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CHAPITRE XIV

Sentiments d'une âme qui tremble et qui s'humilie en présence de la grandeur et de la justice de Dieu.

Seigneur, vous êtes le seul Dieu véritable, le seul digne de nos adorations, et par conséquent le seul digne de notre crainte. « Ne craignez « point, » dit le Sauveur, «ceux qui tuent le corps, « et ne peuvent rien de plus. Craignez Celui qui, « après avoir ôté la vie, a le pouvoir de jeter « dans l'enfer. » (Luc, ni, 4, 5.) a N'ayez aucune crainte en présence des nations, nous dit à son tour TÉglise dans l'office qu'elle chante en l'honneur des saints anges ; mais adorez Dieu de tout votre cœur, et craignez-le , parce que son Ange vous accompagnera et vous sauvera du danger. »

Que mon âme, que mon cœur vous craigne donc, ô mon Dieu ! puisqu'il y a autant de raisons de vous craindre que de vous aimer. Vous êtes infiniment miséricordieux ; mais vous êtes infiniment juste ; les œuvres de votre miséricorde

sont innombrables, mais celles de votre justice ne le sont pas moins. Que dis-je? les vases de colère sont bien plus nombreux que les vases de miséri.corde, puisque le nombre des damnés surpasse de beaucoup le nombre des élus. Que je vous craigne, Seigneur, et à cause de votre justice, et à cause de la profondeur de vos jugements, et à cause de votre Majesté souveraine ; que je vous craigne au souvenir de votre infinie grandeur, de mes péchés et de mes iniquités sans nombre, de la résistance continuelle que j'oppose à vos saintes inspirations ; que je vous craigne et que je tremble en votre présence, vous devant qui les puissances et les colonnes du ciel tremblent, et la terre s'ébranle jusque dans ses fondements.

Qui ne vous craindra, Roi des nations? Qui ne sera saisi d'épouvante en entendant les paroles que vous mettez vous-même dans la bouche de votre Prophète : «Ne me craindrez -vous donc « pas, et ne redouterez-vous pas ma face? moi « qui ai donné le sable pour borne à la mer, loi « éternelle qu'elle ne dépassera jamais : et ses « flots se précipiteront, et ils n'iront pas au delà, « et ses flots monteront, et ils ne le franchiront « pas. » (Jérem., v, 22.) Mais, Seigneur, si toutes les créatures vous obéissent et reculent devant la grandeur de votre Majesté, que ferai-je, moi, misérable pécheur, cendre et poussière? Si les anges tremblent en vous adorant et en chantant

vos louanges, comment mes lèvres et mon cœur seront-ils assez hardis pour vous rendre de semblables hommages? Malheureux que je suis! D'où vient que mon âme est si endurcie ? D'où vient que les fontaines de mes yeux se sont desséchées, et que je ne répands pas un torrent de larmes, en m'entretenant, moi, pauvre esclave, avec mon Seigneur ; moi, faible créature, avec mon Créateur ; moi, simple mortel, avec mon Dieu ; moi, pétri de boue, avec Celui qui a tiré l'univers du néant? Que je vous craigne aussi à cause de la rigueur de vos jugements. Vous nous en avez donné de terribles exemples depuis le commencement du monde : Lucifer, le premier et le plus beau des anges, est précipité du ciel ; le genre humain est rendu solidaire de la faute d'un seul ; la terre est engloutie sous les eaux du déluge; Jacob est choisi, et Ésaii rejeté ; Judas est abandonné à la perdition, et saint Paul admis au rang des apôtres ; le Peuple juif est réprouvé, et les Gentils sont appelés à la foi. Je passe sous silence bien d'autres merveilles qui s'opèrent dans le secret et qui échappent à notre connaissance ; mais je ne puis penser sans frémir à ces nations entières qui, plongées dans les ombres de la mort et dans les ténèbres de l'infidélité, marchent de ténèbres en ténèbres, et s'avancent, à travers les peines et les afflictions de ce monde, vers les peines et les supplices de l'éternité.

Que je vous craigne, Seigneur, à cause de vos jugements impénétrables ; car j'ignore encore si je ne partagerai pas le sort des réprouvés. Certes, si le juste aura de la peine à se sauver, que fera le pécheur chargé de crimes ? Si le saint homme Job redoutait votre colère comme les flots courroucés de la mer ; si le prophète Jérémie, sanctifié dès le sein de sa mère, cherchait vainement un recoin pour échapper à votre fureur, que fera celui qui est né dans le péché, et qui depuis n'a jamais cessé de le commettre ?

Que je vous craigne aussi, Seigneur, à cause des iniquités sans nombre qu'il me faudra porter devant votre tribunal, quand le feu et la tempête annonceront votre venue et que vous abaisserez les cieux sur la terre pour juger votre peuple ; car alors mes iniquités seront dévoilées aux yeux du monde entier; mes péchés, de quelque nature qu'ils soient, paroles, actions, pensées même, seront publiés en présence des chœurs angéliques, et j'aurai autant déjuges qu'il y aura eu de saints avant moi , autant de témoins et d'accusateurs qu'il y aura eu d'hommes vertueux.

(lé quoi ! Seigneur, je crois ces vérités, et je ne me hâte point de mettre un frein à mes vices, et je continue à croupir dans la fange du crime ! La gourmandise avilit mon âme ; la luxure me livre des assauts journaliers ; l'orgueil me rend vain ; l'avarice m'endurcit ; la jalousie me consume ;

je ne cesse d'éclater en murmures ; je poursuis les desseins les plus ambitieux ; je ne sais point réprimer les mouvements de colère qui s'élèvent en moi ; la légèreté m'emporte ; la paresse m'engourdit ; la tristesse m'abat ; la faveur me remplit de vanité , et ce sont là les compagnons avec lesquels j'ai vécu depuis le jour de ma naissance, les amis avec lesquels j'ai conversé, les maîtres auxquels j'ai obéi, les seigneurs dont je me suis fait l'esclave. 0 Dieu, « n'entrez pas en jugement « avec votre serviteur; car nul homme vivant ne « sera justifié en votre présence. » (Ps. cxlii, 2.) En effet, quel sera celui qui sera trouvé innocent, si vous le jugez sans miséricorde ? Humblement prosterné à vos pieds, et le cœur pénétré d'un repentir sincère, je pleurerai avec le Prophète- Roi, et je vous dirai : « Seigneur, ne me reprenez « pas dans votre colère, ne me châtiez pas dans u votre fureur. Ayez pitié de moi, Seigneur, parce « que je suis infirme ; guérissez -moi, parce que « mes os sont ébranlés, mon àme est troublée ; et u vous, Seigneur, jusqu'à quand?... Seigneur, k revenez vers moi ; délivrez mon àme ; sauvez- « moi à cause de votre miséricorde , car il n'y a « personne qui se souvienne de vous dans la « mort ; et qui vous louera dans l'enfer» (Ps. vi, 1-6), vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles et à jamais? Ainsi soit -il. Pater noster. Ave, Maria.

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