CHAPITRE XVI
Sentiments d'une âme qui rend grâces à Dieu pour les bienfaits qu'elle en a reçus.
Seigneur, mon Dieu, je vous loue et vous remercie pour les grâces et les bienfaits que vous m'avez accordés dès le premier instant de mon existence , et pour l'amour que vous m'avez témoigné de toute éternité , quand vous vous êtes déterminé à me créer, à me racheter, à m'admettre au nombre de vos enfants, à me donner enfin tout ce que je possède; puisque je n'ai rien, je n'espère rien qui ne soit l'effet de votre libéralité. C'est de vous que je tiens mon corps avec ses membres et ses sens; c'est de vous que je tiens mon âme avec ses facultés et ses puissances ; c'est vous qui m'avez accordé chaque heure et chaque instant de ma vie ; c'est vous qui m'avez donné et la force et la santé dont je jouis. Le ciel et la terre, qui fournissent à ma subsistance, vous appartiennent; le soleil, la lune, les étoiles, les champs, les oiseaux , les poissons, tous les animaux , tous les êtres créés que vous avez mis à mon service ,
vous appartiennent ; il n'est rien au monde qui ne vous appartienne : et pour cela, Seigneur, je vous offre toutes les actions de grâces qu'une faible créature est capable de vous offrir.
Mais je vous en offre de plus grandes encore , s'il est possible , parce que vous avez voulu être mien. Pour moi, en effet, pour mon salut, vous vous êtes livré tout entier ; pour moi vous vous êtes revêtu de chair ; pour moi vous êtes né dans une étable ; vous avez été couché dans une crèche ; vous avez été enveloppé de langes ; vous avez été circoncis le huitième jour; vous avez été exilé en Egypte, vous avez été éprouvé de mille manières; vous avez été poursuivi, maltraité, fouetté, couronné d'épines, couvert d'ignominie, condamné à mort, et cloué sur une croix. Pour moi vous avez jeûné, vous avez prié, vous avez passé les nuits dans les veilles, vous avez entrepris des voyages sans fin , vous avez essuyé les plus barbares traitements , les plus sanglants affronts. Pour moi vous avez préparé et composé avec votre propre sang les remèdes les plus salutaires, je veux dire les Sacrements , et en particulier celui de votre Corps adorable, où vous êtes réellement présent, afin de réparer mes forces affaiblies , de me soutenir, de me fortifier, de me faire goûter vos délices , et de me donner à la fois un gage d'espérance et une preuve d'amour. Pour tous ces bienfaits, Seigneur, je vous rends grâces,
autant que me le permet ma faiblesse, et je m'écrie avec David :
« Bénis le Seigneur, ô mon âme! et que tout « ce qui est en moi bénisse son saint Nom. Bénis « le Seigneur, ô mon âme! et n'oublie -jamais ses « bienfaits. Il a pardonné toutes tes iniquités ; il « a guéri toutes tes langueurs. C'est lui qui a « racheté ta vie de la mort; il te couronne de mi- « séricorde et d'amour. C'est lui qui rassasie de « bonheur tes désirs , qui renouvelle ta jeunesse « comme l'aigle. C'est le Seigneur qui fait misé- « ricorde; il rend justice à tous ceux qu'on op- « prime. Le Seigneur est plein de tendresse et « de clémence, il est lent à punir et prodigue de « miséricorde. Il n'est pas irrité pour toujours, « ses menaces ne sont pas inflexibles. Il ne nous « a pas traités selon nos iniquités. Autant les « cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant « sa miséricorde s'élève et s'affermit sur ceux qui « le craignent. Autant le couchant est éloigné de « l'aurore, autant il a éloigné de nous nos ini- « quités. Comme un père s'attendrit sur ses en- « fants, ainsi le Seigneur a pitié de ceux qui le « craignent. Il connaît notre argile, il s'est rap- « pelé que nous ne sommes que poussière. La vie « de l'homme est comme l'herbe; elle s'élève « comme la fleur des champs. Un souffle a passé, « la fleur tombe , et le lieu qui la portait ne la « reconnaît plus. Mais la miséricorde du Seigneur
(c repose éternellement sur ceux qui le craignent : « Sa justice s'étend, de génération en génération, « sur ceux qui gardent son alliance, et qui se « souviennent de ses commandements pour les « observer. L'Éternel a placé dans les cieux les « fondements de son trône, et son empire do- « mine toutes les créatures. Anges du Seigneur, a bénissez-le, vous tous qui, revêtus de force, « exécutez ses ordres, vous, toujours prêts au son « de sa voix. Armées innombrables du Seigneur, « bénissez-le, vous, ses ministres, vous qui ac- « complissez ses volontés. Œuvres de l'Éternel, « bénissez-le dans toute l'étendue de son empire ; « et toi, mon âme, bénis le Seigneur. » (Ps. eu, 1-22.) Pater noster. Ave, Maria.
CJ1APITRE XY1I
Sentiments d'une âme qui désire obtenir l'amour de Dieu.
Seigneur , si les grâces que nous avons reçues doivent exciter notre reconnaissance, si chaque grâce est comme un tison ardent qui doit nous embraser d'amour, si l'ardeur de la flamme doit être proportionnée à la quantité de bois qui lui
rt d'aliment, de quels feux mon cœur ne doit-il être consumé , lorsque je me vois environné
de tant de bienfaits , et que de toutes parts je découvre tant de motifs de vous aimer ? Certes , s'il est vrai que le monde visible et le monde invisible n'ont été créés qu'en vue de ma félicité, n'est-il pas juste qu'en pensant à cela, il s'élève de mon cœur une flamme aussi vaste que cet univers?
Mais ce n'est pas seulement à cause de vos bienfaits que je dois vous aimer; c'est surtout parce que vous réunissez au plus haut degré toutes les perfections qui nous attirent vers les créatures. Si c'est la bonté qui nous charme, quelle bonté peut égaler la vôtre ? Si c'est la beauté , quelle beauté peut être comparée à la vôtre ? Si c'est la douceur et l'affabilité, qui fut jamais aussi doux et aussi affable que vous ? Si nous désirons des trésors , si nous voulons acquérir la sagesse, qui fut jamais plus riche et plus sage que vous? Si l'amitié nous ravit , quel ami plus dévoué que celui qui a tant souffert pour notre amour. Si les bienfaits nous touchent, quel autre que vous les a répandus sur nos têtes avec plus de prodigalité? Si l'espérance seule nous soutient, en qui mettrons-nous notre confiance , sinon en votre miséricorde ? Si nous devons aimer ceux qui nous ont donné le jour, quel père sera plus digne d'amour que Celui qui dit : « N'appelez sur la terre personne votre père ; car « vous n'avez qu'un seul Père, qui est dans les « cieux?» (Math., xxiii, 9.) Si les épouses doivent
être pleines de tendresse pour leurs époux, n'êtesvous pas l'Époux de mon âme ? N'est-ce pas vous qui remplissez mon cœur d'une joie ineffable, et qui comblez tous ses désirs? La lin dernière, celle pour laquelle nous avons été créés , disent les philosophes , mérite un amour infini. Mais, Seigneur, n'êtes -vous pas vous-même mon principe et mon unique fin? D'où viens-je, si ce n'est de vous? Où vais-je, si ce n'est à vous? Qui m'a donné ce que je possède , qui me donnera ce qui me manque, si ce n'est vous et toujours vous? Enfin si la ressemblance fait naître l'amour , mon âme na-t-elle pas été formée à votre image et à votre ressemblance? Certes, si ce seul titre, si chacun des titres que je viens d'énumérer est un motif suffisant pour que je vous aime, pris dans leur ensemble , quel amour n'exigeront-il s pas de moi ? Oh ! sans doute que mon amour , en comparaison des autres amours, devra être comme la mer, en comparaison des fleuves qu'elle reçoit dans son sein.
Mais, Seigneur, si j'ai tant de raisons pour vous aimer, comment se fait-il que je ne vous aime point de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes entrailles ? 0 mon espérance , ma gloire et ma félicité ! ô principe et soutien de mon existence ! quand est-ce que je vous aimerai de toutes mes forces, avec tout l'amour dont je suis capable? Quand est-ce que je ne serai plus occupé qu'à vous plaire? Quand est-ce qu'il n'y
aura plus rien en moi qui choque vos regards ? Quand est-ce que je vous appartiendrai tout entier, que je serai mort à moi-même, que vous vivrez seul dans mon cœur? Ah! que ne suis-je embrasé d'amour pour vous! Que ne suis-je ravi, transporté et abîmé en vous! Que ne puis- je rompre toutes les difficultés , renverser tous les obstacles, devenir un même esprit avec vous, et ne jamais plus me séparer de vous ! Que vous en coùterait-il , Seigneur, de m'accorder un si grand bien? Est-ce par hasard que vous craindriez de diminuer vos trésors , et d'amoindrir votre héritage ? Vous êtes un océan de libéralité et de clémence : pourquoi suspendriez-vous, dans votre colère, le cours de vos miséricordes? Hélas ! fautil que ma malice l'emporte sur votre bonté , ou bien que mes .iniquités soient, malgré vous, la cause de ma condamnation ?
Qu'attendez -vous de moi, Seigneur? Est-ce la douleur, le repentir? Mais j'ai tant de regret de vous avoir offensé, que je préférerais avoir souffert mille morts que d'avoir commis un seul péché contre vous. Est-ce la pénitence , la satisfaction? Voici ma chair criminelle, exercez sur elle vos justes vengeances, frappez, ne l'épargnez pas; seulement ne me refusez pas votre amour. Je ne vous demande ni or, ni argent, ni le ciel, ni la terre, ni aucune chose créée. Tout cela ne saurait me rassasier, tout cela n'est que misère et pau-
vreté sans voire amour. Je veux votre amour; je demande votre amour; je réclame à grands cris votre amour; je soupire après votre amour; donnez - moi votre amour , et c'est assez pour moi.
D'où vient, Seigneur, que vous tardez si longtemps à m'accorder cette grâce? Ne voyez-vous pas que je n'ai point de repos, ni le jour, ni la nuit. Jusqu'à quand m'oublierez -vous? Jusqu'à quand détournerez-vous de moi votre face? Jusqu'à quand laisserez -vous mon âme en proie à ses angoisses et à ses désirs? Jetez vos yeux sur moi, Seigneur, et ayez pitié de moi. Je ne vous demande point la portion abondante que vous avez coutume de donner à vos enfants ; je me contenterai des quelques miettes qui tombent de votre table. Je me présente à votre festin comme un pauvre petit chien affamé; je fixe mes regards sur votre face ; je vois comment vous mangez et comment vous rassasiez vos élus de votre propre gloire. Je m'efforce de produire toutes sortes de mouvements au milieu de mon cœur , afin de toucher le votre et de vous engager à me faire miséricorde. Et que m'importe à moi la vie avec toutes ses séductions? Ce que je veux, ce que je cherche, c'est vous, Seigneur, c'est votre visage. Je ne cesserai pas de vous demander votre amour, et je vous dirai avec le Prophète : « Que je vous « aime, Seigneur, vous qui êtes ma force : le Sei-
c< gneur est mon appui, mon refuge, mon libéra- « teur.il est mon Dieu et monsoutien ; je mettrai « en lui toute mon espérance. Il me protège, il as- « sure mon salut, il prend en main ma défense. Je « louerai, j'invoquerai le nom du Seigneur, et je « serai délivré de mes ennemis.» (Ps. xvn, 1-4.) Car il vit dans les siècles des siècles et à jamais. Ainsi soit-il. Pater noster. Ave, Maria.