - véritable ! 0 Vie seule digne de ce nom ; vous de qui toutes les créatures tiennent leur existence , par qui tout ce qu'il y a dans le monde vit et participe au bonheur! Vous êtes la bonté et la beauté même, et hors de vous il n'est rien de bon ni de beau. Vous voulez que dans tous nos besoins nos recourions à vous ; vous venez à notre rencontre, afin que nous vous trouvions ; vous nous ouvrez chaque fois que nous vous appelons. S'éloigner de vous, c'est tomber ; s'approcher de vous, c'est se relever; demeurer avec vous, c'est persévérer dans le bien. On ne s'éloigne de vous que lorsqu'on
se trompe ; on ne vous cherche que parce qu'on est appelé, on ne vous trouve que parce qu'on s'est purifié : vous connaître, c'est vivre ; vous servir, c'est régner ; vous louer, c'est s'assurer le salut et la joie.
0 mon Sauveur et mon Roi ! je ne suis qu'un ver de terre , et que pourrais- je dire à votre louange? J'emprunterai le langage de vos prophètes, et je dirai avec Isaïe (xl, 12-17) : « Qui « a mesuré les eaux dans le creux de sa main, et « qui de cette main étendue a mesuré les cieux? « Qui a soutenu de trois doigts la masse de la « terre ? Qui a mis les collines en équilibre ? Qui « seconde l'esprit du Seigneur? Qui est entré « dans son conseil ? Qui Fa conduit? Qui l'a con- « seillé ? Qui l'a instruit ? Les nations sont devant « lui comme une goutte d'eau dans un vase d'ai- « rain, un grain de sable dans une balance. Le « Liban et ses forêts ne suffiraient pas au feu de « ses autels ; tous les animaux de là terre ne « seraient pas un sacrifice digne de lui. Tous les <( peuples sont devant ses yeux comme s'ils n'é- « taient pas : ils sont pour lui comme le vide « et le néant.» En effet, Seigneur, si à l'apparition du soleil la clarté des autres étoiles s'éclipse et disparaît, que deviendront toutes les créatures en présence de vous qui êtes leur Créateur ?
C'est pourquoi, ô mon Dieu, je vous adore avec
les sentiments de l'humilité la plus profonde , avec tout le respect dont je suis capable, et je vous offre ce culte de latrie, qui n'est dû qu'à vous seul, à l'exclusion de toutes les créatures. Je vous adore comme les puissances du ciel vous adorent, comme tous les êtres créés vous adorent ; car, quoique plusieurs d'entre eux ne vous connaissent pas, ils ne peuvent s'empêcher néanmoins de courber la tête sous le sceptre de votre divinité, de proclamer votre grandeur, parce que seul vous êtes le Dieu des dieux, le Seigneur des seigneurs, le principe de toutes choses. Vous êtes l'alpha et l'oméga, c'est-à-dire le commencement et la fin de tout ce qui existe, le commencement sans commencement, et la fin qui n'aura jamais de fin. Seul vous existez par vous - même ; toutes les autres créatures, quelle que soit leur dignité, n'ont qu'une existence imparfaite, dépendante et, pour ainsi dire, empruntée. Vous seul êtes grand, parfait, immense, ne dépendant que de vous-même, et c'est avec raison que l'on vous appelle Celui qui est, parce que devant vous tout le reste n'est rien.
0 Dieu, je reconnais en vous toutes ces merveilles et toutes ces grandeurs, et, humblement prosterné devant le trône de votre Majesté, je vous adore avec les mêmes sentiments que les esprits bienheureux, lorsque, anéantis devant votre face divine, ils jettent leurs couronnes à
vos pieds, et vous offrent leurs adorations et leurs hommages, en confessant que tout ce qu'ils possèdent ils le tiennent de vous. Et moi aussi, la plus misérable de toutes les créatures, je vous révère mille fois; je vous adore et je confesse que vous êtes mon vrai Dieu et Seigneur ; que tout ce que je suis, tout ce que je possède, ma vie entière vous appartient; et voilà pourquoi je supplie toutes les créatures de s'unir à moi pour vous louer et vous adorer, et je leur dis avec le Prophète : «Venez, réjouissons-nous devant le « Seigneur ; faisons éclater nos transports d'allé- « gresse devant le Dieu de notre salut. Prévenons « sa présence par des hymnes de louange ; pous- « sons des cris de joie au milieu de nos can- « tiques, parce que le Seigneur est le grand Dieu, « le grand Roi qui s'élève au-dessus des dieux. « Il ne rejettera point son peuple, parce qu'il « tient dans ses mains les profondeurs et les « hauteurs des montagnes. La mer est à lui : « elle est son ouvrage ; ses mains ont fondé la « terre. Venez, prosternons-nous devant le Dieu « qui nous a créés, parce qu'il est notre Dieu, et « que nous sommes son peuple et les brebis de « ses pâturages. » (Ps. xciv, 1-7.) Ce n'est pas tout, mon Soigneur et mon Dieu : puisque vous êtes si digne d'être adoré et révéré, faites-moi la grâce de vous adorer et de vous révérer sans cesse, non pas seulement de bouche et en paroles, mais
de cœur , et par mes œuvres et ma conduite , vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles et à jamais. Ainsi soit-il. Pater noster. Ave, Maria .